UA-64061973-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

20/10/2012

Le roman du 17 octobre 1961

 

Le roman du 17 octobre 1961

 

712860.jpg"Le 17 octobre 1961, des Algériens qui manifestaient pour le droit à l'indépendance ont été tués lors d'une sanglante répression, reconnaît François Hollande, selon un communiqué de l'Elysée. La République reconnaît avec lucidité ces faits. Cinquante et un ans après cette tragédie, je rends hommage à la mémoire des victimes."  Voilà qui est dit, voilà peut-être qui ouvre une autre page de cette histoire nationale trop longtemps cachée ou niée. Pas par les historiens qui ont fait depuis plusieurs décennies leur travail. Pas par les associations et quelques personnalités qui sont aux premières lignes et des premières heures de ce combat pour la mémoire et la reconnaissance (on pense à Mehdi Lallaoui ou Samia Messaoudi). Mais plutôt par les responsables politiques. Si localement des avancées ont été constatées, au niveau national, le silence des autorités devenait assourdissant. Ce 17 octobre 2012, François Hollande a déchiré ce voile de mutisme qui, comme un autre linceul recouvrait, depuis 51 ans, les corps des victimes du 17 octobre 1961.

 

Le Monde du 17 octobre montre que les choses semblent bouger : le Sénat étudiera mardi 23 octobre, en séance publique, une proposition de résolution du groupe communiste "tendant à la reconnaissance de la répression du 17 octobre 1961". Cette proposition avait été déposée par Nicole Borvo Cohen-Seat, ancienne sénatrice de Paris, et plusieurs de ses collègues communistes. Ses auteurs souhaitent la reconnaissance par la France de "la réalité des violences et meurtres commis à l'encontre de ressortissants algériens à Paris et dans ses environs lors de la manifestation du 17 octobre 1961" et la réalisation d'un lieu du souvenir à la mémoire des victimes. A l'Assemblée nationale, François Asensi (Front de gauche), a annoncé mercredi, lors d'un débat sur les questions européennes, que son groupe déposait une proposition analogue à celles des sénateurs communistes. "Son adoption serait un geste de concorde à l'adresse du peuple algérien, ce peuple ami", a-t-il déclaré.

 

Dans le recueil 17 octobre – 17 écrivains (Au Nom de la Mémoire, 2011), Salah Guemriche rappelle qu’un « sondage du CSA (du 13 octobre 2001 pour L’Humanité Hebdo) nous apprenait comment le 17 octobre 1961 était perçu chez les Français : « Moins d’un Français sur deux a "entendu parler" de la répression de la manifestation algérienne du 17 octobre 1961, et seul un sur cinq sait "de quoi il s'agit", tandis qu'une majorité de l'opinion ignore tout de l'événement. Cette faible notoriété n'empêche pas 45 % des personnes interrogées d'estimer qu'il s'agit d'"un acte condamnable que rien ne peut justifier, 33 % étant d'un avis contraire… ».

 

17-octobre-1961.pngC’était il y a plus de 10 ans. Sans doute qu’aujourd’hui les Français seraient plus nombreux à repérer cette date sur un calendrier. Pourtant, à entendre les déclarations des Fillon, Jacob sans parler des Le Pen, il est clair qu’il faudra encore compter avec les apprentis sorciers, les pompiers pyromanes et autres nostalgiques. Petit rappel : « Je me sens recru d'une telle horreur... Les policiers sont devenus les combattants d'une lutte sournoise et sans merci, car c'est d'une guerre raciale qu'il s'agit. Et voici la conséquence : l'Etat, lui, est devenu dépendant de sa police, de son armée... L'esprit de corps est la source de tout notre malheur comme il l’était déjà du temps de Dreyfus ». Ce n’est pas un dangereux gauchiste, un va en guerre, un adepte de la repentance ou un ennemi de notre république et encore moins de notre police républicaine qui a écrit ces lignes. C’est François Mauriac, dans Le Figaro littéraire du 9 novembre 1961! Que valent alors les considérations de M.Jacob soutien de M.Copé, celui qui pleure sa chocolatine, et qui propose le poste de secrétaire général de l’UMP à la députée Michèle Tabarot, députée-maire du Cannet, fidèle fille à son papa, Robert Tabarot ci-devant fondateur de l’OAS à Oran…  Qui défend l’esprit de la République et la pérennité de ses institutions ?

 

 

 

Si le 17 Octobre est une date oubliée de la mémoire collective, ce jour ne fut pas non plus un sujet pour les romanciers et poètes. A l’exception de Meurtre pour mémoire de Daenninckx paru en 1985 (soit 23 ans après la manifestation et sa terrible répression) puis d’un recueil édité par l’Amicale des Algériens en Europe en 1987 - avec notamment le célèbre poème de Kateb Yacine et la nouvelle de Leïla Sebbar, La Seine était rouge (réédité 1999) – le 17 octobre 1961 ne fut pas, sauf erreur, objet de fiction.

 

jaquette.jpgC’est dire l’importance de ce recueil de nouvelles et de textes, 17 octobre-17 écrivains édité l’an dernier par l’Association au nom de la mémoire. C’est en soi une nouveauté et une originalité. Car qu’est-ce que la littérature peut apporter de neuf à la mémoire du 17 octobre ? Que peut-elle ajouter de plus à la triste litanie du massacre, de la honte, du silence et du mensonge d’Etat, du racisme organisé… déjà relatée, dénoncée par les Einaudi, les Stora, les Tristan, les Manceron et autres Péju.

 

La littérature peut-elle nous en dire plus ? Peut-elle permettre d’aller au delà de son « petit devoir de mémoire » (Alexis Jenni, L’Art français de la guerre, Gallimard, 2011), qui souvent non content d’être de pure forme, se révèle conflictuel, construit, non pour tisser du lien, y compris dans la complexité, mais de la distance, des barrières, des séparations.

Ces 17 textes constituent autant d’approches différentes, de sensibilités personnelles, d’interrogations et de genre (poésie, nouvelles, récits, témoignages, réflexions …) qui renouvellent les réflexions, multiplient les éclairages, les sources de lumière, débusquent les zones d’ombre, restituent la part d’humanité et de fragilité des acteurs de ce drame. Tout cela est écrit sans ressentiment, avec le souci de ne pas insulter l’avenir. Tout cela est écrit dans le respect des morts mais sans oublier les vivants. Ces 17 écrivains sont des hommes et des femmes appartenant à plusieurs générations. Ils sont français, Français d’origine algérienne, Algériens d’Algérie ou Algériens de France.

 

Cette mémoire en littérature  c’est aussi revisiter le passé, interroger l’histoire, réintroduire de l’humain dans les mythologies nationales ou militantes, questionner un héritage parfois trop lourd au regard des vérités et des mensonges qui ont été transmis, reconsidérer cet héritage à l’aune justement des mythidéologies nationales ou nationalistes, contribuer à agrandir la passé de la France (encore Alexis Jenni) en ajoutant quelques chapitres à son histoire (toujours Jenni), en élargissant les perspectives d’une société rassemblée, riche de ces multiples facettes et de ses métissages. Comme dit Amin Maalouf : « Sortir par le haut » du « dérèglement » « exige d’adopter  une échelle des valeurs basée sur la primauté de la culture ». La culture « peut nous aider à gérer la diversité humaine », aider à se connaître les uns les autres, « intimement »  et « l’intimité d’un peuple c’est sa littérature ». Ici, « l’intimité » à la sauce Maalouf a peut-être à voir avec la « connivence » façon François Jullien… Les textes de ce recueil, 17 octobre-17 écrivains, se situent résolument dans le champ de la culture, ils aident justement à forger, renforcer cette « intimité », cette « connivence » entre Français, entre Français et Algériens.

 

1/ Les 17 octobre 1961

La manifestation du 17 octobre 1961, ses préparatifs comme son déroulement donnent lieu à des situations, des représentations et des personnages divers. Pour Magyd Cherfi, cette soirée est d’abord synonyme de fierté :

« Moi, le fils d’immigré j’ai ma fierté du seul moment arabe en territoire de France qui redressa l’orgueil d’un je-ne-sais-quoi m’appartenant. Un moment civil, pacifiste et fier qui fut plus maghrébin qu’arabe, un héritage digne de ce nom. Un acte idéal auquel rien est à reprocher. Quand on est orphelin de la petite comme de la grande histoire, il est bon d’hériter de cela et moi qui cherche dans l’épouvante quelques traces de mon histoire, je fige une date, le 17 octobre 61 »

 

« Je me raccroche à cette manif comme à un pan d’histoire, comme à un linceul ensanglanté, un bout de parchemin qui dit du bien des miens, ces inconnus, ces bruns à moustaches, ces brunes désœuvrées, fantoches à la merci des regards, à la merci de leur apparence »

 

Mohamed Kacimi évoque lui la quête d’une Algérienne, débarquée pour une journée seulement à Paris pour retrouver le lieu de sa naissance, le lieu aussi de la disparition de son père :
 

« Elle a toujours rêvé de voir cet hôtel, non pour un quelconque fétichisme, mais juste pour le récit de sa mère qui a force d’être répété a fini par en faire un lieu de légende : « Je venais juste d’épouser ton père. J’avais dix-huit ans. On a quitté Oran et on s’est installés à Paris. On a pris un hôtel, je me souviens bien, place de la Bitoucaye. On avait une chambre toute petite, avec un lit simple. Mais bon, l’étroitesse n’existe que dans les cœurs. Ton père avait trouvé une place de musicien au Cabaret Al Djazaïr, à Saint Michel. Il avait une voix… Il était beau… Très beau…  Il avait une moustache fine et des cheveux tellement fins que lorsque je respirais loin de lui, ils s’envolaient tous seuls. Je n’avais pas atteint le huitième mois, je me souviens, c’était l’automne, mais à Paris, c’est toujours l’automne. J’ai senti les premières contractions au coucher du soleil, je suis descendue voir le patron, Ami Arezki pour lui demander de l’aide. Il m’a  dit  qu’il y avait un couvre-feu et que la police tirait sur chaque Arabe qui sortait le soir. J’ai attendu ton père, une heure, je crois même deux, il était toujours à l’heure, mais pas ce jour-là, vers trois heures du matin, j’ai senti que j’en pouvais plus, j’ai découpé les draps, je me suis allongée sur le lit, et j’ai poussé, poussé, et tu es venue, comme une lettre à la poste ma fille, comme une lettre à la poste. Mais ton père n’est jamais revenu. »

Peut-être que le coup le plus terrible qui est porté non pas à la mémoire mais à ce devoir de mémoire c’est cette nouvelle de Kacimi qui l’assène, dans un dialogue entre générations. Car pendant que la femme s’enquiert de l’hôtel où sa mère lui a donnée le jour, cherche ce cabaret où son père jouait ou déambule sur le pont Saint-Michel, de l’autre côté de la Méditerranée, sa propre fille l’harcèle au téléphone :

 

« Son téléphone vibre de nouveau :

- T’es où maman ?

- A la rue de la Huchette.

- Tu fais quoi ?

- Je cherche le cabaret de papa.

- Tu veux pas arrêter de courir après un cadavre, maman ?

- Je cours après mon enfance, ma puce.

- T’oublie pas mon sous tif.

- Tu me l’as dit cent fois.

- Un Passionata, au BHV, tu as promis. » 

 

Dagory invite son lecteur à l’intérieur d’un car de CRS, de ceux qui, quelques heures plus tard, sur le pont de Neuilly, s’adonneront à toutes les monstruosités. On y cause comme on prendrait le café à la pause. Les sujets de manquent pas, qu’il s’agisse de l’Algérie, des immigrés ou de ce Saint Augustin, lui aussi originaire de ce bled. On y parle bien sûr football. Il y a les supporters du Sedan Olympique et ceux de Reims, l’équipe de Koppa. Et parmi ceux qui s’apprêtent à ratonner, se trouvent aussi des admirateurs de deux joueurs, Akesbi et Azhar  :

 

« - Dimanche on a pas eu de bol, mais t’inquiète, à la fin c’est eux qui seront champions de France. Avec les deux, là, Akesbi-Azhar… de la graine de champions…

- Ouais… « bazard » ! Toujours ton jeune, là…

-  « Azhar » !  Cà c’est un joueur ! Tu vas voir dans un an ou deux, avec Akesbi… Un sacré tandem !

Ouais. Y viennent des banlieues pour foutre la merde en ville…

Ce genre de discussion le mettait mal à l’aise. Il préférait penser à son fils. A douze ans c’était déjà le meilleur buteur de son équipe.(…)

- Tu te rends pas compte de ce que tu dis… Ces gens ils ont le droit au respect, comme nous.

- Les Arabes, la merde y sont là pour la ramasser.  Leur boulot c’est de vider les poubelles.

- Les poubelles et les crouillats… on a l’impression qu’en France ils sont arrivés ensemble.

Un silence de quelques secondes. Ruedi avala une poignée de cachous : le matin même sa femme lui avait dit qu’il avait mauvaise haleine. Puis, sans s’adresser à personne:

- Moi, je fais mon boulot comme on me dit de le faire, j’ai pas besoin de réfléchir au pourquoi du comment. Pour ça y a des mecs bien plus intelligents que moi. Je suis là pour faire bouffer mes gosses, point barre. Tu l’as dit tout à l’heure,  on est cons ! Je laisse ceux qui savent décider de ce qui est bien.

 

Tassadit Imache raconte son histoire. Celle d’une enfant née d’un père algérien et d’une mère française, à contre courant de l’histoire et des hommes :

 « Du premier né à Argenteuil, à la dernière née à Nanterre, nous sommes après le 17 octobre les enfants d’un couple en perdition. Leur histoire d’amour chavire, plus rien ne les liera. Après cette nuit là qui porte au paroxysme la haine et la violence et ses répliques des jours qui suivent, nous les enfants, nés et à naître, sommes les rescapés d’une fiction. Jusqu’à ce que notre conscience s’éclaire au récit d’une mère aimante mais juste, rendu avec les mots de sa vie simple et dure. Grâce à elle, nous ne serons pas les enfants perdus de cette histoire-là. »

 

Maïssa Bey restitue ce mardi pluvieux du 17 octobre 1961 à travers les femmes, ces Algériennes qui ont défilé aux côtés de « leurs » hommes et qui pour certaines, découvraient pour la première fois la « grande ville » :

 

« Et la course. Les bousculades. Les enfants piétinés. Les hommes embarqués sans ménagements dans les bus. Par quel miracle ne se sont-elles pas séparées ? Yamina a pris la petite Nora dans ses bras. Courir, fuir... Qui les a guidées ? Elles ne s'en souviennent pas. Cette femme, peut-être, qui leur a ouvert sa porte et les a attirées à l'intérieur. Dans un couloir. Chez elle. (…)

 

Taous relève enfin la tête. Les yeux gonflés de larmes, elle jette un regard autour d'elle, comme si elle venait de découvrir ces lieux pourtant familiers. Elle pose la main sur le bras de Aicha assise près d'elle. Elle réprime un sanglot et lui dit : Je te l'avais promis ce matin, et voilà ... tu peux dire maintenant que tu as vu la France ! »

 

Cette France, c’est à travers le destin tragique d’une jeune fille que Didier Daeninckx se propose d’en rendre compte et de réveiller les consciences et les mémoires : Fatima Bédar. Il évoque le retour de sa dépouille en Algérie. Peut-être que là aussi, la mémoire, la mémoire de l’immigration algérienne et de son tribut à la lutte pour l’indépendance, mériterait d’être ravivée.

 

« A l’automne 2006, la dépouille de Fatima Bédar a quitté le cimetière de Stains où elle reposait depuis quarante-cinq ans et ses restes ont été déposés le 17 octobre de cette année-là dans le carré des Martyrs de son village natal, non loin de la tombe de sa mère. « On a ramené ta fille, elle est revenue près de toi », a simplement dit Zohra alors que le vent de Kabylie emportait ses mots vers les montagnes. »

dd4652b2-1894-11e2-8e57-e8aaaf249d9c-493x328.jpg

 

2/ Entre culpabilité et innocence

Le 17 octobre 1961 n’échappe pas aux ambiguïtés d’un double héritage, celui de la culpabilité et celui de l’innocence, celui des silences et celui de la mémoire, portée certes par la génération des enfants mais aussi par la France :

 

« En devenant algériens, les indigènes ont rendu à la France une part de sa dignité perdue en Algérie. En marchant, ils n’ont fait qu’imiter leurs maîtres, parce que ce sont les maîtres qu’on imite pas les valets » (Magyd Cherfi)

« Enfant j’étais si français que je préférais les cowboys aux Indiens, ces barbares à la peau teinte qui s’attaquaient aux scalps comme les Arabes aux couilles. Un Français ne fait pas ça ! C’est ce que l’enfance racontait dans les classes de la Quatrième et de la Cinquième Républiques. Un Français, ça respecte. Ça respecte son prochain, l’enfant, la veuve et l’orphelin. Ça distille du droit à tout va, ça préconise un dieu blond et crucifié, une terre d’asile et l’idée universelle ». (Magyd Cherfi)

 

Pourtant, cette France, malgré cette « figure mythologique » pour reprendre les mots de Jean Amrouche ne peut se targuer d’être innocente – à l’instar de l’Amérique d’un James Ellroy. Le thème de la culpabilité traverse le récit de Michel Piquemal : un docteur, après avoir sauvé un manifestant algérien, se retrouve à le livrer à la police. L’homme traine sa culpabilité jusqu’au confessionnal.

 

« Ma femme était au bord de la crise de nerfs. Elle ne voulait plus que je m'approche des fenêtres. Il faut la comprendre. Elle est d'origine juive. Ses parents ont été raflés et menés à Drancy. Seul son père en est revenu. Depuis la fin de la guerre, Rachel n'aspire qu'à une vie tranquille. Elle n'aime pas les débordements, les manifestations. Toute violence lui fait peur.

 

Vers huit heures, cela s'est enfin calmé... Nous venions de passer à table. J'étais en train de couper du pain lorsqu'on a tambouriné à la porte. »

« - Tu ne crois tout de même pas qu'ils vont le tuer. Ce ne sont pas des assassins.

 

Je n'osai pas lui rappeler que c'était cette même police française qui avait arrêté ses parents en juillet 42... mais les mots me brûlaient la langue. Je la savais si fragile sur ce sujet-là. Nous n'en parlions pratiquement jamais. Rachel avait décidé de tout oublier. »

 

Plusieurs auteurs interrogent le rôle de la police, d’une partie de la police républicaine, tissant même une filiation entre la rafle du Vel d’Hiv et le 17 octobre 1961.

 

manifestants-algeriens-arretes-le-17-octobre-1961-photo-archives-afp.jpg

Ainsi Tassadit Imache évoque Elie Kagan, celui qui immortalisa grâce à ses photos les visages de ces Algériens frappés, ensanglantés, raflés :

« Elie Kagan, lui, est l’enfant juif de l’été 42. A l’automne 61, là où beaucoup n’ont pas voulu savoir - la plupart ont détourné les yeux, lui a vu les policiers pousser dans des bus des hommes ensanglantés, terrorisés. Il a vu les coups donnés et il a entendu les cris. Il n’a pas lâché les visages. Il n’a pas détaché son œil de l’appareil photo. L’homme qui voit le 17 octobre : c’est l’enfant juif qui s’est souvenu. Des preuves, l’enfant en avait - traces anciennes, indélébiles, à l’intérieur. Il sera toujours l’homme du présent ».

 

 

 

« J’ai su très tôt, sans demander les preuves, que dans mon pays on avait déporté les Juifs, hommes et femmes, et livré aussi leurs enfants à la terreur et à la mort - eux qui se croyaient des personnes comme les autres, des Français, et pire ceux qui étaient nos hôtes. Je l’appris tôt et je le savais déjà.  Chaque fois que j’y pense, le choc se renouvelle, me stupéfie de chagrin et de honte ».

 

Salah Guemriche se fait plus chirurgical encore :

 

« 11.538 interpellations en quelques heures : la plus grande rafle depuis 1942 ! Depuis ce 16 juillet 1942 où 12.884 Juifs étrangers furent arrêtés et dirigés vers le Vel d’Hiv. Mais gardons-nous d’évoquer l’Occupation : Oradour-sur-Seine ? »

 

Il y eut donc la culpabilité, les responsabilités collectives et individuelles, il y eut aussi la solidarité et l’innocence de cette France « mythologique », celle des droits de l’homme et de l’égalité. Dans sa courte nouvelle, Mehdi Charef choisie de rapporter une histoire vraie, « vécue », celle d’un couple d’Algériens s’enfuyant dans la nuit et secouru par une « femme taxi » :

« La conductrice : Je voulais m'éloigner des affrontements, lorsque j'ai vu que les policiers avec leurs matraques allaient bientôt vous coincer à la sortie du square, je les ai doublés et vous ai ouvert mes portières...  La main tatouée de Yamina va tremblante se poser sur l'épaule de la femme française. »

 

Et Magyd Cherfi, lui, rappelle cet autre versant de la dualité :

« Quant aux Français, ces ennemis d’hier, ces frères d’aujourd’hui, ils ont déchiré le fil qui cousait mes paupières. C’est eux qui m’ont les premiers parlé du crime anonyme de la police française, son plus grand crime après Vichy. Des Français, oui. Ils ont eu ce courage ou cette lucidité. Ils m’ont appris ma propre histoire dans cette conviction qu’il valait mieux appartenir à l’opprimé, aussi musulman soit-il, qu’à sa propre famille si elle oppressait son prochain.  C’est par les Français que j’ai réappris à être algérien. »

 

3/ 17 octobre ou la permanence du rejet de l’autre

Si la mémoire et l’histoire sont ici convoquées, ce n’est pas pour les enfermer dans la repentance ou la glorification béate. C’est au contraire pour la faire vivre et aider les contemporains à mieux vivre. De ce point de vue octobre 1961 sert de flashback, d’analepse, de retour en arrière pour éclairer une autre narration, celle de la France de ce début du XXIe siècle. Autre temps, même réalité ? C’est ce que semble dire Magyd Cherfi : 

« Arrivé à la cime des montagnes les plus hautes, j’ai compris que j’étais toujours pas français, je l’étais dans le cœur, dans la tête et dans l’âme mais ça n’a pas suffi. J’ai vu se former des grimaces, la grimace des premiers arrivés et j’ai compris qu’on ne devient pas français par l’effort, le sacrifice ou l’adhésion, on le devient dans le regard de l’autre »

« Quatre générations après, même érudits, on reste de la secte semoule, on a du bougnoulat pour deux éternités ».

 

Gérard Alle situe son récit aujourd’hui. Un repas de famille, dominical, au fin fonds de la Bretagne où le fils de la maison a invité son ami, un certain Mouloud. Un repas qui commence avec du melon et se termine par un nègre en chemise... Tout un programme. La scène rend compte, à la fois, du dynamisme de la relation franco-algérienne et de la permanence des « préjugés » :

 

« C'est qui, ce Mouloud ?

Je retourne m’asseoir et je me régale d’avance. Parce que tonton Pierre a embrayé direct. Papa voit venir le danger, mais il est bien obligé de répondre :

-                Mouloud, c'est un copain de lycée à Kevin.

-                Marocain ? Algérien ?

-                Non, Français.

-         Oui, c'est ça ! Avec un prénom pareil, il est pas de Plougastel-Daoulas, non plus.

-                Tu vas pas commencer avec tes conneries.

-                OK. Je dis juste que si, au bout de trois générations ils s'appellent toujours Mouloud, Mohammed ou Fatima, c'est qu'il y a un blème, tu crois pas ?

-                Allons-y ! C'est quoi ton problème ?

-                S'ils veulent être français, qu'ils donnent des prénoms français à leurs gosses, au moins. Ce serait une preuve minimum d'attachement à la France. Sinon, moi je dis : pas de sécu, pas d'allocs. »

 

Pour dire cette ligne sombre qui file à travers l’histoire, Tassadit Imache  évoque elle le visage de son père :

-      « Le visage typique de l’immigré maghrébin des années cinquante - je l’ai en garde, je peux le montrer, il y a trois photographies du père - ses enfants se les arrachent aujourd’hui plus qu’hier - ce visage se dérobe, doit être extrait des années misérables, sur fond d’usines et de bidonvilles, trop détonnant dans l’ambiance sixties, il se durcit pendant les années soixante dix - celles des ratonnades sous Giscard - pour disparaître en Soixante Seize, menton haut tenu, cerné de toile blanche, à la musulmane. Il est parti sans avoir parlé. » 

 

Salah Guemriche, jonglant avec les dates, passant de Camus au 17 octobre, met les pieds dans le plat dans ce texte écrit alors que la France se livre à un clabaudage version sarkozyste (sans doute avant celui d’un Copé).

« Et si, même en temps de guerre, « un homme, ça s’empêche », ne serait-on pas en droit, en temps de paix, d’exiger plus d’un ministre de l’Intérieur, d’un chef d’Etat, d’une République, de la patrie des droits de l’homme : que l’on s’empêche de stigmatiser systématiquement, et pour des raisons électoralistes inavouables, toute une frange de la communauté nationale qui n’a plus rien à prouver en matière d’engagement républicain ? »

 

catalogue_web.jpg

 

 

4/ Les plaies algériennes

Mais et c’est toute la force de ce recueil kaléidoscopique, Octobre 61 ne se contente pas de restituer les hommes et les femmes de ce drame dans leur humanité, il n’est pas seulement une interrogation sur la culpabilité et l’innocence de la République, il ne s’arrête pas à pister les invariants, les permanences du rejet de l’Autre, les préjugés d’un autre âge, il inaugure une autre introspection, celle qui porte la plume dans les plaies algériennes, des plaies nourries de silence et de mythes

 

Ce sont ces silences qu’évoque le jeune Mouloud dans la nouvelle de Gérard Alle :

« J’en sais trop rien. A force de lui poser la question, ma mère a fini par me répondre qu’il avait disparu en 1961, après une manifestation. C’est tout ce que j’ai pu lui arracher. Dans ma famille, c’est pareil : on parle pas de ça. »

 

C’est l’héritier Magyd Cherfi qui va le plus loin dans cet introspection, dans ces interrogations, c’est celui qui  dit à quel point l’héritage peut parfois être lourd à porter, ce même Magyd Cherfi qui a commencé son texte en soulignant combien cette manifestation était aussi une « fierté » :

 

« C’est quoi cette résistance opaque, portée aux nues, en exemple, pour des générations et des générations d’enfants convaincus de la transcendance de sa destinée ? Combien de fois ai je entendu « nous les Algériens » comme une race à part, un peuple élu, un peuple qu’on se doit de distinguer pour la particularité de son courage, pur, inné, irréversible."

"Combien de fois ai je entendu ce « nous » qui incarnait la témérité, la droiture et le sacrifice. Pas un putain de défaut, pas une faille, une faiblesse. « Nous, les Algériens », double malentendu, la lie ou le sublime ? En tout cas, le fardeau pour les héritiers. »

 

« Tous ces mots qui déployaient larges, comme des aigles, sont devenus des pics dressés à la verticale. Rigides, militaires. Je souffre de pas savoir la réalité de mon peuple, je souffre de pas savoir qui je suis car je n’ai appris que par l’organisation d’un mensonge. Le mensonge d’un peuple martyrisé ayant basculé, en un rien de temps, de la plus opaque des nuits à la gloire éternelle. Entre les deux, rien qui fit l’humain, la faiblesse, le doute, la banalité. J’aurai aimé savoir le quotidien, la lèche, la trahison, la peur, la cupidité, tout ça pour relativiser mon propre sort et me pardonner de ne pas être un héros moi-même. Au lieu de ça je traîne la culpabilité et la rancœur. Oui j’ai de la rancœur transmise par quelques improbables transmissions orales et ça fait chier de pas être né la paix dans le cœur. »

 

« C’est quoi tous ces exilés qu’on appelle pères ? Qu’on a pris pour des héros sous prétexte de l’identité algérienne et portant l’orgueil d’un massacre hors du commun. C’est quoi ces héros de pacotille passés entre les mailles du filet ? Tous ces maçons seraient donc des traîtres, des incapables ? Qui avons nous donc vénéré sous prétexte qu‘ils ont été géniteurs à foison. Car oui, dans les cités, nous vénérons ces pères, qui n’ont bien souvent été que des pères, ouvriers certes mais cela suffit-il au portage des nues. Bordel ! on ne demandait qu’à être des fils.

 

Octobre 61 me pèse, il me manque le témoin, l’oncle blessé, le cousin noyé, même le cousin du cousin m’aurait consolé de s’être proprement fait lyncher, fait lyncher par des CRS bouffeurs de fellagas, des barbouzes à la solde de l’OAS, armée des ombres de la guerre de trop. Pas un lien de sang bon sang ! avec cette marche de tous les courages, pas âme qui vive de près ou de loin pour conter la terrible nuit. Me la conter dans le détail. »

 

« J’aurai voulu moi que l’on secoue mon sang, comme un vinaigre dans la fiole, pour que tout le goût de l’âcre nappe l’aliment. Mais voilà, je n’ai l’honneur d’être que fils d’un innocent en colère. »

 

Maissa Bey raconte la mobilisation des Algériennes, elle glisse simplement ici ou là un mot une phrase qui ouvre sur un large champs d’études et d’interrogations historiques. Ici le simple « Mais les frères ont insisté » suffit à semer chez le lecteur les graines du regard critique à tout le moins interrogateur. Comment se manifesta cette « insistance », qu’est ce qu’elle signifiait ? Quel fut le rapport entre le peuple algérien de France et les militants du Front…

 

« Sept heures. La nuit tombe très vite. Nora et Hassen jouent à présent devant la porte. Ils viennent de finir le dîner. Zoubida s'est contentée d'un morceau de pain trempé dans de l'huile d'olive et d'une tomate. Elle a le cœur serré. Elle n'attend plus que son mari pour enfiler sa veste et le suivre. Elle n'est jamais sortie la nuit. Depuis son arrivée ici, elle n'a jamais franchi les limites de Nanterre, sauf pour aller à l'hôpital, le jour de son deuxième accouchement.  Et puis, ah ! oui, le jour où ils sont allés chez son cousin, Kader, à Barbès pour lui présenter leurs condoléances suite à la mort de sa mère, la tante paternelle de Zoubida. Quel malheur tout de même, pour une mère ! Mourir sans pouvoir revoir ses fils ! C'est aussi ça la guerre ! et l'exil.... C'était la première fois que Zoubida prenait le métro. Ce soir, ils vont de nouveau prendre le métro pour aller à Paris, en famille. Hier soir, Mohamed et Ahmed discutaient de l'itinéraire à suivre. Elle a saisi au passage des noms qu'elle n'avait jamais entendus : Pont de Neuilly, Châtelet, La Bonne Nouvelle, République. La Seine. Ils ne semblaient pas très rassurés eux non plus. Mais les frères ont insisté. Tous ! Toute la famille ! Grands et petits. Elle n'a encore rien dit à ses enfants. »

 

« Yamina fait le tour du baraquement pour vérifier que tout se passe bien. Ce matin, après le départ des hommes à l'usine, toutes les femmes se sont retrouvées près de la fontaine. Et pendant qu'elles remplissaient leurs bidons, Yamina leur a expliqué pourquoi ce jour ne devait pas ressembler aux autres.  Pourquoi tous les occupants du bidonville devaient sortir malgré le couvre-feu.  Le couvre-feu ? Elles ont plaisanté,  entre elles. Elles savent ce que c'est puisqu'elles ne sortent jamais...

 

(…) Zoubida a demandé pourquoi il fallait emmener les enfants. Et aussi, s'il n'y avait pas de risques pour eux... Yamina lui a alors expliqué que c'était une sortie, une promenade, et seulement cela. La guerre, a-t-elle martelé, ce sont aussi des hommes qui marchent. Sans armes et sans violence. On appelle ça une manifestation. Des hommes et des femmes qu'on veut empêcher de marcher, de se réunir, de se promener, décident de sortir.  Ils vont marcher ensemble. C'est ça le mot : ensemble. »

 

« Une heure du matin. Dans la pièce plongée dans la pénombre, seule la lueur vacillante de la lampe à pétrole éclaire les visages. Assises sur un matelas posé à même le sol, elles sont là, ensemble. »

 

L’« ensemble » d’avant la manifestation est-il encore celui de l’après répression : l’unité d’un peuple marchant pour sa dignité est-elle encore de mise à l’heure du drame ? Cet « ensemble » des plus humbles, des victimes, de celles et de ceux qui après avoir marché se retrouvent dans le malheur, abandonnés des hommes et des dieux, « ensemble », oui, mais aussi orphelins… D’ailleurs, Octobre 61 fut longtemps une date effacée des tablettes officielles en Algérie même. Le tandem Ben Bella-Boumediene avait fait ce qu’il fallait pour cela et ce dès 1962 (voir Le Matin du 14 octobre 2011). De cela aussi, il est question chez Magyd Cherfi :

« Octobre 61, n’existe pas en Algérie non plus, pour cette date point d’hommages, on en parle mais sans commémorations, comme d’une anecdote. C’est une date invisible passée dans le creux de l’histoire. »

 

« Cette date est comme un enfant né hors du lit conjugal, on peine à l’identifier, on a du mal des deux côtés à reconnaître l’enfant… Si, une plaque commémorative, comme on sauve le meuble, pour le souvenir, mais il finit dans la cave. »

 

5/ Double héritage et communauté de destin

Les enfants d’Octobre 61 sont les héritiers d’une histoire double, ils portent à la fois une double fidélité et un double héritage, parfois antithétique. C’est dans cet espace d’hybridité où les contraires se mêlent que s’élabore un métissage par la bas, par les tripes et les entrailles des héritiers qui forment aussi la cohorte des porteurs d’une communauté de destin. C’est encore Magyd Cherfi qui parle ici :

« Octobre pèse comme une enclume au fond de l’estomac car je suis l’exilé qui appartient à deux peuples qui me demandent de choisir un camp, à deux peuples qui se haïssent indéfiniment. A qui dois-je appartenir ? A qui dois-je adresser mon livre blanc, mon droit d’inventaire ? Je manque de dates, de 1789, de 1515, de 1905. Bien sûr, elles m’appartiennent aussi, mais je suis « deux », où sont leurs sœurs jumelles ? »

 

« Ça ne suffira pas car je suis aussi né gaulois et je me sens comme le feu qui prend source dans l’eau… Improbable alchimie de dégoût et de dévotion pour l’un et l’autre peuple, l’un et l’autre moi. »

« Aujourd’hui pourtant et bien que français, occitan pyrénéen, je participe à la gloire du peuple algérien, mais d’un peuple précis celui d’alors… qui était un autre peuple, un peuple de sept ans de vie. De 1954 à 1962. Peut-être qu’il fut atteint d’une grâce sacrificielle, le temps de sept années. Je suis un algérien de sept ans d’âge, avant rien, après… le déluge. »

 

« Les Français m’ont fait algérien par vocation humaniste, partageuse, internationaliste, mais plus encore ils m’ont donné ma part de francité en m’ayant appris à lire, à comprendre et donc à détester tous les impérialismes et de surcroît l’impérialisme blanc. Ils m’ont fait  multiple. Ils m’ont presque fait leur pire ennemi parce que j’ai de l’empathie forcenée pour le vaste monde musulman. Ils m’ont fait homme libre en me donnant la possibilité, dans ma tête, d’être blanc, athée et communiste. La possibilité aussi d’être musulman ou noir (…) ».

 

Apprendre à lire, écrire, réciter… l’école est au centre de nombreux récits des auteurs nés à la littérature au début des années 80. Le savoir y est un viatique, la réussite scolaire le gage que les parents ne se sont pas trompés et tant pis pour les imbéciles qui croient qu’être bon élève à l’école publique c’est « trahir » sa communauté. C’est parce que le « petit Ben Bella », le héros de la nouvelle écrite par Akli Tadjer, est un bon élève, amateur de récitations, qu’il réussira, au soir du 17 octobre 61, à se sortir de la gueule du loup, comme disait Kateb Yacine :

« C’est maintenant Omar, mon voisin de pupitre qui fouille dans mon cartable. Omar ne peut pas m’encadrer parce qu’il pense que je fayote pour me mettre bien avec les Français. »

« Il a ajouté, pour achever de me convaincre de l’assister, que nous étions tous deux algériens et que ce ne serait ni plus ni moins qu’un acte de solidarité. J’ai répondu que je me décarcassais pour que ma mère soit fière de moi et que sa solidarité, il pouvait se la carrer où je pense. Il a brandi le poing et a grondé que j’avais de la chance d’être algérien sinon il m’aurait cassé la figure. »

 

Le gamin défilera avec ses parents, au milieu des youyous et des mots d’ordre scandés par ces Algériens de Paris sortis de l’ombre. Lui avait

« la tête pleine du Corbeau et du Renard, de leur affaire de ramage, de plumage et de fromage. »

 

Mais l’Algérie appartient à l’histoire de France aussi sûrement que la France appartient à l’histoire algérienne. Cette histoire commune, nourrie d’amours et de haines, reste inextricablement mêlées jusqu’au fin fond de ce week-end en Bretagne raconté par Gérard Alle :

 

« L’Algérie... J'aurais jamais cru qu’on parlerait d'un pays comme l'Algérie, dans cette famille-là, alors qu'il n’y a que des Bretons et des gens du Midi, là-dedans. Pas des fortiches en histoire et géo, en plus. »

Malgré les désillusions et les échecs, sous les cendres de l’amertume ou de la colère, pointent quelques lueurs d’espoir:

 

« La Question et de quelques autres œuvres anonymes. J’ai un résumé de bric et de broc, une synthèse de médias occidentaux doublée de la propagande algérienne. Dans l’une comme dans l’autre, pas de rires, pas de matchs de foot mêlant les uns aux autres comme une anticipation de la victoire de 98. Pas de flirts enlaçant la blonde et le brun, rien qui s’oppose à tous et aux certitudes. Pas l’opportunité d’un élu métis. Ici on est traître ou héros. Je voulais des hommes, je voulais dans le bain de sang quelque chose de dérisoire qui rappelle à l’égalité des cruautés et à celle du chemin qu’on eût pu parcourir ensemble. » (Magyd Cherfi)

 

Pour Tassadit Imache,  « La question n’est pas « pourquoi se souvenir ? ». Il faut se souvenir :

« (…) Non, les visages d’octobre n’ont pas disparu ! On me les a gardés le temps que je grandisse. A 15 ans,  je les ai retrouvés soudain dans un roman - plus tard dans un beau film. Ils sont là. Et Areski, vivant, la nuit, dans les bras d’Elise ! C’était « chez Slimane », n’est-ce pas ? - rue de Paris, à quelques mètres du pont de Bezons. »

 

Et revenant à ce père algérien, elle écrit :

« Cet étranger-là n’aura pas entendu le slogan de la rue française, inattendu, inespéré, des années 80 : « nous sommes tous des enfants d’immigrés ».  J’ai aimé être l’enfant de ce pays-là. »

 

121017180504072_99_000_apx_470_.jpg

A la question posée, la littérature peut-elle en dire plus sur le 17 octobre 1961, peut-elle permettre d’aller au delà de son « petit devoir de mémoire » ? il est possible de répondre en plusieurs points.

1/ Le roman, les fictions littéraires réintroduisent la question du dilemme moral, la question des devoirs multiples parfois contradictoires envers les proches, les morts et les vivants, les mythologies nationales et militantes, les héros et les anonymes, trier entre les mensonges et autres travestissements et les faits, soulager les consciences des héritiers sans effacer la dignité des acteurs du drame…

 

2/ La littérature est l’espace de l’affirmation de l’individu, de son émancipation du groupe, des logiques communautaires. L’espace ou le « Je » conquiert sa liberté sur le « nous » et ses obligations. Ce « je » réintroduit la question de la responsabilité individuelle (dans le bien comme dans le mal) dans les logiques collectives. Ce « je » c’est aussi restituer la part d’humanité des acteurs de ce drame et donc leur complète dignité en tant qu’hommes et femmes, faits de chair et de sang, traversés par des certitudes et des doutes, des êtres aimants et aimés…

 

3/ L’espace du roman est celui où peut se déployer la complexité du rapport entre victime et bourreau, dominant et dominé. Magyd Cherfi, encore, montre comment l’exigence de justice et de mémoire est portée aussi (d’abord ?), par la société française, que la nécessité d’une justice réparatrice ne peut se confondre avec les logiques de la victimisation et du ressentiment. De ce point de vue, Darius Shayegan (La conscience métisse
Albin Michel, 2012,) montre qu’il ne faut pas confondre culture et identité ethnique, instrumentaliser l’injustice et le déni de mémoire à des fins de fermetures identitaires.

 

4/ L’expérience littéraire c’est bien sûr, et ceci est un lieu commun, les grandes interrogations : le bien le mal, la justice, le sacrifice etc. Ici l’intérêt de la fiction et l’imaginaire de l’écrivain est d’abstraire le lecteur des seules logiques dualistes, de percevoir sous la boue des faits (la responsabilité du préfet Papon, les exactions des forces de l’ordre, la violence exercée à l’encontre de manifestants pacifiques…) l’ambiguïté, l’hétérogène, le changeant, les doutes, les zones d’ombre et les zones grises, la relativité des grandes valeurs mesurée à l’échelle d’hommes et de femmes brinquebalés entre violences policière et exigences nationalistes…   

 

5/ Cette littérature finalement traite de la France, de la société française, de son histoire revisitée à l’aune même de ses valeurs. A la différence d’un Houellebecq pour qui « la France est un hôtel, pas plus », ici il y a le souci d’interroger ce qui fait lien, cette identité commune, ses transformations, de témoigner de ses mouvements, de ses nouveaux syncrétismes et de ses nouvelles capacités mobilisatrices.

Pour Pierre Nora, l’identité républicaine se nourrit d’une histoire pluriséculaire, de l’école publique, de la laïcité, de l’idée de Nation et de l’héritage religieux, du XVIIIe siècle, de l’universalisme, de l’expérience coloniale, mais aussi de cette expérience collective, faite de synthèses et de syncrétismes, ce que d’autres nommeraient sûrement, de métissages.

Octobre 1961 et au delà l’immigration algérienne ont contribué à façonner ce nouveau visage de ce pays. C’est de cela dont la littérature rend compte, non dans un rapport de domination ou de culpabilisation, mais dans un échange constructif, où les logiques, les sensibilités de tous et de chacun méritent une égale attention.

Qu’en est-il de l’autre côté de la Méditerranée, en Algérie même ? Quelle place tient le 17 octobre dans la conscience nationale et reconnaît-on pleinement le rôle tenu par les immigrés algériens dans la lutte pour l’indépendance ? De cela aussi il est question. A travers ces thèmes, encore peut traités, c’est bien l’identité algérienne qui est interrogée, sa diversité comme ses fragmentations, cette partie de soi qui relie le pays et son peuple au reste du monde.

hic_17-octo.jpg

 

C'était il y a tout juste un an, et c'est signé du remarquable Hic (voir ses recueils de dessins aux éditions Dalimen à Alger et son dessin quotidien dans El Watan)

 

22/01/2012

1931, Les Étrangers au temps de l’Exposition coloniale

Laure Blévis, Hélène Lafont-Couturier, Nanette Jacomijn Snoep, Claire Zalc (sous la direction)
1931, Les Étrangers au temps de l’Exposition coloniale

1931-colonie-.jpg

1931, l’année donc de l’Exposition coloniale. Célébration grandiose de l’empire et de la geste coloniale orchestrée par le maréchal Lyautey soi-même. La Porte Doré et le lac Daumesnil pour un théâtre d’expositions de 110 hectares. Succès total pour cette manifestation qui, du 6 mai au 15 novembre, accueillit pas moins de 8 millions de visiteurs pour 33 millions de billets vendus.
La France populaire se presse, curieuse et goguenarde, à la rencontre de l’Autre mis en scène. Dehors, l’ombre du repli sur soi et du racisme obscurcit l’horizon national et singulièrement celui des immigrés. Ce n’est pas le moindre des paradoxes d’un temps qui, à bien lire ce catalogue de l’exposition présentée à la Cité nationale de l’histoire de l’immigration, en recèle un bon nombre. Tandis que l’Exposition coloniale participe de la négation de l’identité des « indigènes », la crise fait sentir ses effets d’abord sur les travailleurs immigrés. Pourtant, indigène et immigré s’apprêtent à devenir les acteurs essentiels de l’histoire nationale, les incarnations des transformations profondes à venir. Et pour longtemps.
Pour les maîtres d’œuvre,  « à cette date se cristallisent d’une certaine manière les liens entre immigration et colonisation ». 1931 serait une « année charnière », héritage à la fois des mobilisations de la Grande Guerre et des vagues migratoires des années 20 et annonciatrice des bouleversements à venir.  Un temps aussi où l’indigène fait son entrée dans l’univers de la migration. 1931 cristallise enfin bien des paradoxes de la société française quant à son rapport à l’Autre, fut-il immigré européen ou indigène du vaste empire.
En 1931 l’immigration en provenance de l’Empire ne représente que 150 000 immigrés sur les 2 890 000 immigrés présents dans l’Hexagone soit 7 % de la population. L’immigration, majoritairement européenne, c’est-à-dire italienne, belge, espagnole, polonaise… est la première victime de la crise. Ils seront 500 000 à perdre leur emploi entre 1931 et 1936. Tandis que l’Exposition coloniale verse dans une démesure spectaculaire, les immigrés sont relégués dans les mines, dans les usines, dans certains quartiers et logements, fichés par des documents administratifs ou des dossiers de surveillances et autres rapports de police… Le service des étrangers est le plus important de la Préfecture de police de Paris. Un exemple même pour les polices étrangères.
La lumière de l’Exposition projette aussi dans l’ombre les « sujets de l’Empire » qui « importent en métropole les ambiguïtés et les contradictions du projet colonial français. » Entre les catégories de « français » et d’ « étranger », il faut créer la catégorie d’ « indigène » : ni tout à fait français ni tout à fait étranger. L’indigène est Français mais il n’est pas citoyen… ambiguïté qui perturbera plus d’un fonctionnaire de l’administration et autre recenseur… Ce sont des immigrés victimes déjà de « discriminations » : ils sont soumis à un régime particulier d’immigration, leur interdisant de venir en famille, leur fermant les portes de la naturalisation. Ils « bénéficient » même d’un service spécial de police, la fameuse Brigade nord-africaine créée en 1925.
Mise en musique par une campagne de presse et certaines professions (avocats et médecins), relayée dans l’hémicycle national, la xénophobie gagne le pays. Les travaux de George Mauco et sa lecture raciale des populations lui offre même une caution « scientifique ». Les politiques d’immigration se durcissent. Comme on n’a rien inventé, déjà les responsables s’appliquent à fermer les frontières du pays et à renvoyer le plus possible d’immigrés présents en France. Le travailleur étranger des années 30 n’est qu’une force de travail dont le séjour est conditionné par son utilité économique. La préfecture de police de Paris veille et l’invention, en 1917, de la carte d’identité devient l’instrument essentiel d’une politique… d’ « immigration choisie » comme l’écrit Gérard Noiriel qui rappelle qu’« historiquement, l’exclusion des immigrants a précédé le combat pour l’ « intégration » ».
Ainsi, les temps sont rudes pour celles et pour ceux qui, depuis près d’un siècle déjà, ont contribué - comme le montrent nombre de contributions - au développement économique, artistique et culturel, à la défense et à la régénération démographique de la France.
Div041.jpgQu’importe ! Après la vogue des cabarets russes ou le succès de Joséphine Baker qui, en 1931, chante « j’ai deux amours, », après l’école de Paris (Modigliani, Chagall, Soutine ou Foujita) ou le mouvement surréaliste (Dali, Bunuel, Miro…), le visiteur s’esbaudit devant les premières manifestations d’un cosmopolitisme contemporain, expérimentant ce « goût des Autres » dont parle Benoit de l’Estoile.
Tandis que l’œuvre coloniale est portée au pinacle à la Porte Dorée, une contre-exposition est organisée par les communistes aux Buttes-Chaumont. Les surréalistes pétitionnent et dénoncent le « concept-escroquerie (…) nouveau et particulièrement intolérable de la Grande France ». Au Jardin d’acclimatation du bois de Boulogne, des Kanaks de Nouvelle-Calédonie sont exhibés sous une forme qui rappelle les zoos humains. Lyautey, lui, s’efforce de ne pas flatter « la curiosité malsaine du public ».
La police a fait son office, rien de vraiment sérieux n’est venu perturber la manifestation. Le lien entre l’empire et la grandeur de la France « irriguera la propagande de Vichy et participera de l’épopée de la France libre ». Pourtant, la France coloniale vit ses dernières années. Le 15 novembre 1931, les couleurs nationales sont montées pour la dernière fois. Les derniers projecteurs et lampions s’éteignent. Dans la nuit retrouvée, des hommes et des femmes se préparent à allumer d’autres feux. « Les feux du désespoir » pour reprendre Yves Courrières.
Pas moins de 34 contributions et une iconographie nourrie de 195 affiches, photos, documents divers sont ici mis au service d’un projet qui multiplie les angles d’éclairage, les approches et les disciplines, rend compte des ambivalences, des contradictions, des potentialités d’un temps qui, même si cela doit déplaire aux rigoureux historiens, éclaire aussi l’actualité de ce début de siècle. Les textes et les photos consacrés à l’art et aux peintres, à la danse, aux affiches, au music-hall de variétés ou de revue, à la chanson sont nombreux. On aurait souhaité un éclairage sur l’évolution des produits et des habitudes alimentaires et surtout sur la vie littéraire, grande absente de ce beau et utile catalogue.

Edition Gallimard-CNHI, 2008, 192 pages, 26€

20/12/2011

L’invention du pré carré. Construction de l’espace français sous l’Ancien régime

David Bitterling
L’invention du pré carré. Construction de l’espace français sous l’Ancien régime

carte-vauban.jpgPourquoi ne pas lire l’ouvrage de l’historien David Bitterling à la lumière d’un poète, chantre de la créolisation, d’une poétique de la relation et d’une opportune éthique du détour ? Il s’agit bien sûr d’Edouard Glissant. Car avec ce « pré carré » David Bitterling revisite, dans une langue élégante et sans jargon, cette période de l’histoire qui court entre le XVI et le XVIIe où le royaume invente son « espace » et préfigure le contour hexagonal où la patrie s’habillera de l’idée nationale. Moment charnière de l’histoire d’une France présentée, à tort selon l’auteur, par une historiographie récente comme un espace naturel, un contour pentagonal d’abord, hexagonal ensuite, réchampi de la nuit des âges et reçu, presque ex nihilo, en héritage. Cette histoire de l’espace national serait « bien plus celle d’un assemblage de différents territoires à l’intérieur d’un espace géographique vaste et de forme imprécise ». Citant Daniel Nordman, David Bitterling affirme avec lui : « tout territoire est, dans les faits, une construction ou une combinaison [artificielle] ». Voilà donc, après les travaux de Marcel Détienne qui ont mis à mal le mythe de l’autochtonie, une autre certitude qui tombe : le mythe de l’authenticité d’un territoire, de l’homogénéité et du « naturel » hexagonal.
Colbert, Vauban, les jésuites, les jansénistes à commencer par Boisguilbert vont façonner cet espace nouveau, ce royaume présenté et pensé comme un espace clos, naturel, homogène et autosuffisant. Un vaste domaine où désormais seront confondues les propriétés du roi et les propriétés de la Couronne. Cette conception domaniale influera sur le cours de la pensée économique et, selon David Bitterling, ce détour par l’espace permet de montrer la filiation entre mercantilistes et physiocrates. De plus, par une sorte d’effet boomerang, non prémédité par ces concepteurs – à commencer par Vauban – elle sera à l’origine d’une remise en question implicite de l’absolutisme.
S’il faut désormais gérer la France comme un domaine homogène c’est qu’il faut remplir les caisses de l’Etat ! Et la situation économique et financière est des plus catastrophiques. Mais cet espace nouveau en gestation s’inscrit aussi dans l’évolution des idées : la révolution copernicienne et les apports de Galilée, la physique de Newton et la géométrie de Descartes. La science est en marche, le monde va vite se trouver enfermé dans des formules mathématiques. Le sérieux des mathématiques et la rigueur de la logique confèrent à cette dynamique portée par Colbert et Vauban un poids difficilement contestable.
Avec le passage du géocentrisme à l’héliocentrisme, le royaume doit être organisé à l’image du cosmos, avec, au centre, le roi. L’espace devient «  absolu », c’est-à-dire régi par un même principe organisateur, supérieur aux éléments constitutifs de cet espace, le dedans se distinguant nettement du dehors – les frontières intérieures des continents apparaissent sur les cartes au cours du XVIIe siècle. Vauban invente  le « pré carré ». Il faut le mesurer, en apprécier les distances, les richesses, les potentialités humaines et matérielles, le valoriser par la promotion de l’agriculture, l’homogénéiser en gommant les différences et en bousculant les anciennes divisions et hiérarchies, au grand dam de la noblesse. L’homme occidental devient propriétaire de la terre (ou… de la Terre).
Les termes de cette nouvelle pensée spatiale, de cette nouvelle représentation du monde sont : contrôle, emprise, soumission, utilité, efficacité, apprivoiser, géométrie, lois, règles, Raison, inventaire, chiffres, et autres métaphores empruntées à la machine et au corps humain… Mais ce n’est pas tout : L’espace maîtrisé par la géométrie et la mathématique facilite la mise au point de   « mécanismes de surveillance » et reproduit « à plus petite échelle la vision d’un monde qui conçoit les individus comme des atomes hostiles qu’il convient de maîtriser. » Sur le plan idéologique, « espace homogène et particularités ne font pas bon ménage et excluent l’application d’une mesure uniforme sur l’ensemble du territoire. C’est un trait caractéristique de l’aménagement territorial français qui qualifie sa politique jusqu’aux temps les plus récents. Appliqué à un espace marqué par la diversité naturelle, le principe de gestion uniforme d’un territoire homogène prend une dimension idéologique essentielle. »
Et c’est là où Glissant intervient, notamment par ses propos extraits des Entretiens de bâton rouge (Gallimard, 2008) : « En France, l’ordre de la féodalité continue jusqu’au XVIIe siècle, jusqu’à son opposition à Louis XIV : il est divergent, particulier et hérétique, et l’ordre de l’Eglise de plus en plus s’affirme comme l’ordre de l’universel et du catholique au sens plein du terme (…).Quand la langue française conquiert son unité organique en ce même siècle, c’est le signe de la victoire réel de l’universel dans le royaume de Louis XIV. La langue de la rationalité a vaincu les créolisations relayées et prolongées par Rabelais, et Montaigne, et les poètes de la Pléiade, tous oubliés au Grand Siècle. »
Ainsi le regard du poète invite aussi à (ré)interroger cette période pour saisir ce qui à ce moment s’est joué entre deux conceptions du monde, entre l’ordre des hérésies, des mystiques, l’ordre des pensées décentrées et l’ordre des systèmes, d ‘une « généralisation systémique où paraît déjà l’ordre de l’universel ».

Edition Albin Michel, 2009, 265 pages, 22€

Illustration : Les 14 sites majeurs de Vauban

15/09/2011

17 Octobre 1961

17 octobre 1961, 17 écrivains se souviennent

17 Octobre JPEG.jpgIl y a cinquante ans, des Algériens et des Algériennes défilèrent dans les rues d’un Paris gris et pluvieux. Ce soir là, le mardi 17 octobre 1961, endimanchés et confiants, ils marchaient pour protester contre le couvre-feu qui leur était imposé par la préfecture de police dirigée alors par un certain Maurice Papon. Obéissant aux consignes musclées des militants du FLN, le peuple algérien de Paris manifestait. La police française, surchauffée par le climat de guerre qui régnait depuis des mois dans la capitale, assurée d’être « couvert » par sa hiérarchie, attendait, impatiente d’en découdre. Sur les ponts, aux sortir des bouches de métro, aux carrefours, les souricières étaient dressées contre l’inoffensive proie. Selon les sources, le nombre des victimes varie de trente à cinquante (Jean Paul Brunet) à plus de trois cents morts (Jean-Luc Einaudi). L'Etat, lui, par son silence, continue à nier des faits clairement établis et empêche, sous couvert de raison d’Etat, de faire toute la lumière sur cette incroyable et meurtrière répression.

Dans le cadre du cinquantième anniversaire de cette manifestation du 17 octobre 1961, l’association Au nom de la mémoire a pris l’initiative de publier ce livre rassemblant les contributions de 17 écrivains, hommes et femmes, français et algériens, lointains "héritiers" sans testament et porteurs de mémoire. 17 écrivains pour exprimer les résonances, plurielles et ambivalentes, du 17 octobre 1961.
Les mots sont portés ici par des forces protectrices et affectueuses, tantôt fiévreuses, tantôt intimes, poétiques ou nostalgiques. Sans jamais se vautrer dans l’invective vide des robots ou le bréviaire désuet du parfait petit soldat, cette littérature exigeante restitue le quotidien banal et tragique, d’hommes et de femmes ordinaires, brinquebalés par l’Histoire et victimes oubliées de la République ; des deux républiques : ici, un écolier enamouré, là, une petite algérienne de mère française, un policier supporter de l’équipe de football de Reims ou un médecin généraliste en mal de confessions…
Dans ces textes, les hasards des calendriers personnels télescopent les dates et, au 17 octobre 1961 répondent, comme en miroir, la mort d’Henri Michaux, l’annonce du prix Nobel décerné à Albert Camus, l’été 42 ou les « Dégage ! » scandés par d’autres manifestants.
Un déjeuner de famille ou des objets anodins du quotidien -  des chaussures, un violon, des lettres d’immigrés… - ouvrent sur un monde, une société. Des vies.
La ville, ses lumières et ses immeubles, ses rues et ses trottoirs mouillés, souillés de rouge sang,  défilent au gré des souvenirs et des déambulations : la Seine, omniprésente, le canal Saint-Martin, les ponts, celui de Bezons ou de Neuilly. Le pont Saint-Michel aussi. Le Rex… L’habitacle providentiel d’un taxi ou le fantôme de l’île Seguin, l’usine Renault à Boulogne-Billancourt.

La manifestation du 17 octobre 1961 est à l’origine de la création d’Au nom de la mémoire. Ses promoteurs et animateurs, Mehdi Lallaoui et Samia Messaoudi, sont les enfants de manifestants du 17 octobre 1961. Depuis plus de trente ans, ils s'attachent à la promotion citoyenne des mémoires immigrées mais aussi coloniales, urbaines ou ouvrières. Dans le grand barnum mémoriel, l’association donne à entendre une autre petite musique. En se situant dans le champ du savoir et non dans celui de l'imprécation, elle souhaite participer aux nécessaires évolutions et débats de la société française, contribuer à construire la citoyenneté de demain et lutter contre les discriminations et autres préjugés du moment.

Ces 17 textes, nouvelles ou poèmes, différents et complémentaires, forment un kaléidoscope précieux et lumineux de cette soirée d’automne où des immigrés algériens s’enfonçaient dans la nuit parisienne. 17 octobre 1961, 17 écrivains se souviennent invite aussi à réfléchir sur le sens de ce silence d’Etat, ses effets sur les plus jeunes, sur le vivre ensemble et, à la veille d’un autre cinquantenaire, sur les relations franco-algériennes.
17 octobre 1961, 17 écrivains se souviennent où quand la littérature permet de désenclaver les esprits, les cœurs et les pays.



Édition Au Nom de la mémoire, 2011, 18 €.

10/11/2010

Algérie, la guerre des mémoires

Éric Savarese

Algérie, la guerre des mémoires

 

langue_babel.jpgPour évoquer cette guerre des mémoires algériennes, Éric Savarèse part de la construction de la mémoire pied-noire. Il montre en quoi les mémoires deviennent un matériau, un objet d’étude pour l’historien dans le cadre d’une historiographie renouvelée et comment les mémoires, constitutive de l’identité de groupes, sont construites, lissées, pour, dans un premier temps, permettre d’agglomérer le plus d’individus possibles pour, ensuite, faire valoir dans l’espace public la reconnaissance et les revendications du groupe ainsi constitué. Ce mécano mémoriel, savamment construit, masque alors la diversité des expériences individuelles  - « la carte bigarrée des Français d’Algérie, puis des pieds-noirs, incite à la vigilance » écrit l’auteur - et entend concurrencer, délégitimer voire contrecarrer tout autre représentation.

Il montre, après d’autres, que les mémoires de la guerre d’Algérie, celle des pieds-noirs, des harkis, des appelés du contingent, des enfants de l’immigration algérienne etc. poursuivent la lutte armée sous un autre mode dans un contexte marqué, depuis les années 90, par un retentissant (et parfois abrutissant) devoir de mémoire et la multiplication de cérémonies mémorielles. Menées à tout va, ces cérémonies ne prémunissent en rien, les jeunes générations notamment, de reproduire les erreurs des aînés. Ainsi, à propos d’une autre page sombre de l’histoire nationale, Éric Savarèse écrit « aucune commémoration ne saurait remplacer le travail d’analyse et participer, à elle seule, à la construction de barrières morales contre l’antisémitisme, c’est-à-dire à la socialisation d’un humanisme à vocation universelle. »

Plutôt que cette « socialisation d’un humanisme à vocation universelle », le danger serait que les groupes de pression, ces gardiens, représentatifs ou autoproclamés de la mémoire estampillée politiquement correcte,  mémoire souvent idéalisée et souffreteuse, s’érigent non seulement en gardiens de la vérité historique – délégitimant l’œuvre et le travail de l’historien - mais aussi en juges, habilité à condamner tel ou tel historien, telle ou telle publication, telle ou telle contre-mémoire, en s’appuyant notamment sur la multiplication des « lois sur l’histoire » (1990, 1999, 2001, 2005).

Propriétaires des laboratoires de recherche historique et partant du droit au doute et de la liberté de recherche ; propriétaires des cours de justice et donc de la vérité ; propriétaires du passé (pour parler comme Philippe Sollers) , les gardiens de la mémoire pourraient bien emprisonner la société tout entière dans les rets de représentations qui asservissent le présent au passé sacrifiant les véritables enjeux sociaux sur l’autel des figures d’un autre âge et des particularismes : « le passé a donc changé de statut puisque, pratiquement réduit à n’exister que dans le cadre d’enjeux de mémoires, il n’appartient presque plus aux variables supposées explicatives du présent. Évoqué à travers le filtre de souvenirs collectifs, il est devenu à la fois objet de vénération collective, une ressource mobilisable dans le cadre de stratégies identitaires et un enjeu politique. »

Plus grave, cette guerre des mémoires algériennes pourrait obstruer l’un des défis majeurs du temps et de la société : la gestion des différences, la compréhension de phénomènes historiques importants (comme l’usage de la violence) dont certains (la colonisation notamment) sont consubstantiels non seulement à la République mais à l’État-Nation français enfin, last but not least, l’interrogation de ce qui fonde la communauté politique et le pacte social. Des questions qui concernent l’ensemble des citoyens, qu’ils soient ou non liés à l’Algérie.

 

Edition Non lieu, 2007, 176 pages, 18 euros

 

05/05/2010

Un Sultan à Palerme

Tariq Ali

Un Sultan à Palerme


Ali_lg.jpgTariq Ali est une figure importante de l'extrême-gauche antilibérale britannique. Écrivain, historien, journaliste, éditeur et producteur d'origine pakistanaise, il est né à Lahore en 1943. Il est difficile de croire que, quand ce militant, engagé depuis des décennies dans les luttes de son temps, en passe par le roman historique ce n'est pas d'abord pour entretenir ses contemporains de faits et de débats bien actuels.

De quoi s'agit-il ? Nous sommes en 1153. La fin du règne du très chrétien roi Roger de Sicile, alias le sultan Rujari, approche avec sa prochaine disparition. Roi clément, éclairé, il permit la cohabitation harmonieuse des « Nazaréens » et des « Croyants » sur cette île dont on oublie parfois qu'elle fut, comme la lointaine Andalousie, terre de tolérance et d'intelligence.

Avec l'âge, le pouvoir du roi décline, contesté qu'il est par les évêques et les barons normands, de Pouille ou de Messine. Ces derniers exigent la mort de Philippe de Mahdia(1), son plus fidèle conseiller, l'homme le plus puissant du royaume après Rujari. Philippe est accusé de félonie et d'avoir secrètement conservé sa foi mahométane. Ce qui est vrai. Mais derrière cette accusation se cache un autre projet : en finir avec la présence musulmane en Sicile et déclarer la guerre aux émirs.

Au côté de Philippe, le loyal et métis serviteur, il y a Idrisi, le célèbre géographe. Le savant musulman est l'ami de Rujari. L'amitié des deux hommes résistera-t-elle aux coups de boutoir d'une guerre fomentée notamment par Antoine, le moine de Cantorbéry ? Cet Antoine « est affligé d'une passion religieuse, chose qui, j'en ai peur, frise toujours la folie, quelle que soit la religion » prévient Philippe. Au cours de cette seconde moitié du XIIe siècle la barbarie est chrétienne. Pour autant « nous avons nos propres barbares qui brûlent les livres de nos plus grands philosophes et sévissent contre les poètes. Si les vrais barbares et les nôtres venaient à s'allier un jour, nous n'aurions pas assez d'Allah pour nous aider » Idrisi dixit.

Derrière les secrets d'alcôve, la vie amoureuse d'Idrisi avec la belle Mayya et sa sœur Balkis, sa vie familiale mouvementée, ses recherches savantes et son projet d'écriture d'une géographie universelle, Tariq Ali décrit ce moment particulier qui voit une société tomber dans les eaux tumultueuses du fanatisme et s'éloigner des rivages sereins  de la paix et de la concorde.
Roman historique - le premier d'un quintet - passionnant, riche de plusieurs facettes et évocations (art de vivre, amour, poésie, science, théologie...), Un Sultan à Palerme est écrit par un homme soucieux de ses contemporains. Aussi l'évocation de ce XIIe siècle sicilien est surtout le prétexte pour l'auteur de parler de révoltes, celle plus sociale que religieuse animée par L'Éprouvé, ermite adepte de la philosophie d'Ibn Rushd (Averroès) qui enjoint les humbles à se soulever contre les maîtres du temps.

Bien sûr, la brûlante question des civilisations  est posée : choc ou pas ? À son procès jugé d'avance, Philippe de Mahdia lance « si vous nous anéantissez, vous vous anéantirez ». Mise en garde prémonitoire qui rappelle les vers du poète palestinien Mahmoud Darwich : « « Lui ou Moi », / Ainsi débute la guerre, Mais / Elle s'achève par une rencontre embarrassante, « Lui et Moi ». »(2)

À n'en pas douter, les bigots et autres puissants jugeront blasphématoire ce Sultan à Palerme, tant les personnages de Tariq Ali raillent le fanatisme, les pouvoirs politiques et religieux du monde arabe et musulman. Ainsi au djihad des va-t-en-guerre ne serait-il pas plus tentant de substituer « les cinq fornications obligatoire du djihad selon Abou Nouwas ». Le poète comptait déjà quelques longueurs d'avance sur les jeunes de 68 et leur fameux « faites l'amour, pas la guerre »...
Pourtant, le lecteur sort comme groggy de sa lecture, ne sachant trop vers quel saint se tourner pour espérer : au XIIe siècle en Sicile se seront les forces de destruction qui seront victorieuses. Aujourd'hui, les mêmes forces sèment la mort à Bagdad, « la ville qui sera toujours à nous. La ville qui ne tombera jamais » pensait Idrisi. Scepticisme ou pessimisme risquent de gagner. À moins de se tourner vers Ibn Hamdis, le poète de Syracuse : « j'ai épuisé les énergies de la guerre / j'ai porté sur mes épaules les fardeaux de la paix. » Les « fardeaux » de la paix...


1.Mahdia est une ville côtière située à 200 kilomètres au Sud de Tunis. Le poète et romancier tunisien Moncef Ghachem consacra à ce port de pêche et au monde des pêcheurs de Mahdia un recueil de nouvelles paru en 1994 chez SPM sous le titre L'épervier, réédité par les éditions de L'Arganier

2. Etat de siège (traduit de l'arabe par Elias Sanbar) Actes-Sud/Sindbad, 2004.


Traduit de l'anglais par Diane Meur, édition Sabine Wespieser  2007, 351 pages, 24€



24/02/2010

L'Affaire Bellounis, Histoire d'un général fellagha

Chems Ed Din
L'Affaire Bellounis, Histoire d'un général fellagha. Précédé de Retour sur la guerre d'Algérie par Edgar Morin


OL476819M-M.jpgQui se souvient encore de cet épisode de la Guerre d'Algérie? Qui se souvient de ce « général », militant messaliste de la première heure, monter au maquis,
chef d'un groupe MNA qui, entre avril 1957 et mars 1958, passera un accord avec l'armée française pour « pacifier » l'Algérie c'est-à-dire débarrasser le pays de l'ALN ?  Pourquoi Bellounis passe t-il cet accord verbal avec les autorités locales? Quels en étaient les termes ? S'agissait-il d'une ruse de guerre du militant indépendantiste ? D'un ralliement voir d'une trahison?
Pour une partie de la gauche française de l'époque, il ne faisait aucun doute que Bellounis était un traitre. La mémoire en a conservé quelques stigmates. A lire les références historiques sur cette affaire, force est de constater qu'à de rares exceptions (notamment Bernard Droz et Evelyne Lever, Histoire de la Guerre d'Algérie, éd. Seuil, Points Histoire, p.108) l'historiographie voit en Bellounis un traitre (Mohamed Harbi, Le FLN mirage et réalité, Les éditions Jeunes Afriques, 1980 réédition, 1985, p. 151,157 et 161) ou, un maquisard messalite qui « rejoint directement l'armée française » (Benjamin Stora, La Gangrène et l'oubli, éd. La Découverte, 1992, p.143 ou Histoire de la guerre d'Algérie, éd. La Découverte, 1993, p.36).
Le document que publient les éditions de l'Aube apporte un tout autre éclairage. Il a été rédigé en 1959 par un auteur anonyme. Cette pièce a versé au dossier de l'histoire de cette guerre et notamment des rapports MNA-FLN mérite l'attention pour une double raison : il s'agit du seul document qui, de l'intérieur même du groupe Bellounis, relate cet épisode; ce texte brille par le souci d'objectivité et de rigueur de son auteur qui, d'entrée et fort honnêtement, place le lecteur dans une position critique : « posons clairement que outre que, tout en se réclamant de la plus complète objectivité, nos sources sont unilatérales ».
Le document montre comment au début de l'année 1957, le groupe Bellounis, confronté à la fois à une offensive du FLN et à des actions répétées de l'armée française, est au pied du mur. Seules deux portes de sorties se présentaient alors : se rallier à l'armée française ou se rallier au FLN. Hostile - pour nombre de militants et maquisards messalistes il s'agit d'un euphémisme -  aux « frontistes » et à leurs desseins hégémoniques, sans doute aussi quelques peu mégalomane ou naïf, Bellounis échafaudera une autre solution. Bellounis qui « avait une très haute opinion de sa personne » écrit non sans malice le rédacteur de ce document « en vint à l'idée de traiter avec la France de puissance à puissance » (sic). Ce qu'il propose aux autorités militaires ce n'est pas un ralliement mais une sorte de trêve. « Bellounis n'avait quant à lui     aucun doute sur l'inestimable chance qu'il offrait aux Français en leur proposant un pacte. Il se considérait suffisamment pour cela » note l'auteur...
Et voilà donc Bellounis et son armée, - l'ANPA - qui reçoit des autorités françaises armes, munitions, argents, médicaments.... En contrepartie l'autoproclamé général  s'engage à lutter contre le FLN mais aussi à ne déposer les armes « qu'après la solution du problème algérien ».
Dans sa stratégie qui consiste à mettre en place des contre-maquis aux maquis de l'ALN, l'armée française réussira avec Bellounis autrement mieux qu'avec l'épisode kabyle des Iflissens qui s'est soldé en 1956, pour les autorités coloniales par un désastre (voir Camille Lacoste-Dujardin, Opération oiseau bleu, La Découverte, 1997).
Certes, d'une centaine d'hommes en mai 1957, l'armée de Bellounis comptera au début de l'année 1958 près de 8 000 hommes, armés, encadrés et, si l'on en croit le rédacteur de ce document, convaincus qu'un jour ou l'autre il faudra bien « remonter au djebel » et reprendre la lutte pour l'indépendance, c'est à dire mettre un terme à cet accord qui n'est qu'  « une mise en veilleuse » de la lutte contre la France.
L'armée de Bellounis respectera - en partie seulement - les termes de l'accord. Ses rapports avec les autorités militaires seront marqués par la méfiance et une tension, perceptible dès septembre 1957. Les pressions de l'armée française seront continuelles et croissantes, au point qu'en mars 1958 Bellounis ordonne à ses hommes de reprendre le maquis.
Il semble que l'échec de Bellounis - qui trouvera la mort en juillet 1958 au cours d'un accrochage avec une unité française - soit moins liée à la réaction française qui passe à l'offensive le 21 mai 1958 contre un groupe de Bellounis, qu'à l'incapacité du « général » messaliste à gérer politiquement les fruits d'un montage militaire qui dans un premier temps et sur le terrain sert ses intérêts. Il ne saura jamais faire valoir l'intérêt de son « bluff » à la direction du MNA et à Messali Hadj en premier lieu qui, suspicieux, croient à l'existence de clauses secrètes et refusent de se prononcer sur cette expérience. Insuffisance politique aussi, face à une dissidence menée par l'un de ses hommes à laquelle il opposera une politique d'épuration là où sans doute la conciliation lui aurait permis de maintenir intact  son armée et ses forces.
Honneur aux vainqueurs, malheur aux vaincus. Le FLN ne s'est pas privé d'exploiter cet épisode de sa guerre contre le MNA. C'est ce que rappelle Edgar Morin dans sa présentation. Après la liquidation physique des hommes du MNA, la propagande du FLN va procéder à la liquidation morale d'un mouvement qui avait sans doute les mêmes ambitions monopolistes : « les messalistes furent traités par le FLN de traitres, policiers, collaborateurs des Français, et beaucoup d'intellectuels français de gauche en demeurent encore persuadés ».
Edgar Morin dit n'avoir jamais renoncé à ce « devoir de restitution historique » depuis cette année 1959 où, de « façon mystérieuse »  ce texte lui parvient à Paris. A l'époque, celui qui participa à la création du Comité des Intellectuels contre la guerre en  Afrique du Nord ne pu publier ce texte : « montrer que les gens qui combattaient pour l'indépendance algérienne n'appartenaient pas tous au FLN perturbaient le manichéisme de guerre (...). Il y avait bel et bien une mythologie FLN et celle-ci écartait tous les éléments gênants qui pouvaient la contredire ».
Dans sa présentation Edgar Morin ne se contente pas de contribuer au rétablissement de la vérité historique et partant à montrer la complexité de la Guerre d'Algérie. Non, il fait un parallèle entre cet épisode et la situation de l'Algérie de la fin des années 90.  

Edition de l'Aube, 1998

15/02/2010

Les Captifs d'Alger

Emmanuel d'Aranda
Les Captifs d'Alger


p1080836.jpgL'auteur, Emanuel d'Aranda fut esclave à Alger entre 1640 et 1642. Son livre, publié quelques quatorze ans après sa libération, donne la chronique de sa capture et de sa libération. Comme le note en introduction Latifa Z'rari qui a établi le texte ici proposé, la relation d'Emmanuel d'Aranda a connu jusqu'à la fin du XVIIe siècle un réel succès de librairie puisqu'il à été réimprimé pas moins de sept fois après sa parution en édition originale en 1656 à Bruxelles. Il est même fait état d'une édition américaine - jamais retrouvée - en 1796. Ce travail de Latifa Z'rari offre à ce texte la possibilité de sortir du cercle réduit des spécialistes et bibliophiles.
Comme il était classique au XVIIe siècle pour le genre, Emmanuel D'Aranda respecte l'ordre chronologique et les phases de cette expérience malheureuse. La première partie de l'ouvrage s'ouvre sur le voyage, la capture, la captivité, la chronique du rachat et enfin la libération et le retour au pays. Il est peu question d'Alger ici mais davantage de la condition des captifs et des relations entretenues entre maîtres et esclaves. Emmanuel d'Aranda, acheté par le général Ali Pégelin,  est conduit dans ce qui est appelé le « Bain » c'est à dire « la place destinée pour le logement et la demeure des esclaves en galère ». Celui de son maître contient 550 esclaves. L'on y parle pas moins de vingt-deux langues. Les Turcs pour s'adresser aux esclaves utilisent une langue appelée « franco », un mélange d'italien, d'espagnol, de français et le portugais. Il y a dans ce « Bain » des tavernes tenues par des esclaves chrétiens où les Turcs et autres musulmans de la ville ne sont pas les derniers à venir y boire du vin. Il ne faudrait pas croire que l'esclavage soit une partie de plaisir. Les conditions de vie sont difficiles. Quand le captif n'est pas aux galères, le travail pour le maître est pénible. Les brimades et autres sévices corporelles sont nombreuses à l'exemple de la falaque ou falaca du nom de ce bois long de quatre ou cinq pieds (1,30 mètre à 1,60 mètre) où est attaché le supplicié, les pieds levés vers le ciel pour recevoir sur la plante des pieds des coups de nerf de bœuf ou de câble de navire.
Les épreuves subies par Emmanuel d'Aranda montrent que l'esclavage est aussi un moyen pour les puissants d'Alger d'obtenir de l'argent supplémentaire par le rachat des captifs. Mais même là, les hommes ne sont pas égaux entre-deux! Un anglais valant deux à trois fois moins cher qu'un Italien ou un Espagnol. « Je parle quand on estime la valeur selon le corps et non au rachat » précise d'Aranda. Plusieurs fois d'Aranda montre que le général Ali Pégelin ou le Pacha d'Alger lui même sont plus intéressés par l'argent qu'ils pourraient tirer de tel ou tel esclave que par sa conversion à la foi musulmane. Ainsi, relatant la demande d'un esclave chrétien désirant « renier sa foi », d'Aranda écrit non sans ironie : « le pacha n'était guère content de cette nouvelle car il estimait davantage les 300 ducats que de faire cette bonne œuvre à son prophète Mahomet ». Les esclaves peuvent aussi être utilisés comme monnaie d'échange contre des prisonniers turcs détenus en terre chrétienne. Le premier subterfuge pour un chrétien capturé est de cacher à son maître  - quand il y a lieu, ce qui n'est tout de même pas la majorité des cas - sa qualité pour lui faire accroire qu'il est de modeste extraction et ainsi diminuer le prix de son rachat.
A travers le récit de ses  propres mésaventures d'Aranda décrit quelques us et coutumes en cet Alger du XVIIe siècle : les pratiques juridiques, l'opinion « des Africains »  en matière de beauté féminine, l'autonomie du Pacha d'Alger par rapport à Constantinople, sa dépendance vis-à-vis du Diwan ou sa crainte de la soldatesque barbaresque...
Il est aussi question de cette  « Pâque de Ramadan » qui n'est autre que la fête de l'Aïd. Ces festivités qui durent huit jours sont fort appréciées par les esclaves car « les Turcs donnent le jour de Pâque de Ramadan quelque gratuité : les trois ou quatre premiers jours on ne fait travailler aucun esclave ».
Dans une deuxième partie l'auteur, visiblement agacé par les récits de chroniqueurs qu'il juge ignorants en la matière, donne quelques éléments historiques sur Alger - émaillés là aussi d'erreurs comme la confusion qu'il fait entre la fondation de cette ville et Cherchell. Il s'attarde sur le moment où Alger  tomba, au XVIe siècle, par la volonté de Barberousse, dans le giron turc.
Le livre se termine avec 50 relations ou récits particuliers du même d'Aranda qui sont autant de témoignages, de faits, d'événement rapportés de ses deux années d'esclavage.

Texte établi  par Latifa Z'rari, Edition Jean Paul Rocher, 280 pages, 23€

07:00 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : algérie, histoire