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07/12/2010

Le Métissage par le foot

Yvan Gastaut

Le Métissage par le foot. L’intégration, mais jusqu’où ?

 

gastaut.jpgL’année 1998 voit l’équipe nationale de football remporter pour la première fois la coupe du monde. Victoire tricolore dans une France Black-Blanc-Beur pour les uns, victoire Black-Blanc-Beur dans une France tricolore pour les autres. L’événement constitue un moment fort de l’état des relations interculturelles dans l’hexagone, un moment riche aussi d’ambiguïtés. Yves Gastaut lui donne ici à la fois de la perspective historique et le recul que lui confère le fait d’écrire dix ans après. L’auteur, chercheur et maître de conférence à l’université de Nice, s’arme d’une revue de presse conséquente.

1998 est pris comme en sandwich entre mélasse et moisissure. La mélasse c’est cette « crise morale lancinante » qui frappe la France depuis le choc pétrolier de 1973-1974. Une crise marquée par les débats récurrents sur l’immigration, la lutte des Sans papiers de Saint Bernard, la montée du Front National, des sentiments xénophobes révélés par les instituts de sondages, les inquiétudes nées de la délinquance dans les banlieues ou de la montée de l’intégrisme musulman et des affaires du voile…

La moisissure,  c’est bien sûr ce retour de cette « France moisie », diagnostiqué par Philippe Sollers dans Le Monde du 28 janvier 1999, qui siffle, plus vite que tout le monde, la fin de la récré ! La gueule de bois du second tour des présidentielles d’avril 2002, plus que les ridicules incidents qui perturbèrent le premier match de football entre la France et l’Algérie, lui donne raison.

Entre, il y aura eu quatre années d’euphorie, de liesse populaire. Une France rassemblée. Ce que l’auteur nomme « le moment antiraciste », « la face claire et ouverte d’une opinion publique sensible à la diversité culturelle », un siècle après le « moment antisémite » de l’affaire Dreyfus.

1998 serait alors une joyeuse « parenthèses antiraciste », un « moment » de « recomposition et d’unité » jusqu’à ce que, juste après le 11-Septembre, le match « France-Algérie sonne la fin de l’épisode festif lié à une équipe de France victorieuse et par conséquent vue sous le bon côté de sa pluralité ». Le glas sonnera définitivement pour cette équipe avec la déroute à la Coupe du monde de 2002.

Un temps donc, la France fut « plurielle et festive, à l’image de son équipe de football, libérée de toute idéologie ». La Marseillaise était chantée partout et par tous. Et, Yves Gastaut montre, avec force citations, que tout le monde y est allé de son couplet : journalistes, intellectuels et bien sûr politiques jamais en retard d’une tribune.

Pourtant, les ambiguïtés sont nombreuses. A commencer par le retard à l’allumage. « Il a fallu que les Bleus connaissent le succès sur le terrain pour que la passion s’exprime, mettant en scène la fraternité comme valeur de référence. » La « passion » s’est donc exprimée ex-post. Avec le succès. Rien de spontané, donc. C’est la victoire et peut-être moins l’équipe qui a galvanisé le public, même si la dynamique victorieuse a été portée par cette équipe-là. On oublie aujourd’hui qu’au soir de la demi-finale, le quotidien l’Équipe titrait : « public seras-tu là ? ».

Alors, victoire du métissage ou victoire de la France qui gagne ? Les deux mon capitaine ! mais alors dans quelle proportion et surtout quelle dynamique prend le pas sur l’autre ? « Dans la célébration de la France plurielle, la confusion règne entre la valorisation des identités spécifiques ou au contraire l’oubli des différences en vue d’un projet commun ». Les slogans, les rires et les joies rassemblaient des « progressistes, partisans d’une société plus ouverte à la diversité » et des « conservateurs, attentifs aux valeurs traditionnelles de la France. » Le principe de réalité sur l’intégration ou sur le rôle d’un modeste ballon rond comme facteur d’unité nationale retrouvée était porté par quelques voix (Henri Amouroux, Alain-Gérard Slama, Alain Finkielkraut ou plus à gauche, Benjamin Stora, Zaki Laïdi, Denis Sieffert ou Jean-Marie Brohm).

Aujourd’hui, « contrairement à la génération Zidane », les Ben Arfa, Benzema et autre Nasri « font peu de cas de leur ascendance familiale et apparaissent aux yeux du public comme des Français à part entière ». Et si c’était cela l’apport de 1998 : la modification du regard, un déplacement de la frontière entre nous et les Autres, tant chez le public que chez les joueurs issus de l’immigration ?

 

Préface de Lilian Thuram. Edition Autrement, 2008, 181 pages, 17€

 

10/11/2010

Algérie, la guerre des mémoires

Éric Savarese

Algérie, la guerre des mémoires

 

langue_babel.jpgPour évoquer cette guerre des mémoires algériennes, Éric Savarèse part de la construction de la mémoire pied-noire. Il montre en quoi les mémoires deviennent un matériau, un objet d’étude pour l’historien dans le cadre d’une historiographie renouvelée et comment les mémoires, constitutive de l’identité de groupes, sont construites, lissées, pour, dans un premier temps, permettre d’agglomérer le plus d’individus possibles pour, ensuite, faire valoir dans l’espace public la reconnaissance et les revendications du groupe ainsi constitué. Ce mécano mémoriel, savamment construit, masque alors la diversité des expériences individuelles  - « la carte bigarrée des Français d’Algérie, puis des pieds-noirs, incite à la vigilance » écrit l’auteur - et entend concurrencer, délégitimer voire contrecarrer tout autre représentation.

Il montre, après d’autres, que les mémoires de la guerre d’Algérie, celle des pieds-noirs, des harkis, des appelés du contingent, des enfants de l’immigration algérienne etc. poursuivent la lutte armée sous un autre mode dans un contexte marqué, depuis les années 90, par un retentissant (et parfois abrutissant) devoir de mémoire et la multiplication de cérémonies mémorielles. Menées à tout va, ces cérémonies ne prémunissent en rien, les jeunes générations notamment, de reproduire les erreurs des aînés. Ainsi, à propos d’une autre page sombre de l’histoire nationale, Éric Savarèse écrit « aucune commémoration ne saurait remplacer le travail d’analyse et participer, à elle seule, à la construction de barrières morales contre l’antisémitisme, c’est-à-dire à la socialisation d’un humanisme à vocation universelle. »

Plutôt que cette « socialisation d’un humanisme à vocation universelle », le danger serait que les groupes de pression, ces gardiens, représentatifs ou autoproclamés de la mémoire estampillée politiquement correcte,  mémoire souvent idéalisée et souffreteuse, s’érigent non seulement en gardiens de la vérité historique – délégitimant l’œuvre et le travail de l’historien - mais aussi en juges, habilité à condamner tel ou tel historien, telle ou telle publication, telle ou telle contre-mémoire, en s’appuyant notamment sur la multiplication des « lois sur l’histoire » (1990, 1999, 2001, 2005).

Propriétaires des laboratoires de recherche historique et partant du droit au doute et de la liberté de recherche ; propriétaires des cours de justice et donc de la vérité ; propriétaires du passé (pour parler comme Philippe Sollers) , les gardiens de la mémoire pourraient bien emprisonner la société tout entière dans les rets de représentations qui asservissent le présent au passé sacrifiant les véritables enjeux sociaux sur l’autel des figures d’un autre âge et des particularismes : « le passé a donc changé de statut puisque, pratiquement réduit à n’exister que dans le cadre d’enjeux de mémoires, il n’appartient presque plus aux variables supposées explicatives du présent. Évoqué à travers le filtre de souvenirs collectifs, il est devenu à la fois objet de vénération collective, une ressource mobilisable dans le cadre de stratégies identitaires et un enjeu politique. »

Plus grave, cette guerre des mémoires algériennes pourrait obstruer l’un des défis majeurs du temps et de la société : la gestion des différences, la compréhension de phénomènes historiques importants (comme l’usage de la violence) dont certains (la colonisation notamment) sont consubstantiels non seulement à la République mais à l’État-Nation français enfin, last but not least, l’interrogation de ce qui fonde la communauté politique et le pacte social. Des questions qui concernent l’ensemble des citoyens, qu’ils soient ou non liés à l’Algérie.

 

Edition Non lieu, 2007, 176 pages, 18 euros

 

02/11/2010

Histoire coloniale et immigration. Une invention de l’étranger

Éric Savarèse

Histoire coloniale et immigration. Une invention de l’étranger

 

210Ericsolo2-Site.jpgÉric Savarèse, docteur en science politique, remonte aux sources de l’invention de l’étranger pour décrypter comment la peur de l’étranger se projette aujourd’hui sur l’immigré et, tout particulièrement, sur le Maghrébin. En somme et après d’autres études, il rappelle que nombre de stéréotypes dont l’immigré est affublé trouvent leur origine dans ceux qui hier stigmatisaient l’indigène, le colonisé. Il puise dans la littérature et la presse coloniales et surtout dans le cinéma hexagonal et ses réalisations récentes marquées par l’émergence de cinéastes maghrébins et Français d’origine immigrée pour y débusquer ces représentations de l’Autre mais aussi leur dénonciation.

 « Faute de s’associer à l’histoire, la sociologie serait condamnée à l’illusion de la connaissance immédiate des faits sociaux et des représentations ». Voilà pourquoi Eric Savarèse convie l’historien à sa table de travail. Il y réserve aussi une large place à la psychanalyse étant entendu que « l’opération consistant à faire table rase du passé [n’est] possible que par le truchement d’un retour réflexif sur le passé. Faute de quoi il se trouve toujours des amnésiques pour s’étonner que, dans des situations historiques variées, les mêmes causes puissent produire - avec des manifestations partiellement différenciées - les mêmes effets ».

Ainsi, pour espérer combattre efficacement les idées reçues, les craintes voir l’hostilité à l’égard des immigrés, il faut en passer par l’étude de leur genèse et des conditions qui en expliquent, à travers les temps et les sociétés, leur naissance, leur développement et leur transformation.

L’immigré est l’enfant du colonisé. Aussi, le terrain des représentations s’avère plus fertile que les « pratiques sociales » ou les « formes d’organisation des communautés politiques » pour montrer ce rapport de symétrie qui existe entre la France coloniale et la France « terre d’accueil ».

Avec précision, Eric Savarèse décrit les conditions d’émergence de ces opinions et croyances, leur évolution et leur « réinvention » dans une France devenue « terre d’immigration ». Il montre comment, au XIXe siècle, la croyance en la supériorité occidentale confortée par la théorie évolutionniste et l’analyse des sociétés indigènes qui en découle viennent renforcer l’influence de la logique coloniale dans l’invention de l’Autre. L’ensemble de ces savoirs convergent pour toujours dévaloriser cet Autre.

L’extraordinaire est « l’inscription de cette histoire dans la durée, son enracinement dans la mémoire (...). Car il s’agit bien d’une histoire qui traverse trois républiques, qui reste enseignée quels que soient les nombreux changements de majorités politiques, et qui résiste, même partiellement, aux convulsions créées par les guerres coloniales ». Le travail de l’école républicaine explique cet « enracinement dans la mémoire » de chaque Français. L’idéologie de Jules Ferry a servi à justifier moralement le colonialisme : en échange de son expansion économique la nation française se devait d’apporter la civilisation aux peuples colonisés. Sur le plan éducatif, la politique coloniale était censée prolonger, au-delà de la métropole, l’idéal républicain d’égalité des chances. Cet enracinement des représentations de l’Autre en France trouvera son ferment le plus sûr dans l’attachement sans faille des instituteurs à cet idéal républicain dont ils furent les premiers bénéficiaires.

Pourtant, ce rôle de l’histoire enseignée demeure insuffisant pour expliquer l’« acceptation tacite » et quasi générale de la colonisation. Il reste alors à interroger les silences, à tripatouiller les mémoires pour en débusquer les oublis, à écouter les non-dits qui participent aussi des constructions historiques. Ce faisant, l’auteur montre que l’histoire coloniale reste muette sur les colonisés et sur la question du pouvoir et de la domination coloniale. Dès lors, quels que soient les idéaux défendus - de droite avec l’association ou de gauche avec l’assimilation - jamais le fait colonial n’est remis en question.

Cette « dynamique de l’oubli » influencera le regard porté en France sur le Maghrébin immigré. Oublié lui aussi dans les années 60, il sera « réinventé » - au sens où certains courants de la société française, l’extrême droite en l’occurrence, redonneront corps à des représentations héritées de l’histoire coloniale - dans les années 80. De même que les indépendances ont sonné l’affirmation de l’Altérité par elle-même, il faudra, en France attendre la fin des années 80 et l’irruption d’une nouvelle génération, enfants de l’immigration, pour là aussi entendre cette altérité. C’est ce que montre l’auteur par un détour rapide sur la production cinématographique.

Entre l’exclusion de l’Autre, renvoyé à sa différence rédhibitoire et son acceptation qui nie sa différence, émerge alors une représentation qui opère une distinction entre la sphère politique – tous égaux – et la sphère culturelle – reconnaissance des différences.

Eric Savarèse montre avec pertinence, sans aucun jugement de valeur anachronique, comment et pourquoi ont émergé et se sont inscrites, dans la mémoire nationale, des représentations de l’Autre avec lesquelles, aujourd’hui encore, il faut compter. Seul un travail pédagogique de fonds - une pédagogie des représentations - où l’histoire et la psychanalyse semblent avoir leur place, permettrait d’en comprendre la genèse et surtout d’éviter de dangereux retours du refoulé. De ce point de vue, Eric Savarèse est non seulement convaincant mais bien utile.

 

Edition Séguier, 2000, 267 pages

 

 

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07/06/2010

Sortir des banlieues. Pour en finir avec la tyrannie des territoires

Sophie Body-Gendrot, Catherine Wihtol de Wenden

Sortir des banlieues. Pour en finir avec la tyrannie des territoires


SortirDesBanlieues.jpgDe quelle « tyrannie » parlent S. Body-Gendrot, professeur et directrice d'études urbaines à l'université Sorbonne-Paris IV et C.Wihtol de Wenden directrice de recherche au CNRS, par ailleurs membre du comité de rédaction d'Hommes et Migrations ? Et comment « sortir » de ces banlieues qui occupent les unes de la presse nationale, alimentent parfois les promesses sécuritaires d'estrades électorales et mobilisent les pouvoirs publics depuis près d'une trentaine d'années ? La « tyrannies des territoires » tient dans la contradiction observée par ces deux spécialistes entre les aspirations à la mobilité géographique des individus d'une part et des politiques publiques qui visent à maintenir ces mêmes populations dans ces banlieues d'autre part. Alors que de nombreux pays mettent en place des politiques en direction d'abord des populations, la France privilégierait ses « territoires » : cette politique de « bonnes intentions », « élaborée au sommet de l'Etat à partir d'utopie de mixité sociale est inadaptée à la réalité (beaucoup de familles déménagent dès qu'elles le peuvent). C'est ce que nous appelons la « tyrannie des territoires ».

Tandis que S.Body-Gendrot dresse le bilan des politiques d'intégration et des politiques de la ville, C.Wihtol de Wenden relate l'histoire des banlieues. L'objet de leur analyse est de « changer l'image des banlieues, réduite aux émeutes périodiques qui agitent les « quartiers » et rendre compte des réalités alternatives » entendre « l'intégration ordinaire, les nombreuses concessions faites aux identités collectives, aux appartenances multiples, les apports du métissages culturels à la culture populaire et [citant J.L.Borloo] le fait que « les énergies les plus intéressantes du pays se trouvent là ». Les auteurs privilégient à la fois les destins individuels, « les parcours de réussite » - pas les plus médiatisés - et l'inscription des banlieues et de la jeunesse « populaire et métissée, multiculturelle » dans le processus global de la mondialisation des cultures.

En annexe figurent des témoignages et une utile et concrète recension de la politique de la ville : profil des zones urbaines, avec données statistiques, acteurs et moyens de la politique de la ville.

Quelles sont alors les propositions que les auteurs tirent de leurs recherches et enquêtes de terrains ?  L'introduction se termine par « seules la mixité sociale, la diversité culturelle et la mobilité géographique peuvent effacer les frontières et sauver le « vivre ensemble » : multiplier les transports urbains, supprimer la carte scolaire, diversifier l'habitat, sortir des « quartiers » les familles et les jeunes qui souhaitent  s'en affranchir, rétablir la mixité dans les centres urbains, offrir des loisirs, des sports et des établissements scolaires d'élite obligeant les uns et les autres à sortir de l'entre-soi. Il faudra une volonté politique très forte pour mettre fin à la crise de la citoyenneté dans les banlieues. »

Si certaines des perspectives ouvertes ici se retrouvent dans le plan « Espoir banlieues » ou dans les propositions de la Commission Attali, il n'est pas certain, que nos deux auteurs discernent l'existence de cette « volonté politique très forte ». Pour « mettre le paquet » comme le dit Fadela Amara, il faudrait que tous soient convaincus que les populations des « quartiers » et notamment les plus jeunes sont non seulement des citoyens français à part entière mais aussi que la « vitalité », « la richesse des cultures et des générations », le « potentiel d'innovation » de la société française se trouvent aussi là. Ce livre montre avec force que « les réformes dans ces quartiers sinistrés ont besoin de temps et qu'elles sont l'affaire de tous. » Il rappelle qu'il y a urgence à mettre en œuvre ce formidable effort de la nation tout entière pour notamment « libérer la capacité d'initiative des habitants » eux-mêmes.


Édition Autrement, 2007, 128 pages 13 €


31/05/2010

Nouvelle Europe, nouvelles migrations. Frontières, intégration, mondialisation

Serge Weber

Nouvelle Europe, nouvelles migrations. Frontières, intégration, mondialisation


9782866456412FS.gifDans ce petit livre, Serge Weber, maître de conférences en géographie à l'université de Paris-Est présente les nouvelles tendances des migrations internationales et les politiques d'immigration menées par les États européens.  Il souligne surtout les contradictions de ces politiques au regard des besoins et tord le coup à quelques idées reçues qui obscurcissent l'entendement et empuantissent certains programmes électoraux.

Ainsi, alors que l'Europe a besoin de populations immigrées, tant sur le plan économique que démographique, le continent multiplie les protections et les barrières à l'entrée au point de devenir ce que d'aucuns qualifient de « forteresse » : sécurisation de l'Espace Schengen, obstacles à la mobilité, harmonisation et inflexions du droit d'asile, multiplication des camps de rétention et des mesures d'éloignement ; constitution à la périphérie de l'Europe d'un « glacis protecteur », externalisation des contrôles et même de l'asile aux marges de l'Europe et en Afrique du Nord... « L'aspect technique de la sécurisation a pris les devants », la méfiance prévaut, privilégiant ainsi les conditions sécuritaires sur les conditions d'accès, « légitimant le règne du contrôle » et la généralisation de la suspicion au point de « soumettre la politique de l'asile à la politique migratoire. »

Ce tout sécuritaire se solde par des « excès » : les camps de rétentions et les procédures d'éloignement qui voient des hommes et des femmes privés de liberté de mouvement sans avoir commis de délit.

Pour Serge Weber, l'État n'a pas disparu avec la construction européenne. Il montre que la logique étatique (frontières, protection nationale, procédures de contrôle et d'éloignement, sélection entre les « indésirables » et les autres...) impose ses choix. La sécurisation serait dès lors davantage le fait des États-nations que du Parlement européen « qui a été tenu à l'écart du processus de Schengen. »


« À y regarder de près, la restriction des entrées est toujours beaucoup plus poussée et assortie de budgets substantiellement plus importants que les mesures de promotion de l'intégration. » Quid alors du vivre ensemble, national et européen ?

En France, cette politique a pour conséquence une augmentation de la méfiance de l'opinion envers les immigrés, elle entretient dans les esprits la confusion entre immigrés et français d'origine, d'origine certes, mais français depuis au moins une, deux voir davantage de générations, confusion aussi entre approche sociale et culturelle dans les banlieues notamment.

La politique du soupçon s'étend au point peut-être de faire système et de s'immiscer dans les mariages entre Français et étranger, de multiplier les interpellations aux guichets des préfectures, dans les logements, les foyers, les hôpitaux (circulaire du 21 février 2006),  de ficher les citoyens étrangers en situation irrégulière mais aussi les Français ayant apporté une aide à ces derniers (fichier ÉLOI), etc. Paradoxe, cette politique débouche sur une augmentation du nombre de sans papiers car « contrairement aux annonces des gouvernements successifs, « serrer la vis » dans l'attribution de titres de séjour entraîne nécessairement la « fabrication de sans papiers ». »


Pourtant pour faire face aux défis du vieillissement, les pays d'Europe ont non seulement besoin d'immigration mais d'une immigration durable et non pas « choisie ». D'ailleurs la politique d'immigration choisie n'évite nullement le travail au noir et les migrations irrégulières. Les pays d'Europe ont besoin d'une immigration stable et non pas d'une immigration provisoire livrée sous la forme de quota. Ils ont enfin besoin d'une dynamique culturelle inscrivant les populations dans un vivre ensemble viable : « l'heure est au cosmopolitisme et à la non-discrimination des personnes issues de l'immigration (...) » écrit l'auteur pour qui « l'identité nationale est par définition pluraliste et interactionniste, plus encore à l'heure du projet démocratique européen. »


Reste que la nouveauté par rapport aux années soixante-dix est la reconnaissance du besoin de main d'œuvre immigrée montrant l'inanité de cette idée reçue qui voudrait que des taux de chômage élevés interdiraient de devoir recourir à un travail immigré peu qualifié. L'auteur rappelle que « les deux marchés de main d'œuvre nationale et immigrée ne sont pas en concurrence du fait de la segmentation locale et sectorielle du travail. »

Autre rejet fort d'une autre idée reçue : « le migrant n'est pas le rejeton de « la misère du monde » mais un acteur qualifié et connecté » et, comme le souligne la préfacière : « la migration est autant un effet qu'un facteur du développement » et, constate-t-elle, « celui-ci n'est pas au rendez-vous de la fin des migrations en Europe. » Au contraire serait-on tenté d'ajouter à la lecture de ce petit ouvrage (voir les corrélations entre le travail à la marge ou informel dans la confection, le BTP ou l'agriculture par exemple et la compétitivité des économies nationales).

Le migrant est un acteur social conscient, porteur d'un projet de « mobilité sociale et de changement », un entrepreneur source de développement. Comme l'écrivain en 2000 l'écrivain tunisien Fawzi Mellah dans Clandestin en Méditerranée : « l'illégal déclarant forfait n'est pas un simple voyageur annonçant bêtement son retour au bercail ; c'est une entreprise qui dépose son bilan, un entrepreneur qui reconnaît sa faillite. Qui, après y avoir tant investi, accepterait aisément la fin de son affaire ? »

Cela posé, la migration internationale est davantage diversifiée, bien plus structurée en réseau d'entraide, de solidarité et d'informations, diasporique. À la traditionnelle relation internationale (lien entre deux pays), elle préfère évoluer dans un cadre transnational évoluant au gré des opportunités. « Les nouvelles migrations dépassent largement le cadre de la victimisation, de l'intégration républicaine ou du contrôle des flux. L'espace de vie et de savoir des migrants se sont étendus et diversifiés. Étant des acteurs planétaires et transnationaux, ils constituent un enrichissement pour les sociétés d'implantation. »


Préface de Catherine Wihtol de Wenden, éd. Le Félin, 2007, 118 pages, 10,90 €


07:00 Publié dans Essais | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : immigration, identité

24/05/2010

Dreux, voyage au coeur du malaise français

Michèle Tribalat

Dreux, voyage au coeur du malaise français


michelletribalatng0.pngCe "voyage" à Dreux par l'auteur de Faire France est une enquête de terrain réalisée en 1997, un important appareil statistique doublé de plus de 200 entretiens. À ces données locales s'ajoutent de nombreuses références à d'autres travaux. Mais l'enquête, qui prend parfois une tournure journalistique, n'est pas une froide recension. Les convictions, le sens de l'engagement et les perspectives avancées par l'auteur enrichissent ce travail. Ainsi, ses critiques de la gestion municipale, de l'image et de l'action de la police, des discriminations sociales et professionnelles ou ses mises en garde, fermes et claires, contre certaines attitudes des jeunes des cités ou organisations musulmanes lui donnent plus de poids. Selon Michèle Tribalat, Dreux, déjà symbolique pour avoir la première ouvert ses portes au FN, "va plus mal que la France en général, son contexte démographique est plus exigeant, la situation sociale plus explosive et la dégradation plus marquée". Avec 36 800 habitants et un taux de chômage estimé à 24,8 % en 1997, Dreux est une ville ouvrière et jeune, marquée par une inquiétante tendance à la paupérisation. Son tissu industriel est non seulement fragile mais aussi dépendant, pour plus de deux tiers de ses emplois, de décisions extérieures. Avec 48,6 %, Dreux enregistre "la plus forte concentration de populations d'origine étrangère". Un tiers de cette population est originaire du Maghreb (19,9 % du Maroc, 8,9 % d'Algérie et 2,2 % de Tunisie), le reste se répartissant entre populations d'origine turque (5,4 %) portugaise (5 %), noire africaine (3,4 %) ou pakistanaise (1,3 %). Dixième circonscription par ordre d'importance du taux de délinquance, estimé à 116 ‰ (contre 60 ‰ en moyenne nationale), à Dreux, "tant en termes d'évolution que de niveau réel, la délinquance s'avère légitimement préoccupante". Rappelant qu'il n'y a pas de lien de cause à effet entre immigration et délinquance, Michèle Tribalat souligne que "seule la condition objective de 'nécessité', de 'besoin' reflétée par le taux de chômage se révèle liée au niveau global de délinquance et plus particulièrement à ses composantes prédatrices". La concentration de cette "population d'origine étrangère" est variable. De 15,7 %, dont près de 9 % de population d'origine portugaise dans le centre-ville, elle est, par exemple de 79,1 % dans le quartier des Charmards, dont plus de 45 % de population d'origine marocaine. À cette "segmentation ethnique du territoire", avec au centre les "populations d'origine française" et à la périphérie celles "d'origine étrangère", s'ajoutent les oppositions entre nantis et déshérités, entre vieux et jeunes. "Dreux n'est plus le lieu d'une structure sociale collective cohérente", note Michèle Tribalat, qui montre que cette "segmentation" est devenue constitutive de "l'identité locale, individuelle et collective", au point que l'autorité publique elle-même est perçue comme partie prenante de cette opposition. Plus grave, elle alimente une dangereuse "logique de coupables-victimes" qui, ignorance aidant, conduit à la radicalisation des uns et des autres, à l'exacerbation réciproque d'un racisme anti-arabe et d'un racisme anti-français doublé d'un repli identitaire centré sur la religion musulmane. Dans un chapitre quelque peu caricatural et par trop généraliste, Michèle Tribalat analyse l'influence et la dégradation du modèle parental maghrébin - où le père fait figure de satrape domestique ! - sur le rapport des plus jeunes à l'école et à l'autorité notamment et, de façon plus pertinente, sur l'influence des valeurs transmises au sein des familles sur la vie en société. Distinguant nettement la pratique de la religion, de la "propagande active" d'une doctrine hostile à la séparation du politique et du religieux, l'enquête montre que "l'islamisme est en gestation à Dreux". À l'opposé des conclusions optimistes d'autres travaux (Isabel Taboada-Léonetti ou F. Khosrokhavar), Michèle Tribalat est extrêmement critique quant à l'influence d'associations qui, comme les Jeunes Musulmans de France, distillent "une idéologie islamiste sous le masque de la laïcité". Pour l'auteur, "ces associations n'ont abandonné ni la dimension communautaire, ni le caractère totalisant de la doctrine islamique". L'action de ces structures - comme la sous-traitance des problèmes sociaux confiée par les pouvoirs publics à des médiateurs religieux ou associatifs mal identifiés - aggrave les oppositions et la déréliction du lien social, dont les manifestations sont ici détaillées : tendance au repli sur soi, affaiblissement des contrôles sociaux, non-intériorisation des normes collectives, multiplication des incivilités, désaffiliation institutionnelle... Le tableau présenté ici est sombre, peut-être un peu trop. L'ethnicisation des rapports sociaux, si ce n'est sur Dreux, du moins en France, peut être discutée, voire contestée. Par ailleurs, de ces quartiers émergent aussi des initiatives qui justement recréent des liens sociaux, ce que montre, avec insistance aussi, Michèle Tribalat pour Dreux. Les trop noires perspectives ici esquissées ne sont pas inéluctables, semble dire l'auteur, pour peu que l'on se donne réellement les moyens de comprendre la réalité et surtout d'élaborer des politiques globales. "Penser l'avenir de Dreux, c'est faire des projets pour les jeunes Drouais, aujourd'hui majoritairement d'origine étrangère. À Dreux, on bute encore sur ce fait, qu'on n'arrive pas à dépasser. Mais il nous semble que c'est toute la société française qui bute sur cette réalité. Les enfants des immigrés maghrébins sont partie intégrante du peuple français, et ont une légitimité égale à celle des autres Français." On ne saurait être plus clair et dégager, par l'énoncé de cette évidence, qui n'est pas encore présente dans toutes les têtes, autant de perspectives nouvelles.


Syros, 1999, 288 pages, 19 €

07:00 Publié dans Essais | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : banlieue, immigration

19/05/2010

A propos de violence...

Lucienne Bui Trong

Violence : les racines du mal

&

Vincent Cespedes

La Cerise sur le béton. Violences urbaines et libéralisme sauvage


Vincent Cespedes 12.jpgVincent Cespedes est professeur de philosophie « dans un lycée en zone sensible » comme le précise l'éditeur. Si, dans son style décapant et parfois fatigant, il rejoint certaines analyses et conclusions du livre d'Yves Michaud paru la même année  (incohérence des mesures, nécessité de la sanction...), il s'en démarque en faisant de la violence la résultante de « la globalisation néo-libérale » et ses conséquences : déshumanisation des rapports ; avènement de « démocraties-marchés » et de régimes ploutocratiques où « l'argent explique, dirige, affirme, impose » ; « marchandisation de l'Etre » ; primat de l'Avoir sur l'Etre... Il y a aussi ce que l'auteur nomme l'«hamstérisation » de la jeunesse où les ravages d'une culture de masse présentée comme un mélange détonant d'américanisation, de manipulation mentale par la pub et la TV, d'idéologie consumériste et d'abrutissement par le culte des nouvelles technologies (la « cybermeute »). Ici, les médias ne sont pas épargnés qui en médiatisant les violences impunies, « loin de les congédier, les entérine et leur donne droit de cité », l'école non plus où se pratiquerait la ségrégation en faveur des élèves nantis, des « Français d'origine française » et « blancs ». Ajoutons à cette liste non exhaustive « le complexe de Brazzaville » du Français moyen « qui peine à considérer Mourad ou Fatou instantanément comme d'authentiques concitoyens, comme des gens pouvant prétendre au pouvoir, comme des supérieurs hiérarchiques légitimes ».

Pourtant, prévient l'auteur : « si la violence peut être expliquée, rien cependant ne doit la banaliser ou en faire la légitime conséquence de l'ennui, du chômage, de l'urbanisation bâclée, de la discrimination raciale, des arrestations au faciès ou encore des téléfilms étasuniens ». Voilà de quoi rassurer le lecteur invité par ailleurs à « prendre parti », à « s'investir passionnément » et « à faire lui-même le travail de nuanciation, de rectification, de vérification ». Car avec Vincent Cespedes « Finis les théories foireuses, les perplexités désarmantes, les experts désespérants ».

Outre ce ton qui ne laisse pas indifférent et au-delà des pistes de réflexion et d'action (appel à une « néorésistance » qui, on l'aura compris, doit être tous azimuts, plaidoyer en faveur d'une transformation radicale de l'Education nationale, de l'enseignement de la philosophie et... de l'espéranto), l'intérêt de ce livre est de fonder son analyse de la violence sur un soubassement social et de l'inscrire dans une perspective sociale et politique.

L. Bui Trong, également philosophe de formation et ex-commissaire divisionnaire aux Renseignements généraux, prévient quant à elle de son intention de ne pas « laisser le champ libre aux contempteurs de la société et de l'Etat ». Contre les partisans d'un « libéralisme libertaire » d'un côté et ceux d'un « égalitarisme utopique » de l'autre, elle revendique fermement ce dont Yves Michaud dans son livre avait montré si ce n'est l'obsolescence à tout le moins le dépassement, à savoir : la défense de l'Etat-nation et l'attachement aux valeurs prônant l'héroïsme et le sens du sacrifice. C'est en leur nom que l'auteur fustige une politique pénale menée à minima, se plaint des privilèges exorbitants accordés aux droits de la défense ou des sciences humaines qui répandraient l'idée de la quasi-irresponsabilité et videraient de sens la notion de faute. La France millénaire ployant sous les assauts de la repentance et du multiculturalisme céderait du terrain quant à la défense de ses valeurs et de sa culture et, à l'assimilation claire et nette de ses immigrés, préférerait aujourd'hui la notion floue d'intégration. La tendance est à l'« anarchie » alimentée par la négation des « différences réelles » (entre hommes et femmes notamment...), des « hiérarchies naturelles », des « relations d'autorité et de respect » à quoi il faut ajouter la non maîtrise des désirs, la pub ou encore l'égoïsme... Le poète ne se trompait pas, « tout fout le camp ! ». Pour mettre un peu d'ordre il faudrait de la poigne, revoir l'éducation des gamins (leur apprendre « l'autodiscipline » et « l'amour de la loi »), revaloriser le travail de ces « techniciens de la sécurité » que sont les policiers et les magistrats et les écouter davantage pour que « l'Etat assume pleinement son rôle de justicier ».


Edition Le Relié, 2002, 122 pages, 10 €

&

Edition Flammarion, 2002, 343 pages, 19 €


07:00 Publié dans Essais | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : philo, violence

17/05/2010

Changements dans la violence. Essai sur la bienveillance universelle et la peur

Yves Michaud

Changements dans la violence. Essai sur la bienveillance universelle et la peur


1983-photo_ok_yves_michaud-1-.jpgL'opinion est unanime, les violences prennent des proportions inacceptables. Toutes les violences. Des plus anodines, on parle alors d'incivilités (mais ce sont elles qui alimentent ce climat d'insécurité qui empoisonne le quotidien et empuantit les urnes) aux plus monstrueuses, les homicides, les viols et bien sûr les attentats à commencer par ce 11-Septembre. De plus comme chante le poète, « tout fout le camp » : l'autorité est bafouée, la justice encombrée patine, les valeurs sont flouées à qui mieux mieux, la famille se délite, l'école prend des allures de défouloir, les législateurs légifèrent à tire-larigot et paralysent les institutions chargées de la répression... Et comme si cela ne suffisait pas, force est de constater que ce que l'on qualifie plus ou moins pompeusement d'individualisme contemporain, hier, était tout simplement taxé d'égoïsme. Un chacun pour soi qui a tôt fait de transformer notre belle et si vertueuse société, présentée au monde comme un modèle universel, en une jungle ou tous les coups sont permis pour se faire sa petite place au soleil. Cette « impression » générale nous est servie à longueur de colonnes et de journaux télévisés. Tout cela n'est pas totalement faux. Tout cela n'est pas non plus totalement vrai. Qu'importe d'ailleurs, ce qui compte n'est pas le diagnostic - y a-t-il aujourd'hui plus ou moins d'actes violents et de délinquance qu'hier ? - mais le sens, la grille de lecture qui permet à chacun de comprendre cette violence et peut-être d'influer sur ses mécanismes générateurs.

De ce point de vue, Yves Michaud, philosophe et universitaire innove (il ne faudrait pas oublier  tout de même les travaux de René Girard). Rompant avec une tradition philosophique occidentale réticente à traiter de la violence et avec « une vision gnangnan de l'humanité », il pose tout de go que la violence est consubstantielle à l'homme et invite ce faisant à penser l'homme non pas à partir du vivant, de Dieu, de la raison ou du droit mais à partir de la violence. Dès lors le problème n'est pas seulement de savoir s'il y a aujourd'hui plus ou moins de violence - il y en a toujours eu, il y en a toujours (peut-être même moins d'ailleurs) et il y en aura toujours - mais la perception que nous en avons. Ainsi, la violence ne changerait pas, seule sa perception serait variable en fonction des sociétés et des époques. Dans ce rapport complexe - au sens défini par Edgar Morin - entre la violence comme fait et la violence comme concept, les médias occupent une place inédite en ouvrant sur une « mondialisation médiatique instantanée » des actes violents. Pour Yves Michaud, les médias ne sont nullement vecteurs de violences, bien au contraire, en « l'esthétisant » ils ne donnent à voir que ce qui est montrable à des spectateurs avides de se repaître de la noirceur de leurs semblables.

L'extraordinaire aujourd'hui, tant au niveau international, qu'au niveau national tient à la fois à la croissance des moyens de contrôle de cette violence (forces spécialisées, moyens pharmacologiques, médiatisation sociale, dérivatifs sportifs et de loisirs) doublée d'une multiplication cacophonique des réflexions à son sujet et, de manière concomitante, paradoxale, à la montée de l'incertitude dans le monde et de l'insécurité intérieure. Tout devrait aller pour le mieux dans notre univers sécurisé et pourtant le malaise va croissant, exigeant toujours plus de technologies, toujours plus de contrôles, toujours plus de contraintes étouffantes.

Pour comprendre cette situation, il faut en passer par un retour à l'humain, c'est-à-dire à l'émotionnel, à la passion, aux sentiments. Pour des raisons qui tiennent à l'impératif humanitaire, ce que l'auteur nomme « le sentiment de bienveillance universelle », la nouveauté historique est cette « condamnation morale de principe de la violence ». La violence ce n'est pas bien. Cette volonté du bien (et de le faire), cette bienveillance, conditionnent tout un chacun à ne percevoir les affaires du monde que sous l'unique angle de la morale et partant, à manifester de « l'indulgence », de la « compassion ou de la pitié » aux pires des criminels pour peu qu'ils acceptent de se plier à la mascarade de la moralité (on pense à Disgrâce de JM.Coetzee et au refus de D.Lurie d'entrer dans le jeu de ses juges).

« La phobie de la violence » gagne même les professionnels de son usage : militaires, policiers, agents de sécurité. N'en déplaisent aux va-t-en-guerre (eux-mêmes de plus en plus prudents), le sens du sacrifice et du devoir envers la nation a du plomb dans l'aile : miné par le confort et la sécurité de nos sociétés, sans cesse travaillé par l'amélioration des moyens et des compétences techniques, déstabilisé par cette triviale et humaine peur de la mort qui, parce que la vie a un autre prix, prend aussi une autre dimension. Comme l'écrit l'auteur « les valeurs de la professionnalisation ne sont pas celles de l'héroïsme ». Alors, tandis que montent des commissariats et des gendarmeries des revendications à exercer des « métiers normaux », se multiplient les réticences des politiques aux engagements risqués (il faut minimiser les pertes) et la judiciarisation des conflits.

Cependant, la violence est-là. On peut, armé d'une « bonne conscience technicienne », la « tenir en respect », la « contenir », « l'isoler », la « confiner » et l'« euphémiser ». Tout cela existe et pourrait bien se développer. Les manifestations de cette attitude sont nombreuses, aussi bien dans le cadre des relations internationales, que dans le cadre national ou au niveau individuel. Cela porte un nom : le repli sur soi. « C'est vivable mais déprimant ». Ce n'est pas l'attitude que prône Yves Michaud qui préfère opter pour la restauration de « la force de la règle » : le droit doit être appliqué, y compris par la répression et une « exemplarité visible », l'impunité doit être bannie quelqu'en soient les raisons. Pour ce faire il faut mettre un bémol à cette « bienveillance et à la compassion humanitaire qui favorisent une indulgence et une tolérance sources de laisser-faire aux dépens de la sûreté ».


Edition Odile Jacob, 2002,  288 pages, 22,50 €




07:20 Publié dans Essais | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : philo, violence

03/05/2010

Guide de la culture berbère

Mohand Akli Haddadou

Guide de la culture berbère

9782842720735.gifMohand Akli Haddadou est professeur de lexicologie berbère à l'université de Tizi-Ouzou. Son Guide de la culture berbère est marqué par sa formation : l'ouvrage fourmille d'informations, de données lexicales sur la langue berbère dans ses différentes acceptions : chaoui, chenoui, chleuh, kabyle, mozabite rifain, tamazight, touareg... Il est toujours périlleux de se lancer dans une aventure éditoriale de cette ambition. Ce guide entend fournir aux lecteurs davantage que des petits fascicules comme Les Berbères de G. Camps, mais beaucoup moins qu'une réelle encyclopédie, qui exige d'autres moyens et une théorie de spécialistes, à l'instar de l'Encyclopédie berbère, toujours en cours de parution (ces deux ouvrages sont édités par Édisud). Ainsi, Mohand Akli Haddadou brosse en quelque trois cents pages le tableau des origines et de l'histoire des Berbères, en fait de l'Afrique du Nord jusqu'à la colonisation française, mais aussi des croyances, de l'organisation de la société traditionnelle, des activités quotidiennes, de l'art, de la littérature et de la langue berbères. Se livrer au jeu des absences ou des oublis, qu'une telle initiative induit presque toujours, est inutile. En revanche, la valeur inégale des chapitres ne peut être passée sous silence. Si les pages consacrées aux origines des Berbères - inspirées des travaux et des synthèses de G. Camps - fournissent au lecteur, même néophyte, des indications précieuses, il n'est pas certain que ce dernier ait une vision claire de la partie historique qui, de la fondation de Carthage à la prise d'Alger, brasse plus de 2 600 ans d'histoire en vingt-deux pages. Le récit est événementiel et chronologique, et sans originalité. Il se dérobe à toute logique interprétative qui aurait donné du nerf au texte et matière à réfléchir. N'aurait-il pas été plus pertinent, par exemple, de poser la question du rapport entre les structures traditionnelles de la société berbère et l'incapacité historique à voir émerger des États centralisés et fédérateurs stables ? De faire la part des facteurs endogènes et exogènes qui ont historiquement concouru à l'échec des tentatives d'unification "nationale", à commencer par la première, celle de Massinissa ? De même, aborder comment cette terre berbère est devenue, idéologiquement du moins, le Maghreb arabe, n'aurait pas été déplacé dans le cadre d'un tel guide.

Sur la vie quotidienne des Berbères - l'habitat, le mobilier, la cuisine -, de même que sur l'art berbère (poterie, tissage, décors muraux, bijoux, musique, danse) et sur la littérature, l'auteur fournit de nombreux détails. Dans son ensemble, l'ouvrage présente une image muséographique du monde berbère. Il passe sous silence ce qui, dans cette culture et dans les domaines ici abordés, fait montre justement de dynamisme et de vie : la poésie, la chanson, la musique ou la littérature. Sur ce dernier point, après avoir fort justement fourni au lecteur nombre de repères tirés de l'histoire, l'auteur mentionne simplement l'existence d'une nouvelle littérature d'expression berbère sans plus de détails et, par ailleurs, omet complètement les auteurs berbères d'expression française. Pourtant, le chapitre consacré à la langue berbère, - extrêmement précis, peut-être même trop technique, mais le lecteur est ici dans le domaine de l'auteur et il bénéficie d'informations de première main -, montre à la fois l'actualité de la langue et les enjeux pédagogiques et politiques du moment. Ce Guide de la culture berbère propose une utile présentation d'ensemble permettant d'acquérir les bases minimales d'une connaissance socioculturelle, historique et linguistique pour aller plus avant dans une étude, actualisée cette fois, du monde berbère.


Éd. Paris-Méditerranée, 2000, 304 pages




07:00 Publié dans Essais, Kabylie | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : kabyle

26/04/2010

Jihad. Expansion et déclin de l'islamisme

Gilles Kepel

Jihad. Expansion et déclin de l'islamisme


gilles_kepel.jpgDirecteur de recherche au CNRS, membre de l'Institut d'études politiques de Paris et célèbre essayiste, l'auteur diagnostiquait dans cet ouvrage l'échec de l'islamisme politique, à tout le moins d'une certaine dynamique. Armé d'une grille de lecture sociologique, il s'appliquait à montrer les antagonismes internes, les objectifs différents et les intérêts contradictoires des diverses composantes d'un mouvement idéologique et politique né dans les années soixante-dix et dont les premiers signes d'essoufflement seraient perceptibles dès le milieu des années quatre-vingt-dix.

Gilles Kepel, dont l'ambition avouée est "de rendre compte du phénomène dans son ensemble, à travers le monde, pendant le quart de siècle écoulé", décrypte discours et textes, dissèque les évolutions pays par pays : Arabie saoudite, Égypte, Malaisie, Pakistan, Iran, Afghanistan, Algérie, Palestine, Soudan, Jordanie et Turquie. Il analyse, sans entrer dans le détail, et on peut le regretter, les contradictions et les enjeux internationaux : rivalité entre l'Iran et l'Arabie saoudite, politique américaine... Il soupèse enfin les retombées en Bosnie et en Europe occidentale. Faisant la somme des données factuelles sur la question, l'auteur propose aussi une interprétation globale. La caractéristique essentielle de l'islamisme contemporain résiderait dans sa composition sociologique. Après avoir esquissé le portrait idéologique de Sayed Qotb, de Mawdoudi et de l'ayatollah Khomeiny, les maîtres à penser des différents mouvements islamistes, G. Kepel explique par le détail comment l'alliance entre des classes moyennes pieuses et une jeunesse urbaine pauvre, qui a fait un temps - le "moment d'enthousiasme" de Marx - le succès du mouvement, a éclaté au mitan de la décennie quatre-vingt-dix. Cette combinaison sociale d'intérêts contradictoires ne résistera pas à l'épreuve des luttes contre les pouvoirs en place qui se sont appliqués à diviser et à opposer les composantes bourgeoise et populaire (Égypte, etc.), pas plus qu'elle ne résistera à l'exercice du pouvoir (Iran, Soudan...). Qu'il s'agisse du salafisme (respect strict et rigoriste de la tradition), du djihadisme version pakistano-afghane, des gama'a el islamiyya et des Frères musulmans égyptiens, du prosélytisme tendance Ben Laden, de l'islamisme turc ou encore du chiisme de Khomeyni, le diagnostic est général : le mouvement est en perte de vitesse. Bien souvent de Londres, dans le fameux "Londonistan", les idéologues du mouvement tirent la sonnette d'alarme et invitent à repenser l'action en tenant compte des erreurs passées. De ce point de vue, la radicalisation violente et meurtrière est perçue comme l'une des causes de l'échec. Une utopie se meurt, usée par l'épreuve du temps, minée par sa propre folie. Pour les classes moyennes pieuses, qui désormais se méfient des classes pauvres, repenser l'action consiste aussi à tenir compte des évolutions des sociétés civiles et de leur adhésion à des valeurs et principes universels (droits de l'homme, démocratie...). La pensée évolue, qui cherche à trouver des terrains d'entente plutôt que d'affrontement avec les milieux laïcs et l'Occident. Les intérêts de classe dominent (!) et les considérations économiques prennent le pas sur l'idéologie. Gilles Kepel l'illustre par des exemples qui rappellent que "l'islam, comme toute autre religion, est aussi une "existence", et [que] ce sont les musulmanes et les musulmans qui lui donnent corps".

Mais si les moyens sont à repenser, les objectifs et le caractère difficilement conciliable des projets de société demeurent ! Dès lors, quel crédit accorder à des discours qui, tout en maintenant fort logiquement des références islamiques, prétendent s'inscrire dans un cadre politique universel ? Pour certains observateurs, il ne s'agirait là que de la bonne vieille pratique du double langage, avec des discours de circonstance, audibles et donc publics pour les uns, et une réalité tout autre pour les autres... Alors, en a t-on fini avec l'islamisme ? Rien n'est moins sûr, comme le note l'auteur, car l'évolution de ce mouvement dépend... de la capacité des régimes en place à démocratiser leur société. Leur responsabilité est entière, hier comme aujourd'hui. Le mouvement islamiste est l'expression d'une dynamique qui a su mobiliser des groupes sociaux aux intérêts divergents contre des dirigeants liberticides et mafieux, hostiles justement à toute évolution de leur société. Le déclin de l'islamisme est, pour Gilles Kepel, le déclin de ce processus de mobilisation spécifique et historiquement marqué. La balle serait donc dans le camp des pouvoirs en place : à eux de démocratiser, sinon le risque demeure grand de voir, sous une forme ou sous une autre, resurgir le spectre de l'islamisme contestataire. Force est déjà de constater qu'il n'a nullement disparu en Algérie, que le Hamas palestinien mobilise à nouveau et qu'au Maroc (un pays malheureusement absent de ce livre), il serait plutôt en pleine ascension. Mais sommes-nous toujours dans le cadre de la dynamique sociale décrite par Gilles Kepel ?


Gallimard, 2000, 452 pages




07:00 Publié dans Essais, Islam | Lien permanent | Commentaires (1)