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11/07/2009

Bas les Voiles!

Chahdortt Djavann

 Bas les voiles !


femme_iranienne.jpgLe député-maire communiste de Vénissieux, André Gerin, a déposé le 9 juin un texte cosigné par 58 députés (3 PCF, 7 PS, 43 UMP, 2 NC, 3 NI) demandant la création d'une commission d’enquête parlementaire sur le port de la burqa ou du niqab dans le but  de « définir des propositions afin de lutter contre ces méthodes qui constituent une atteinte aux libertés individuelles sur le territoire national ». Le 23 juin la conférence des présidents de l'Assemblée nationale décidait la création d'une mission d'information sur le port de la burqa et du niqab en France. « Mission d'information » et non pas « commission d'enquête » autrement dit priorité au dialogue et liberté pour les invités de se présenter ou non devant les membres de ladite mission. La mission s’est mise au travail le 8 juillet.  Peut-être aura t-elle le temps de lire ou de relire le livre  de Chahdortt Djavann qui ne va pas par quatre chemins pour dire ce qu'elle pense ! Au moins les choses sont claires ; les louvoiements et autres urbanités de robots n'édulcoreront pas le débat. Le flou ne sert que ceux qui avancent masqués et qui sont passés maîtres, ici ou ailleurs, pour accaparer tous les espaces de liberté que par faiblesse ou aveuglement leurs concitoyens ont l'imprudence de laisser vacants. Bas les voiles ! dit non seulement la position ferme et arrêtée de l'auteur sur le voile mais s'efforce aussi de montrer les réels enjeux que ce fichu tissu cache.

Chahdortt Djavann, iranienne réfugiée en France qui dans son pays a du porter le voile de treize à vingt-trois ans, ne se situe pas sur le terrain religieux, celui de l'exégèse plus ou moins savante, elle ne se situe même pas sur le terrain de la laïcité ou de la discussion politique mais sur celui des droits de l'homme (et de la femme bien sûr) et plus encore celui des droits de l'enfant : "imposer le voile à une mineure, c'est, au sens strict, abuser d'elle, disposer de son corps, le définir comme objet sexuel destiné aux hommes" et plus loin d'ajouter : "c'est faire subir une maltraitance psycho-sexuelle, un traumatisme qui marquera à jamais le corps et l'esprit des futures femmes".

Excessif ? Voir. Car tout le monde fait comme si le voile était la norme, la règle pour ces musulmanes ou ces populations d'origine immigrée pourtant diverses mais que "sous l'influence d'une sociologie molle [on enferme] dans un communautarisme à base religieuse et ethnique". Or, comme le rappelle l'auteur, cela ne concerne qu'une minorité, dont la liberté n'est nullement remise en question ou contestée mais qui en revanche menacent la liberté de leurs consœurs qui refusent le voile et menacent la liberté de leurs concitoyens qui ne mesurent pas encore les conséquences sociales logiques du port du voile : abolir "la mixité de l'espace et [matérialiser] la séparation radicale et draconienne de l'espace féminin et de l'espace masculin, ou, plus exactement, il définit et limite l'espace féminin". Il n'est nullement besoin de se référer à l'expérience iranienne ou à la tragédie algérienne des années quatre-vingt-dix (pourtant riches d'enseignements!) pour appréhender cette logique. Il faut écouter seulement les membres de la commission Stasi quand ils rapportent les témoignages qu'ils ont reçu sur le terrorisme dans les quartiers, la montée de l'intolérance et de l'antisémitisme, les manifestations d'une volonté d'installer une sorte de ségrégationnisme confessionnel (après la ségrégation sexuelle), les interdits qui se développent, les cours boycottés, les auteurs placés à l'index (Rabelais, Pascal, Voltaire, Molière et son Tartuffe…) ou tout simplement les demandes d'aides  émanant de jeunes filles qui refusent le port du voile pour comprendre que cette logique n'est nullement une hypothèse virtuelle mais que déjà elle est, ici ou là en France, une sordide réalité.

L'enjeu est de taille, les affrontements inévitables et pour qui mesure la régression que représente le port du voile dans un pays où au nom des droits de l'homme, des valeurs républicaines et laïques tant de sacrifices ont été consentis depuis 1789, on peut comprendre qu'il est parfois difficile de raison gardée. La véhémence de l'auteur peut nuire à son propos, elle ne la discrédite nullement. D'ailleurs, Chahdortt Djavann ne se contente pas de fustiger le voile et ses partisans et de pimenter son propos d'un soupçon de culture psychanalytique de bon aloi dans cette discussion d'où émanent parfois des relents de bigoterie et de frustration. Elle rappelle fort justement qu'il ne peut y avoir de débat sur le port du voile ou la laïcité sans son corollaire : poser "les vrais problèmes que sont l'inégalité économique, le logement, la ghettoïsation et l'éducation". Et Chahdortt Djavann de prévenir : "faute de cette attention aux vraies raisons de la violence, on verra se développer, subtilement associés et objectivement complices, l'un nourrissant l'autre et réciproquement,  le discours islamiste et celui de l'extrême droite". Fermeté sur les principes qui régissent le vivre ensemble d'une part, responsabilité (et courage) politique d'autre part… voilà qui a bien le mérite de la clarté.

La mission d'information sur le port de la burqa doit remettre son  rapport début décembre. affaire à suivre donc.


Ed. Gallimard, 2003, 47 pages, 5,50 euros

 

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10/07/2009

La Découverte du monde

Edwy Plenel

La Découverte du monde

 

ColombTerre.jpgLe ci-devant directeur de la rédaction du Monde et aujourd’hui fondateur du site Mediapart avait entrepris en 1991 de suivre, à près de cinq cents ans de distance, les traces de Christophe Colomb. Cela donna lieu à une série de reportages publiée à l’époque par son journal et rassemblée en 2002 dans La Découverte du monde. Le véritable propos du journaliste tenait dans les cent pages inédites qui ouvrent ce livre placé sous le sceau de l’« inquiétude », face à « la guerre des mondes » qui se profile, et d’une mise en garde « face à la confusion des esprits qui voudrait nous enrégimenter dans le Grand Un mortifère des causalités univoques ou nous enfermer dans le Grand Même délétère des appartenances uniformes ». Emboîtant le pas de l’illustre Génois, véritable artisan de cette découverte d’un Monde Nouveau qui inaugurerait « cette modernité où se fondent l’universalité de la pensée et l’humanité de l’espèce », Edwy Plenel plaide ici, à la suite de Montaigne, pour l’« homme mêlé ».

Brocardant les médiatiques Comte-Sponville et Luc Ferry, l’auteur alerte le lecteur quant à la banalisation de « l’imaginaire d’extrême droite » et, après « une lecture au plus près des textes, décryptage aussi déprimant que minutieux », il épingle Renaud Camus, et accessoirement Michel Houellebecq, ici présentés comme les contempteurs du métissage par « peur du monde et crainte de l’étranger ». Il dénonce les renoncements du politique : sa résignation « aux passions communes » et sa conversion « aux peurs ordinaires » patents dans le débat sur l’immigration où, « du refus d’assumer la nécessité et l’apport de l’immigration, on est passé à une vision fantasmatique des mouvements migratoires ». Ce débat serait d’ailleurs « le premier champ de bataille où se jouent nos guerres d’imaginaires, entre répétition d’un roman national et invention d’un poème mondial ».

Edwy Plenel le dit d’entrée et avec plus de force : « bref, qu’il faille fonder un nouvel imaginaire pour arriver à vivre en commun et en paix dans ce monde, c’est l’évidence ». Ce nouvel imaginaire tire sa substance ici de plusieurs sources. Lointaines, avec Christophe Colomb, La Casas, Thomas More et surtout Montaigne, plus proches avec le Marx du Manifeste ou Hannah Arendt et ses Origines du totalitarisme et d’autres qui aujourd’hui, comme Edouard Glissant, Serge Gruzinski, Jean Loup Amselle, Daryus Shayegan... ont le « courage » d’« assumer un imaginaire actif des mondes, face aux pensées mortes, mortes de peurs et de haines ». Mais, prévient E. Plenel : « Le métissage ce n’est pas une fusion, l’addition d’un et d’un, la rencontre de deux identités dans l’illusion de leurs puretés originelles, encore moins un croisement d’espèces et de genres où la biologie aura sa part. Non, le métissage, c’est une politique. Et, plus précisément, une politique de résistance ».

 

Stock, 2002, 410 pages, 21,30 euros.

 

 

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