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21/12/2009

Métanoïa

Malek Abbou
Métanoïa


AbbouMetanoia.jpgEn ouvrant Métanoïa, le lecteur se demande où il met les pieds. Intrigué d’abord par une prose délirante et bouffonne, des références aussi nombreuses que diverses (histoire, philosophie, économie, science physique, biogénétique, géostratégie paléontologie, œnologie...) le tout agrémenté de moult citations latines, il reste perplexe face à un texte touffu que l’éditeur présente pompeusement comme « une nouvelle expression romanesque » et qui n’est en fait que le premier roman d’un lyonnais de trente-cinq ans. Passé les premières surprises et le fait que l’auteur, comme l’un de ses personnages, ne soit pas toujours évident à « déchiffrer ligne à ligne », l’intrigue, petit à petit, prend forme.

Dans une Europe menacée par les délires fanatiques d’un complot théocratique fomenté par Buxton, un riche aristocrate britannique et un monde victime de l’abrutissement généralisé au nom de la marchandisation néolibérale de tous les rapports, les membres de Métanoïa, organisation secrète et fraternelle, veillent et s’appliquent à contrecarrer ces funestes ambitions et cette triste déshumanisation. L’agent Dorvillien a infiltré l’organisation de Buxton. Il a en charge de détruire « l’Elfe », une arme de destruction redoutable, « un transducteur (...) capable de réduire l’Annapurna en sucre glace » , Vallier. Pendant ce temps, son supérieur en désorganisation, s’applique à mettre la pagaille sur les marché financiers de la planète, une planète qui ignore encore que l’« hypospermie » menace l’espèce de disparition. Contre l’extinction, certains préparent l’avènement d’une « spermatocratie sino-américaine », quand d’autres concoctent l’effrayant projet d’une humanité choisie, d’une reprogrammation génétique de l’espèce humaine grâce à la « fabrication du premier spermatozoïde transgénique humain » où le vieux Houellebecq figurerait le modèle standard de l’écrivain. Métanoïa ne manque pas d’imagination... Et il en faut pour qu’une poignée de vieux fous, amoureux épris de danse et démolisseurs des mythes qui fondent notre rationalité, puisse, aidée d’une simple relique, un foulard encore imprégné de la sueur du King, Elvis Presley soi-même, sauver le monde.

Edition Hachette Littératures, 2002, 251 pages, 18,50 €

16/12/2009

Métisse façon

Sarah Bouyain
Métisse façon


bouyain.gifSarah Bouyain est une jeune cinéaste de mère française et de père burkinabé âgée de trente-quatre ans à la sortie de ce premier livre. Ici, les nouvelles et les destins se croisent et se mêlent au point d’offrir, in fine, un texte qui forme un tout cohérent et entièrement consacré aux métissages. Celui de l’auteur, résultat, comme tant d’autres, des modernes migrations internationales mais aussi et surtout celui, autrement violent et traumatisant, de ces orphelins d’Afrique, “nés de la force”, de “père inconnu”, parce que fruits des fantasmes libidineux ou de l’assouvissement des pulsions sexuelles d’une certaine gent coloniale et masculine en poste sur le continent noir.
L’Afrique de papa avait du bon ! Surtout quand, une fois sa petite affaire satisfaite, papa se volatilisait laissant derrière lui femme éplorée et enfants orphelins. Avec Les enfants qui rêvaient de traverser la mer (Seuil, 1999), l’écrivain Duyên Anh montrait comment les enfants amérasiens, “produits des amourettes” de la soldatesque américaine étaient, eux, relégués dans les décharges du Vietnam communiste. Indésirables pour les uns comme pour les autres, à l’image de Jeanne, d’Absatou ou d’Esther Boly, les personnages de Sarah Bouyain. Modernité et massification obligent : il existe aujourd’hui mille et une façons d’entrer dans l’univers du métissage. Mais, que ce soit volontairement (Rachel), de manière revendiquée (Sabine), contrainte (Bintoue Traoré) ou les conséquences de l’immigration (la petite Salimata), cette “métisse façon” bute sur des mentalités rigides, des identités frileuses ou “l’arrogance des moches”. Du moins chez Sarah Bouyain.

Edition La Chambre d’échos, 2003, 140 pages, 15 €


09/12/2009

Des Poupées et des anges

Nora Hamdi
Des Poupées et des anges


nora_bio-199x300.jpgNora Hamdi est peintre, réalisatrice (elle a elle même adapté en 2008 ce premier roman au cinéma avec l’excellente Leïla Bekhi dans le rôle de Lya) et co-auteur, dans la même maison, d'une BD. Elle signait ici un premier roman sans surprises. Pourtant, les textes qui offrent l'occasion d'approcher les histoires familiales et les parcours existentiels des "Français d'origine algérienne", sous l'angle de l'expérience féminine, ne sont pas si nombreux pour ne pas s'y intéresser. En effet, aux côtés des écritures masculines, souvent d'une autre génération (Begag, Charef, Tadjer, Lallaoui… mais les choses bougent là aussi), les "auteures" se comptent sur les doigts… des deux mains : T.Imache, N.Bouraoui, S.Nini, M.Sif, F.Belghoul, M.Gazsi, F.Kessas voire M.Wagner (pour autant la liste n’est pas exhaustive et mériterait d'être actualisée…).
Dans Des Poupées et des anges, Lya, jeune fille au look sportif, adepte de taekwondo et de footing à répétition, rapporte l'histoire familiale, sa lutte pour préserver son indépendance et observe Chirine, sa sœur aînée, qui depuis son plus jeune âge cherche à quitter son milieu social et culturel pour devenir riche et admirée.  Sur ce point, il n'y a rien de nouveau ici : un père qui a sa façon aime sa progéniture, mais exerce sur les siens un pouvoir tyrannique et même violent au point de susciter chez ses deux gamines de l'indifférence voir de la haine, une mère soumise et battue, des filles qui louvoient ou se battent pour défendre quelques espaces de liberté. Du moins pour Lya car Chirine jouit, elle, d'une totale et bien ambiguë indépendance, comme si à son endroit, le père avait abdiqué. Après une enfance dans un bidonville, la famille a été installée dans une cité du quartier parisien de Choisy.
Le plus séduisant dans ce roman, n'est pas cette interrogation sur le pourquoi les hommes s'échinent à fabriquer des "filles vides et mortes" à l'image de ces poupées offertes aux deux soeurs. Ce n'est pas non plus cette suggestion d'une ambivalence portée par la figure de l'ange qui peut aussi se révéler "terrifiant".  Non, le plus séduisant réside dans cette perception, sensible et polyvalente, de la réalité schizophrénique des familles, des lieux et des êtres. Tout ce petit monde évolue, plus ou moins secrètement, dans plusieurs réalités, des réalités parfois inconciliables. Et les filles ne sont pas les seules. La gent masculine aussi. À commencer par le père, objet de tant de détestation et à qui pourtant, Nora Hamdi a su donner une douloureuse et émouvante réalité intérieure. Ou encore Medhi, le petit copain de Marie, l'amie de la narratrice, qui parce qu'il continue à voir (en cachette) son frère homosexuel doit subir les sarcasmes et l'hostilité de sa famille : "chez moi, ils ont jamais posé de questions. Quand ils ont appris, ils l'ont totalement ignoré, ont fait comme s'il n'existait plus du jour au lendemain et lui ont demandé de disparaître de leur vie". Et à la question de savoir si le sujet est abordé : "Non, c'est trop pudique, personne l'aborde, c'est tabou chez nous (…)".
Face à ce tabou de la sexualité, du côté féminin, les personnages de Nora Hamdi traduisent trois attitudes : la soumission ou l'abnégation (la mère), la rupture (Chirine) ou alors, avec Lya, ce souci de préserver son intégrité dans un combat quasi quotidien, quitte à enfreindre secrètement les règles du clan (la rencontre avec Mikaël) ou à accepter de céder (arrêter le taekwondo). Lorsque l'on refuse d'être une poupée, derrière le masque de l'ange se cache parfois non pas un démon, mais certainement une rebelle.

Editon Au Diable Vauvert, 2004, 212 pages, 17 €

04/12/2009

Les enfants de la Place

Yasmina Traboulsi
Les enfants de la Place


arton171.jpgLa violence est au cœur de nos sociétés. Toutes les violences et toutes les sociétés. Pire la violence est consubstantielle à l’Homme. On aurait un peu tendance à l’oublier par les temps qui courent… C’est ce que montre ce roman que l’on pourrait présenter comme le pendant romanesque du livre du philosophe Yves Michaud paru en 2002 intitulé Changement dans la violence. Et les violences les moins médiatisées ne sont pas les moins dangereuses pour l’avenir. Ainsi, dans Les enfants de la Place, Yasmina Traboulsi montre comment les nantis des mégalopoles brésiliennes se réfugient derrière des enceintes de protection et des milices armées jusqu’aux dents pour ne pas avoir à se coltiner avec la misère ambiante et pour se protéger de la violence des « damnés de la terre ». Cette société à deux vitesses ne préfigure-t-elle pas un scénario d’avenir possible ? C’est aussi ce que montrait Yves Michaud.
De la Place à Salvador de Bahia à Sao-Paulo en passant par Rio de Janeiro, Yasmina Traboussi, née de mère brésilienne et de père libanais, écrit les destins tragiques de ces enfants de la Place. Ils ont rendez-vous avec la mort. Dans l’indifférence générale (à commencer par celle des touristes), avec la complicité des forces de l’ordre, ces mineurs (pour la société mais aussi devant la loi…) sont instrumentalisés par les caïds des favelas, enrégimentés dans des bandes rivales et violentes, rackettés par tous y compris par l’Eglise et/ou ses représentants, sans cesse sous la menace des bataillons de la morts ou des commandos de pseudo justiciers… Les enfants des rues brésiliennes ont bien peu de change d’échapper à une fin tragique et aucune d’éviter la peur, la haine et les violences diverses. Ces bas-fonds de la société brésilienne font froids dans le dos même si parfois le roman bascule dans l’irréel voir le conte de fée comme celui qui permet à la seule Ivone d’échapper à l’horreur des favelas (pour peut-être tomber dans un univers glauque et sordide, celui de la TV) ou la visite de la Gringa dans un pénitencier à la fin du récit.
Pour ce premier roman, Yasmina Traboulsi livre en séquences courtes et successives le portrait et les parcours des personnages qui finissent par former un tout composite où la tendresse, l’indifférence, l’amour, la haine, la peur dessinent les contours d’une humanité en péril. Par petites touches, la tension et la noirceur gagnent et envahissent un tableau que l’auteur a choisi pourtant de décrire avec une plume élégante, un brin enjoué et distancé


Edition Mercure de France, 2003, 164 pages, 15 €

18/11/2009

Le Pied-rouge

François Muratet
Le Pied-rouge

 

Sans-titre-1-5-315c4.jpgOuvrez Le Pied rouge, vous le refermerez la dernière page lue. Pour son premier roman documenté et inspiré en partie de faits réels, justement récompensé du Prix Polar SNCF 2000, François Muratet signe là un coup de maître. Le livre baigne dans les remugles de la guerre d’Algérie et les souvenirs du gauchisme tendance mao des années soixante-dix. Il s’ouvre sur une scène doublement fondatrice. Frédéric, âgé de six ans, surprend une altercation entre son père et un inconnu. Alors qu’il cherche à s’interposer, dans la confusion et la mêlée, il reçoit un coup. À son réveil, il devine que la vie a quitté à jamais le corps qui gît à ses côtés. Scène doublement fondatrice car elle sera le terrible substrat émotionnel sur lequel Frédéric devra se construire et le point de départ d’une enquête qu’il mènera des années plus tard pour élucider la mort de son père.
Entre temps, l’enfant refoule ce souvenir. Le traumatisme le laisse même un temps muet. Il grandit dans l’amnésie partielle, le non-dit et le mensonge entretenus par sa mère remariée. Mais, de profondes crises d’angoisse et des accès de violence inexpliquée rythmeront toute son existence.
Trente ans plus tard, en vacances à Paimpol avec Nadia, épouse délaissée par son chercheur de mari, Frédéric croise Max, l’ancien dirigeant de l’OCP, un groupuscule maoïste où il a milité. Max est alors un vieux militant qui a derrière lui la guerre d’Algérie, le militantisme des années soixante et soixante-dix, les causes internationales, le soutien aux Palestiniens et tant d’autres actions plus ou moins secrètes, troubles, clandestines.
Il est descendu dans le même hôtel que le couple d’amoureux. Comme il ne supporte pas le bruit, il a demandé à son ancien camarade de changer leurs chambres respectives.  Dans la nuit, Max est sauvagement assassiné.
La police nationale, la presse mènent l’enquête, mais Frédéric veut aussi retrouver l’assassin de Max qui, au temps de l’OCP, a été son père spirituel.
Ses investigations exhument des souvenirs de la guerre d’Algérie où la victime a non seulement déserté mais choisit de devenir un « pied-rouge » c’est-à-dire de servir dans les rangs du FLN. Elles révèlent surtout que Max était toujours en activité. Frédéric croise les services peu amènes de la DST, ceux plus compréhensifs de l’Algérie. Il emprunte des chemins tortueux qui le conduisent au FIS et à un étrange complot où des islamistes s’acoquineraient avec une formation d’extrême droite. Les services de Franco et quelques barbouzes interfèrent.
François Muratet, professeur d’histoire en banlieue parisienne, est lui-même un ancien gauchiste. Son récit, où convergent quatre histoires, est parfaitement maîtrisé et jamais le lecteur ne cherche sa route ou ne s’ennuie. L’originalité est de coupler au genre politico-historique inspiré de faits réels une convaincante approche psychologique où la personnalité perturbée de l’enquêteur doit démêler un double imbroglio meurtrier. Le tout est mâtiné d’un soupçon d’exotisme et/ou de spiritualité où la pratique du kung-fu se prolonge par la mise en place d’une grille de lecture inspirée du jeu de go dont Frédéric est un amateur éclairé.


Edition Le Serpent à plumes, 1999, 261 pages. Réédité en poche chez Gallimard (Folio)

17/11/2009

Le Petit gaulliste

Alain Lorne
Le Petit gaulliste


7736-medium.jpgLe Petit gaulliste se prénomme Paul. Il a treize ans. Antoine, son frère, en a deux de plus et soigne sa ressemblance avec Johnny Halliday, celui de « Pour moi la vie va commencer ». Nous sommes en 1963. Les parents ont divorcé. En ces temps pas si lointains, seule la femme supporte l’opprobre et la condamnation morale des bien pensants. Aussi, pour Cécile, la mère, l’atmosphère devient vite irrespirable. Il est urgent de quitter le 52 ! (entendre la Haute-Marne).
Professeur d’anglais dans un collège, elle décide de s’expatrier en Algérie pour y enseigner la langue de Shakespeare à des têtes brunes et bouclées dont les parents ne sont pas encore remis de la gueule de bois des lendemains d’indépendance. La coopération technique (C.T.) a du bon et est plutôt lucrative... Ce n’est pas pour rien que « C.T. » a été transformée par les Algériens en « course au trésor ».  Mais laissons-là ces raisons bassement matérielles. Elles n’expliquent pas à elles seules le choix de Cécile. Non ! il y a aussi un certain Jean Lesaucier dont elle s’est énamourée. Le bonhomme reste plutôt évasif sur ses liens passés avec l’Algérie - pied-noir ? militaire ? barbouze ? ancien de l’OAS ?... Deux choses ne souffrent d’aucune ambiguïté : le pays et ses habitants ne lui sont ni étrangers ni indifférents ( « la trahison gaulienne » ne passe pas) et, côté futur, il compte bien prospérer dans le commerce, se rendre « indispensable au pays ». Pour l’heure, il s’affaire dans l’import-export de... fromages. Mais attention pas n’importe lequel, non du maroille ! du qui ne supporte pas d’être intempestivement retenu au port. La précieuse cargaison est fragile, gare à l’affinage abusif ! gare au prolifique asticot !
Pour Paul, à l’école, les choses auraient pu mal tourner. Dans la cour de récréation, ces nouveaux condisciples, animés d’un solide instinct grégaire, ne se privent pas de bousculer et de railler le nouveau venu fraîchement débarqué de la ci-devant métropole... Mais Paul, un brin affabulateur, n’est pas sans ressources. En France, il habite Colombey-les-Deux-Eglises et la maison de « Mé » (la grand-mère) jouxte celle du Général de Gaulle, celui qui a « niqué les pieds-noirs ». Voilà qui réchauffe le climat des relations franco-algériennes et calme les ardeurs revanchardes. Le Petit gaulliste ne va pas se gratter pour la jouer à l’esbrouffe.
Alain Lorne décrit les premières heures de l’Algérie indépendante, depuis 1963 jusqu’à la veille du coup d’Etat de 1965. Le récit est rythmé par les magouilles, les trafics et autres coups tordus de Lesaucier. Le « socialisme spécifique » a de beaux jours devant lui. La corruption, déjà généralisée, itou. Le ver n’infeste pas les seuls maroilles. Il prolifère et prolifèrera avec constance depuis Ben Bella jusqu’à... mais cela est un autre sujet. Pour l’heure, sous le regard tantôt averti tantôt innocent du Petit gaulliste, la corruption prospère, le marché-noir s’organise, les passe-droits se multiplient, la police politique veille, la suspicion s’intalle, l’aumône - en fait le pillage des bijoux des Algériennes - est érigée en méthode de gouvernement, le mécontentement populaire gronde tandis que l’autogestion finit de démanteler le secteur agricole.
La forme, un brin irrévérencieuce et distante, ne masque nullement la dimension humaine des événements ici davantage suggérées que relatées. Alain Lorne semble interroger l’Histoire et vouloir souligner le peu de choix qu’elle laisse aux Hommes dans la conduite de leur existence. Les Algériens y sont présentés comme les jouets des rivalités entre le FLN et le MNA et des exactions de la police française. Quant au drame vécu par les Pieds-noirs il n’est qu’à pousser la porte de ces maisons abandonnées dans la précipitation, lire de vieilles lettres oubliées et retrouvées par Paul et Antoine ou écouter parler la vieille Madame Ayach pour mesurer ce sentiment d’impuissance.
À l’exception des combines de Lesaucier et du regard porté par Le Petit gaulliste sur le méli-mélo des adultes, le livre ne renferme aucune intrigue romanesque, psychologique ou historique. L’intérêt se niche entre les lignes, il s’entend dans le ton distancé et plein d’humour de l’écriture. Les dialogues, les expressions, le rappel des actualités... restituent les années soixante en France et les lendemains de l’indépendance algérienne. L’espoir illuminait alors l’horizon. Pour l’Algérie, comme pour Paul, la vie commençait...


Edition Actes Sud, 271 pages, 16,9 0 €

12/11/2009

L’écho du silence

Jean Pierre Robert
L’écho du silence


10_chiaoux_karamoussa.jpgBien des livres de cette rentrée littéraire 2009 reviennent sur la Guerre d’Algérie. On pense notamment à Annelise Roux, La Solitude de la fleur blanche (Sabine Wespieser), Laurent Mauvignier, Les Hommes (Minuit), Francine de Martinoir, L’Aimé de juillet (J. Chambon), Marc Bressant, La Citerne (de Fallois) et même à l’excellent Jean-Michel Guenassia, Le Club des incorrigibles optimistes (Albin-Michel). Depuis une dizaine d’années, peut-être un peu plus, la littérature française revient, sous la forme de témoignages, romancés ou non, de fictions, sur la fin de la présence française de l’autre côté de la Méditerranée. Le mur du silence lui aussi tombe. Retour sur un livre paru en 2002.

« Non toute cette souffrance n’avait pas pu sortir et il ne savait pas pourquoi. Peut-être parce qu’il pensait déjà qu’il faudrait repartir et qu’il ne fallait pas faire de peine en disant sa peine à lui, peut-être aussi parce qu’il sentait que de toute façon le père n’était pas prêt à l’entendre ».
« Pas prêt à l’entendre » ! le père... pas plus la fiancée d’ailleurs : « (...) à elle non plus, il n’avait pas pu parler. Elle lui semblait trop loin de lui, inaccessible dans ses rêves d’enfant ». Entendre quoi d’ailleurs ? Les récits d’une guerre sans nom dont la majorité des Français de métropole n’avait fichtre rien à faire ?! Les crimes et abominations commis par l’armée au nom du maintien de l’ordre ou de la pacification ? Mieux valait rester loin de tout cela ! S’interroger sur la présence française en Algérie et triturer « nos » mentalités travaillées par cent trente-deux ans de colonialisme ? Allons allons, il y avait mieux à faire que perdre son temps pour ces « indigènes » : ils veulent leur indépendance, qu’on l’a leur donne et basta !
Alors, « le Dégonfleur », en permission dans sa famille, s’était tu. Lui, comme des milliers d’autres de son âge. Avoir vingt ans dans les Aurès ! Une nouvelle fois, l’écho de ce long et lointain silence s’échappe de blessures jamais refermées. Une mémoire toujours tourmentée laisse remonter à la surface des souvenirs jamais disparus.
Dans ce premier roman, Jean Pierre Robert revient donc sur cette douloureuse page de l’histoire nationale. Nous sommes en 1961. Au cœur du massif des Aurès. Tournant le dos aux simplifications et au manichéisme, la structure romanesque met en vis-à-vis tout au long du récit deux personnages. L’un est Français, « le Dégonfleur », l’autre est Algérien, « l’homme de Nara » - du nom de son village rasé par l’armée française - celui qu’on appelle aussi « l’Absent ». Il ne dit plus rien et ne voit plus rien parce que « les Français lui avaient brûlé les yeux, [et] les djounouds lui avaient arraché la langue ». « Le Dégonfleur » et « l’Absent » seront entraînés dans cette guerre, malgré eux. Ils en seront aussi les victimes. Pas celles tombées au champ d’honneur. Non. Seulement celles, plus nombreuses, qui, en France mais aussi en Algérie, tairont leurs souffrances. Souvent, dans ce dernier pays, les souffrances se doublent de l’injustice. Car les exactions, les tortures, la justice expéditive ne sont pas le seul fait de l’armée française - ici des bérets verts de la légion ou des harkis représentés entre autres par « l’Enfant ». Elles sont aussi de l’autre côté et une juste cause ne peut absoudre les mauvaises actions.
Jean Pierre Robert décrit la vie à la caserne, l’ambiance fait d’ennui, d’attente, de petites et de grandes compromissions, de solitude, de nuits « sans rêve », de peur et de mort. Avec « le Dégonfleur » il y a le caporal, cet ancien étudiant gauchiste de la Sorbonne qui cherche « à sauvegarder un peu de sa dignité perdue » ; il y a aussi le caporal-chef qui n’est pas loin de la quille. Ensemble, ils seront témoins de tortures infligées à des prisonniers. « On savait bien que près du PC, dans l’officine du sergent harki, les interrogatoires n’étaient pas tendres. (...) Comme on n’y pouvait rien, on n’en parlait pas et d’ailleurs on préférait ne pas trop savoir (...) ».
À Alger, tandis que les généraux font leur putsch, Jean Pierre Robert tire une salve contre ceux qu’il appelle « les brailleurs » ou « les excités d’Alger » : « (...) dans la belle ville blanche, au bord de la Méditerranée si bleue, les vrais Français gueulaient leur enthousiasme guerrier, et ils avaient bien raison, ces héroïques civils qui ne risquaient rien ». À la caserne, les officiers se déballonnent, les postes radio grésillent, la troupe discute, les subalternes prennent les choses en main, et la légalité républicaine triomphe, « et au commando, on se disait que çà valait mieux comme ça ».
La guerre se poursuivant encore un temps, l’auteur montre les horreurs, dit les tortures, ne cache rien semble-t-il des exactions. Il faut en passer par là pour faire comprendre au lecteur « le mal » et « la honte » ressentis. « C’est pour des choses comme cela que les soldats, dans les guerres, ils n’écrivent rien d’intéressant à leur famille et qu’après, ils ne parlent pas ».
Pour ceux qui ont souffert, la paix est « une nouvelle souffrance, un nouveau coup qui coupe le souffle et fait perdre la tête. Parce que tout ce qui a été subi et qui a fait si mal devient tout à coup inutile et ridicule. (...). Il y a de quoi devenir fou. Beaucoup se protègent en faisant semblant, semblant d’oublier, semblant d’être heureux et ils essaient de vivre. Mais pas tous. Il y a ceux qui ne peuvent pas et dont la tête éclate ».

Gallimard, 2002, 223 pages, 15 €


Illustration :
ALGER-1839
Chiaoux et karamoussa , deux officiers de police volontaires, repoussent la foule algéroise (les enfants tout particulièrement)  au passage des troupes françaises de retour d'expédition (collection annales algériennes)

10/11/2009

De sabres et de feu

Marc Trillard
De sabres et de feu


marc-trillard.jpgLe voyage et l’autre sont au cœur de l’œuvre et sans doute de la vie de Marc Trillard. Écrivain (prix Louis-Guilloux 1997 pour Coup de lame, et Interallié en 1994 pour Eldorado 51), voyageur auteur de livres-reportages (Madagascar en 2001, Cuba en 1999 ou le Cap-Vert en 1993) il est enfin directeur du semestriel Le Journal des lointains. Dans ce nouveau roman, le toulousain invite son lecteur à le suivre pas très loin de chez lui mais à pénétrer l’intimité mystérieuse d’un camp de manouches ou tsiganes, gitans, Roms, Yéniches et autres Gens du voyage.
La trame romanesque est assez réduite et est surtout prétexte à pointer du doigt nos fantasmes et nos peurs et à déplorer la disparition progressive d’un mode de vie et d’une culture au profit d’une modernité vorace et omnivore qui aime rien moins qu’engloutir les hommes et les cultures.
Le vieil Enrique Torres Esquivel, le doyen des tziganes, vient de casser sa pipe. De tous les coins de France et d’Europe confluent les tsiganes pour lui rendre un dernier et traditionnel hommage. La mort d’Enrique correspond à une autre mort : celle du camp, des caravanes et autres roulottes qui seront reléguées dans les garages de la future et proche cité Saint-James en construction, dans laquelle les autorités locales entendent parquer, fissa et manu militari, ces indésirables et inquiétants nomades. « Une réserve » où le gitan devra faire « en tout exactement comme fait le non-tzigane, le gadjo qui s’est laissé passer le collier et dont [il méprise] la trace autour du cou ».
Le camp de Ginestous se trouve dans la périphérie nord de la ville rose. Ce nouveau Ginestous est une aire d’accueil sur un parking. L’autre, le vieux Ginestous, « Ginestous l’historique », se dissimulait, « libre », sur les bords de la Garonne. Un soir, alors que la rivière sortait de son lit pour tout emporter, les autorités municipales oublièrent tout simplement ces hommes, ces femmes et ces enfants. Seules, livrées à elles-mêmes dans la nuit, les familles grelottantes et trempées se serraient devant le fleuve qui emportait tout, c’est-à-dire le peu qu’elles possédaient.
Au camp il y a Pèpo, porte-parole de la communauté qui s’occupe des deux chevaux d’Enrique, confinés dans une écurie clandestine. Rafaël dit « L’Ergot » élève des coqs. Agustin Torres Arcoz, l’indomptable neveu du mourant, est un mélange détonnant d’un gitan et d’une maghrébine. À travers ces personnages et d’autres, l’auteur brosse l’histoire, les parcours et les pratiques de cette « population de voyageurs », « derniers parias du vieux monde ».
Bartolomé Gavard est l’agent communal en charge du campement. Passionné par ces populations et leurs modes de vie, le gadjo pas tout à fait gadjo se sent à l’étroit dans ce qui est devenu une prison : femme, gosse, boulot, rapport hebdomadaire, bulletin de salaire, crédit-maison… « Le sympathique gardien du camp, si proche de ses habitants et curieux de leurs façons », un brin déboussolé, s’éprend d’un impossible et illusoire amour pour Antucha, la fille d’Agustin, l’éternelle adolescente.
Bartolomé et Moscowicz, le vieux et toujours aussi militant toubib du camp, sont bien les seuls à s’intéresser à ces gitans. Dans « la cartésienne France sarkozienne, sarkosyste, sarkophile, ou plus rien ne dépasse du rang »,   on préfère les « ignorer », « regarder ailleurs », les tenir à l’écart ou les faire entrer dans le rang. Disparition programmée !

Edition Le Cherche midi, 2006, 280 pages, 15 €