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09/01/2012

Nedjma et Guillaume

Renia Aouadène

Nedjma et Guillaume

Rania.jpgMarseillaise, enseignante en lycée professionnel dans les quartiers nord de la cité phocéenne, Renia Aouadène  signe ici son premier roman après un recueil de nouvelles et une pièce de théâtre parus chez le même éditeur.
L’écriture sent sa salle de classe et le texte n’est pas exempt de passages surprenants ou de maladresses comme ce tout premier échange entre Nedjma et Guillaume : « je viens d’un pays où les mosquées se multiplient de jour en jour comme si elle pouvait se substituer au pain qui manque tant à mon peuple ! ». Bien, en guise d’entrée en matière, il faut désirer aller plus avant…
Pourtant, le personnage de Nedjma prend forme. Nedjma est une Algérienne en vacances à Marseille. Dans une église, elle rencontre Guillaume, le prête du lieu. Elle, la musulmane y est entrée pour un moment de paix, lui, le prêtre, troublé, se surprend à quelques regards et élans nouveaux.
Au creux de ce premier récit, se glisse une autre histoire, une autre femme : Djanina appartient à autre génération, celle de la guerre d’indépendance. Jeune, elle s’était engagée dans la lutte armée. Ces pages, souvent dithyrambiques et pompeuses, notamment pour la figure de Messali Hadj, sont sans originalité. Mais ici se niche, dans le secret d’une histoire familiale, le lien qui unit Nedjma et Guillaume : en prison, Djanina rencontra un médecin originaire des Cévennes avec qui elle eut un enfant. Ce fils d’un Roumi et d’une Algérienne vivra, élevé par la famille de Djanina. « Cet enfant (…) sera la preuve, la trace que notre amour fut un temps possible (…) » dit Djanina. Comme un lointain écho, Nedjma lui répond : « Si les Algériens pouvaient ! Il n’y a pas de peuple en ce monde qui soit issu d’un mélange aussi multiple. De nombreux conquérants ont traversé cette terre, certains sont restés, d’autres sont repartis mais nous avons intégré au fil des siècles toutes ces cultures. Nous sommes un et multiple. »
L’histoire entremêlée de la France et de l’Algérie continue de s’écrire, incarnée par les liens que tissent, petit à petit, Nedjma et Guillaume. Entre eux il est d’abord question de discussions théologiques, du sort des femmes en terre d’islam - « parler avec les hommes tel est le problème dans les pays musulmans » - du retour obligé sur le mythe andalou et de l’Algérie de Bouteflika qui a « permis aux chiens de retourner dans leur niche pour y couler des jours heureux, avec la bénédiction des maîtres… telle est ma terre, nous n’en sortirons jamais ! » dit Nedjma.
Bien trop démonstratif par endroits, l’intérêt du livre tient dans ce lien qui s’esquisse, les doutes et cette force souterraine qui poussent Nedjma et Guillaume irrésistiblement l’un vers l’autre, bousculant les tabous et bravant les interdits.
Marsa est une maison d’édition spécialisée dans la littérature algérienne. Depuis bientôt seize ans, elle a publié bien des auteurs, jeunes dans la carrière ou confirmés. Elle édite également la revue Algérie Littérature Action.

Edition Marsa, 2009, 92 pages, 13€
Edition Marsa : 103, bd MacDonald 75019 Paris, www.algerie-litterature.com, marsa@free.fr

30/11/2011

L’imposture des mots

Yasmina Khadra
L’imposture des mots

q_yasmina_.jpgSauf à s’intéresser de près à la personne et à la personnalité de Yasmina Khadra, l’intérêt de ce livre est tout entier contenu dans cette interrogation : la scène littéraire et médiatique parisienne est-elle devenue un tel champ de bataille que même un ex-officier de l’armée algérienne, pourtant aguerri, ne puisse faire face à des adversaires (on n’ose parler d’ennemis) qui ne brillent que par la vélocité de leur plume partisane ?

Il y a une tradition bien française à tenir pour suspect le flic ou le militaire. Même si ce dernier a d’abord été encensé pour son travail d’écrivain (il est vrai qu’il publiait alors sous un pseudo et dans l’anonymat). Même s’il a combattu pour défendre des valeurs que la France républicaine pourrait partager contre des ennemis adeptes d’une barbarie sans nom. “Marginalisé trente-six ans par une armée hostile à ma vocation de romancier, voici que mon Olympe de lumière me renie à cause de mon statut d’officier” écrit-il.
Faut-il faire porter le chapeau des manipulations manigancées dans on ne sait quel cabinet noir et autres cercles occultes à cet ex-commandant de l’armée algérienne qui, jusqu’à preuve du contraire, a risqué sa vie, avec d’autres, pour faire barrage à des intégristes qui se réclament de l’islam ? Et allez donc savoir si l’Algérie n’était pas alors l’avant-poste, la base arrière d’une idéologie et de méthodes par tous réprouvées aujourd’hui ? Il faut dire que notre homme a pris des risques. Pourquoi défendre ses anciens compagnons d’armes, quand la suspicion plane sur une armée et sur ses pratiques ? L’honneur et la fidélité sont des valeurs qui ont cours dans la littérature ou dans quelques essais philosophiques, mais point dans cette arène médiatique où pullulent les repentis de tous ordres, qui se pressent d’abandonner un navire qui prend eaux de toutes parts et s’empressent de se racheter ici une conduite à bon compte… L’an dernier, Yasmina Khadra, dans L’Écrivain, levait le voile sur sa véritable identité : cette femme est un homme, qui plus est un militaire, le commandant Moulessehoul. Mal lui en prit. L’accueil de cette annonce révéla un “malentendu” : “Un soldat qui écrit des polars ravageurs sans la bénédiction de ses manitous [les généraux algériens] relève d’une fiction de série B.” Pire encore, à la sortie du livre signé par Habib Souaïdia, un autre ex-officier algérien, La Sale guerre, ses prises de position à contre-courant le précipiteront dans “les hantises du doute”, après avoir enduré les “affres du dépaysement”.

L’année 2001 n’aura pas été bonne pour notre écrivain ci-devant officier de l’armée algérienne. Pendant quarante jours, l’homme se montre plus perméable, plus sensible aux attaques, aux méchancetés, aux coups bas, aux antipathies qu’aux manifestations de sympathie. Il en est éprouvé : insomniaque, anorexique, fumant cigarette sur cigarette, il perd confiance, frisant la schizophrénie, il sent remonter en lui les vieux démons d’une enfance sans amour paternel. L’imposture des mots n’est pas un roman. Il s’apparente à un document sur les moeurs médiatiques et sur la façon dont la question algérienne est devenue en France une foire d’empoigne, avec ses bataillons et ses francs tireurs : “Je ne suis qu’un miroir. Chaque critique réagit à mes livres en fonction de ce qu’il est viscéralement.” Mais Yasmina Khadra introduit tout de même une dimension fictionnelle. Il y dialogue avec Kateb Yacine, Nazim Hikmet, Nietzsche et surtout avec ses propres personnages : l’immoral Zane, celui qui prétend être son “ange gardien” ; Haj Maurice, qui lui pose LA question : “Qu’est-ce qui t’a pris de défendre une armée décriée partout ?” ; le commissaire Llob, Da Achour ou Salah l’Indochine.
Ces dialogues, perçus par son entourage comme autant de “soliloques”, sont pour le lecteur le procédé littéraire par lequel Yasmina Khadra/le commandant Moulessehoul rend palpable son déséquilibre, son ébranlement, ses doutes. La seule vocation qui ait jamais compté pour lui est la littérature. Et c’est elle qui à la fin devrait avoir le dernier mot : “Depuis que le monde est monde, la bonne parole continue de se casser les dents sur le verbe des gourous ; le Bien n’a jamais triomphé du Mal, c’est le Mal qui finit toujours par jeter l’éponge, lassé de ses excès. Faut-il, pour autant, soupçonner systématiquement un ‘truc’ derrière chaque miracle ? Les roses ne repousseraient plus. Renoncer c’est la moins excusable des défections. Quand on prend les armes, on ne les dépose pas.” Les armes de Yasmina Khadra se résument aujourd’hui à une feuille blanche et une plume.

Julliard, 2002, 178 p., 16,60 euros

28/10/2011

Le Nez sur la vitre

Abdelkader Djemaï
Le Nez sur la vitre

9782020849548FS.gifCe nouveau et court roman d’Abdelkader Djemaï constitue le troisième volet d’un triptyque sur les Algériens de France. Djemaï semble aimer les cycles ; peut-être est-ce dû à la précision de son style et à la brièveté de ses récits. Déjà, en 1995, il publiait le premier volet d’un autre triptyque consacré alors à l’Algérie (avec Un Été de cendres, suivi de Sable rouge et de 31, rue de l’Aigle). La France “terre d’immigration” a fait irruption dans l’oeuvre de Djemaï, en 2002, dans un camping de bord de mer sur la côte oranaise. L’ancien journaliste, lui-même natif d’Oran, décrivait dans Camping les vacances d’une famille d’émigrés algériens partageant son congé annuel avec les citoyens du cru. Dans Gare du Nord, il invitait à suivre les pas, humbles et anonymes, de trois chibanis. Trois vieux Algériens qui, après avoir donné leur vie pour une maîtresse bien ingrate, “Madame la France”, attendent, solitaires et sans but, de s’effacer complètement de nos paysages urbains. Logiquement, ouvrant Le nez sur la vitre, le lecteur pense aller à la rencontre d’une autre génération. Djemaï est en France depuis plus de dix ans, et d’ateliers d’écriture en résidences d’auteur, de rencontres débats avec ses lecteurs en séances de dédicaces, il sillonne le pays comme un paysan laboure son champ, avec méthode, finissant par en connaître les moindres aspérités. On se dit que le regard de l’écrivain sur ces jeunes qu’il croise, rencontre et observe, sera intéressant. Mais, dans Le nez sur la vitre, Djemaï semble s’être fait piégé. Le jeune est bien là et pourtant c’est son vieux père qui prend le plus de place. Au centre du récit, il y a cette relation entre un père algérien et son fils français. Une relation où les silences et les non-dits laissent au fond de la gorge une boule, une terrible boule grosse de ce trop-plein d’amour perdu, gâché, que l’un comme l’autre n’offrira jamais et ne recevra jamais. “Lui, il n’avait pas eu besoin de mots, de phrases avec son père, c’était comme ça, ça avait toujours été comme ça, ils se comprenaient malgré le dénuement et la solitude du douar. Il avait cru que les choses allaient d’elles-mêmes, que ce serait pareil avec son petit, que cela se ferait naturellement. Puis le temps avait passé et il s’était brutalement aperçu qu’une distance les avait, sans qu’ils le veuillent, peu à peu séparés, éloignés l’un de l’autre. C’était comme si son fils se tenait derrière une vitre épaisse, qu’il pouvait seulement le voir, le sentir bouger […]. Une vitre froide et impitoyable sur laquelle il avait collé son nez et qui l’empêchait de lui dire quelques mots, de le toucher, de le serrer dans ses bras.
Depuis trop longtemps, le père et la mère sont sans nouvelles de leur aîné. Il ne répond plus aux lettres qui lui sont adressées. Alors, le vieil homme décide de partir à sa recherche. Le voyage à destination d’une lointaine ville du Nord se fera en car (un Setra Kassbohrer 215 HD avec 320 chevaux sous le capot). En contrepoint de la banalité du voyage (la description des arrêts, les pauses déjeuner, l’épisode du couple de vieux retraités oubliés sur l’aire d’autoroute, les émissions de radio…) se raconte la vie intérieure du vieil Algérien. Une existence entière défile derrière les vitres du car et sous le crâne du vieil homme. Remonte alors le souvenir d’un autre et lointain voyage en car. Il était gamin et, avec son père, ils avaient pris place à l’intérieur d’un vieux Saviem S45. Ensemble, ils se rendaient à une visite médicale, son père souffrant des poumons. L’arrivée en ville offre à Djemaï le loisir de glisser quelques-uns de ses thèmes de prédilection : la ville, le cinéma, la cuisine (ici des sardines à la tomate et à l’ail), l’enfance et le premier émoi sentimental sur fond de guerre… Deux cars donc pour deux trajets différents mais un seul homme, ce presque retraité parti en quête de son rejeton qui se souvient de sa propre enfance et de son propre père. Le car avance. Les voyageurs vaquent à leurs occupations, certains s’enlacent, se prennent tendrement la main, s’embrassent. Lui pense qu’avec sa femme “après presque trente ans de vie commune, ils n’avaient pas osé se dire, devant leurs enfants ou en public, leur amour et, encore moins, se toucher, s’embrasser”. Sa femme, son fils, la vie elle-même ne serait-elle qu’une douleur ? Un regret ? Allez donc savoir. Djemaï utilise la palette de l’impressionnisme, il suggère, livre les émotions et les sentiments par petites touches, ouvre le champ des possibles et n’enferme pas ses personnages.
Muni d’une simple adresse griffonnée sur un méchant papier, le vieil homme retrouvera son fils. Fiancé avec la fille d’un Charentais, il s’apprête justement à renouer avec les siens. Il veut réparer les erreurs passées et faire que son père soit, à nouveau, fier de lui. Peut-être que cette “muraille” qui sépare les deux hommes finira par tomber. Comme sur cette photo qui ouvre et referme le livre : l’unique photo où le père est avec son fils. On y voit le gamin, “en pantalon kaki et en sandalettes, serré contre lui comme s’il voulait qu’il le protège contre le malheur”.

Edition du Seuil, 2004
Paru en poche, Point Seuil, 2006

24/10/2011

Un moment d’oubli

Abdelkader Djemaï
Un moment d’oubli

43625555.jpgDjemaï, l’auteur, en son temps et avec cette économie de moyen caractéristique de son œuvre, fit respirer la société algérienne jusque dans ses remugles et son étouffement les plus secrets. Plus tard, après des années d’exil forcé, effleurant avec sensibilité la fragilité des êtres, il raconta la solitude et les blessures silencieuses des vieux immigrés. Aujourd’hui, l’Algérien, exilé, qui ne cesse de sillonner la France du Nord au Sud et d’Est en Ouest pose ses yeux sur les fantômes de nos rues : les SDF, les laissés-pour-compte, ceux qui effraient autant qu’ils blessent les consciences. C’est « à tous ceux qui sont dehors » qu’il dédie son livre. « Ton cas, tu le sais bien, n’a rien d’exceptionnel. Il y a de plus en plus de personnes qui errent comme toi, parfois en groupe ou avec leurs chiens, dans des cités plus dures, plus impitoyables que celle où tu as débarqué, sans le faire exprès, il y a presque deux ans. Des hommes et des femmes de plus en plus jeunes aussi (…) ». Il y a sans doute bien des raisons de se retrouver à la rue. Jean-Jacques Serrano, ce fils d’un menuisier rital et d’une « Savoyarde pur beurre », n’est pas une victime de la crise, du chômage ou du surendettement. Non, un autre drame s’est abattu sur lui.
Tout cela est bien ficelé, la construction du récit équilibré, les rappels et les résonances fonctionnent, la curiosité – pourquoi Jean-Jacques Serrano cultive-t-il presque sa mystérieuse douleur ? – tient le lecteur en alerte. L’écriture, toujours économe, est maîtrisée. Le regard semble plus extérieur, moins intériorisé que les précédents romans sur l’Algérie ou l’immigration algérienne.
Les fidèles de Djemaï retrouveront avec félicité la gourmandise de l’auteur qui coule ad libitum au fil de sa plume. Écriture des sens et du concret qui aime à s’arrêter sur les gestes du quotidien,  il n’y a qu’à lire la première phrase du livre pour s’en convaincre. Dans tous les romans de Djemaï, les plats défilent. Ici, un gâteau aux châtaignes, une viande de taureau aux abricots, un poulet aux pruneaux, du rosé de Tavel. Et toujours aussi cette place accordée au cinéma (ici bien sûr les films de Lino Ventura), à la petite reine, le Tour de France, à l’évocation nostalgique des années 50-60 ou au drame de la Guerre d’Algérie…
A.Djemaï fait plus que raconter la « longue et épuisante dérive » de cet homme, il lui redonne une identité, lui offre l’occasion de rejoindre, l’espace de quelques pages, le cercle des humains. Jean-Jacques Serrano est un ancien flic. Il n’a revu, Laure son ex-femme qu’à l’enterrement de sa mère. Ensemble, ils ont un fils, Lucas.
Avec des soldats venus d’Afrique, Roberto, son père, avait fait Monte Cassino. Il « admirait Angiolino Giuseppe Pasquale Ventura, dit Lino Ventura, un rital né comme lui à Parme ». Le jeune Ventura, le futur Lino, a rejoint dans les années trente, clandestinement, ses parents à Paris… « à cette époque où on continuait de taper sur les macaronis, il évitait de sortir dans la rue ou de prendre le métro, car il craignait d’être arrêté par la police. » Tiens ! Certains négligent certaines histoires. Il est bon de rafraîchir les mémoires. C’est comme l’ex-collègue de Serrano ! Un flic raciste, méchamment raciste, qui a oublié qu’il vient d’ailleurs… A.Djemaï, l’exilé algérien, attentif aux « damnés de la terre » rapproche le sort des SDF de celui des étrangers clandestins. « Personne ne sait ton nom ni d’où tu viens. Tu n’as même pas un sobriquet, méchant ou sympathique. Ni de chien ou de chat pour te tenir compagnie. Tu n’es qu’un fantôme sans prénom, une silhouette morte, une ombre creuse qui se traîne sur les trottoirs de S… (…) tu es une sorte de clandestin à visage découvert, un réfugié maigre et dépenaillé. A la différence des étrangers, tu n’as pas à te cacher (…) ». Il est vrai aussi que ce « clandestin usé comme ses semelles, enfermé en lui-même et dans les frontières de son propre pays. (…) » peut, lui, être secouru, aidé, sans que cette solidarité ne conduise nécessairement devant un tribunal.
La fin du récit de ce « clandestin usé comme ses semelles, enfermé en lui-même et dans les frontières de son propre pays. (…) » est accélérée, comme précipitée : « il nous faut à présent aller vite pour raconter ton histoire (…) ». « Vite » ! Comme des regards furtifs et fuyants ?

Edition du Seuil 2009, 86 pages, 13€

20/10/2011

31 rue de l'Aigle

Abdelkader Djemaï
31 rue de l'Aigle

9782841860753FS.gif31 rue de l'Aigle referme la trilogie algérienne commencée avec Un Été de cendres et poursuivie avec Sable rouge. Après la ville, la terre voici venu le temps du végétal.
L'on y retrouve la même fluidité et le même souci de faire court chez l'écrivain et journaliste algérien installé en France. Ce style épuré et efficace offre au lecteur un réel plaisir de lecture. En artisan du verbe, en conteur attentif, Djemaï recherche d’abord l’agrément de ceux qui le lisent. Pour autant, il sait aussi déranger, être rude, convoquer son lecteur pour le mener là où il entend le conduire.
31 rue de l'Aigle raconte une enquête policière menée sur un certain « R.D ». Un simple citoyen. Monsieur Tout le monde réduit à de simples initiales (ce pourrait être des chiffres) que la paranoïa d'un Etat policier et de ses chiens de garde tient pour subversif, forcément dangereux. Au 31 rue de l'Aigle on traque la subversion, on arrête, on interroge, on torture. On y meurt aussi. Banal. Tristement et sordidement banal. Comme la mécanique froide de l’implacable enquêteur : "nous sommes tous d'accord : il est impératif de procéder à l'ablation des parties incurables, d'exciser les kystes, de nettoyer les mauvaises matrices, de prévenir les tumeurs malignes, d'enrayer les irruptions virales. Et d'apprendre aux mères imprudentes ou désespérément faibles à ouvrir grands les yeux sur les crimes de leurs fils, sur les péchés de leur douteuse progéniture. Oui, je crois comme le Chef Cuistot, qu'il faut vite crever l'abcès, vider tous les furoncles, une fois pour toutes. Proprement. Simplement".
Entre les lignes, entre les mots, se glisse l'univers professionnel et psychologique de cet inspecteur membre des services de sécurité d’une dictature. Un être abject sans une once d'humanité et de compassion pour la souffrance d'autrui. Si ce n'est pour ses plantes qu'il cultive amoureusement. Eh oui ! On peut, dans la journée, gazer hommes, femmes et enfants et, le soir venu, être un père de famille prévenant et un tendre époux. Ici, un « Ficus elastica robusta » remplace madame et ses rejetons ou une mère hospitalisée. Sans en avoir l'air, son caoutchouc en pot sous la plume, Abdelkader Djemaï démonte, un à un, les ressorts sur lesquels reposent les mécanismes qui permettent à un pouvoir totalitaire de terroriser sa population. S'il n'est jamais question de l'Algérie dans ce livre – comment ne pas y penser ? - c'est que le propos de l'auteur se veut plus large, plus universel. Ici ou ailleurs, les entrailles du monstre totalitaire sont les mêmes.

Michalon 1998, 138 pages
31 rue de l’Aigle est paru en poche chez Folio Gallimard

17/10/2011

Un Été de cendres

Abdelkader  Djemaï
Un Été de cendres

Djemai.A©-Ulf-Andersen-1.jpgSi Ahmed Bendrik, fonctionnaire en disgrâce à la Direction Générale des Statistiques doit supporter une hiérarchie soumise qui refuse d’entendre la vérité sur la déplorable situation démographique de la ville. Alors, l’homme résiste, défend son réduit existentiel, « un méchant bureau », en fait, un cagibi en face des toilettes, devenu son domicile. De peur d’un « coup d’Etat », il ne prend jamais de congés et entretient sa supériorité morale en se rasant chaque matin et en cirant ses chaussures une fois par semaine. Il sait bien, lui, que ses chefs partiront et que la ville retrouvera sa sérénité. En attendant, la vie continue et « notre » fonctionnaire entretient le quotidien par des souvenirs, s’exalte des seins « gros et opulents » de la voisine d’en face, écoute la « rumeur belliqueuse et sanglante de la ville » qui monte par les cent douze fenêtres de la bâtisse. La canicule et les moustiques finissent d’accabler les plus résistants des citoyens. Un été de cendres plonge le lecteur dans un récit ou l’angoisse, le désarroi emplissent toutes les pages. Mais, grâce à l’humour, la délicatesse et un certain détachement dans l’écriture, Abdelkader Djemaï sait lui épargner et lui éviter l’oppression d’une charge émotionnelle qui se dégage de chaque ligne.
Ce premier livre est suivi de deux autres, Sable rouge et 31 rue de l’Aigle. L’ensemble forme une trilogie.

Edition Michalon, 1995
Un Été de cendres  est paru en poche chez Folio Gallimard, 2000

15/09/2011

17 Octobre 1961

17 octobre 1961, 17 écrivains se souviennent

17 Octobre JPEG.jpgIl y a cinquante ans, des Algériens et des Algériennes défilèrent dans les rues d’un Paris gris et pluvieux. Ce soir là, le mardi 17 octobre 1961, endimanchés et confiants, ils marchaient pour protester contre le couvre-feu qui leur était imposé par la préfecture de police dirigée alors par un certain Maurice Papon. Obéissant aux consignes musclées des militants du FLN, le peuple algérien de Paris manifestait. La police française, surchauffée par le climat de guerre qui régnait depuis des mois dans la capitale, assurée d’être « couvert » par sa hiérarchie, attendait, impatiente d’en découdre. Sur les ponts, aux sortir des bouches de métro, aux carrefours, les souricières étaient dressées contre l’inoffensive proie. Selon les sources, le nombre des victimes varie de trente à cinquante (Jean Paul Brunet) à plus de trois cents morts (Jean-Luc Einaudi). L'Etat, lui, par son silence, continue à nier des faits clairement établis et empêche, sous couvert de raison d’Etat, de faire toute la lumière sur cette incroyable et meurtrière répression.

Dans le cadre du cinquantième anniversaire de cette manifestation du 17 octobre 1961, l’association Au nom de la mémoire a pris l’initiative de publier ce livre rassemblant les contributions de 17 écrivains, hommes et femmes, français et algériens, lointains "héritiers" sans testament et porteurs de mémoire. 17 écrivains pour exprimer les résonances, plurielles et ambivalentes, du 17 octobre 1961.
Les mots sont portés ici par des forces protectrices et affectueuses, tantôt fiévreuses, tantôt intimes, poétiques ou nostalgiques. Sans jamais se vautrer dans l’invective vide des robots ou le bréviaire désuet du parfait petit soldat, cette littérature exigeante restitue le quotidien banal et tragique, d’hommes et de femmes ordinaires, brinquebalés par l’Histoire et victimes oubliées de la République ; des deux républiques : ici, un écolier enamouré, là, une petite algérienne de mère française, un policier supporter de l’équipe de football de Reims ou un médecin généraliste en mal de confessions…
Dans ces textes, les hasards des calendriers personnels télescopent les dates et, au 17 octobre 1961 répondent, comme en miroir, la mort d’Henri Michaux, l’annonce du prix Nobel décerné à Albert Camus, l’été 42 ou les « Dégage ! » scandés par d’autres manifestants.
Un déjeuner de famille ou des objets anodins du quotidien -  des chaussures, un violon, des lettres d’immigrés… - ouvrent sur un monde, une société. Des vies.
La ville, ses lumières et ses immeubles, ses rues et ses trottoirs mouillés, souillés de rouge sang,  défilent au gré des souvenirs et des déambulations : la Seine, omniprésente, le canal Saint-Martin, les ponts, celui de Bezons ou de Neuilly. Le pont Saint-Michel aussi. Le Rex… L’habitacle providentiel d’un taxi ou le fantôme de l’île Seguin, l’usine Renault à Boulogne-Billancourt.

La manifestation du 17 octobre 1961 est à l’origine de la création d’Au nom de la mémoire. Ses promoteurs et animateurs, Mehdi Lallaoui et Samia Messaoudi, sont les enfants de manifestants du 17 octobre 1961. Depuis plus de trente ans, ils s'attachent à la promotion citoyenne des mémoires immigrées mais aussi coloniales, urbaines ou ouvrières. Dans le grand barnum mémoriel, l’association donne à entendre une autre petite musique. En se situant dans le champ du savoir et non dans celui de l'imprécation, elle souhaite participer aux nécessaires évolutions et débats de la société française, contribuer à construire la citoyenneté de demain et lutter contre les discriminations et autres préjugés du moment.

Ces 17 textes, nouvelles ou poèmes, différents et complémentaires, forment un kaléidoscope précieux et lumineux de cette soirée d’automne où des immigrés algériens s’enfonçaient dans la nuit parisienne. 17 octobre 1961, 17 écrivains se souviennent invite aussi à réfléchir sur le sens de ce silence d’Etat, ses effets sur les plus jeunes, sur le vivre ensemble et, à la veille d’un autre cinquantenaire, sur les relations franco-algériennes.
17 octobre 1961, 17 écrivains se souviennent où quand la littérature permet de désenclaver les esprits, les cœurs et les pays.



Édition Au Nom de la mémoire, 2011, 18 €.

04/07/2011

L’Explication

Y. B.

L’Explication

9782709619455FS.gifA la sortie de LExplication, le journaliste algérien, Y. B. avait, au moins à deux reprises, défrayé la chronique de son pays. En 1993 d’abord. Alors que Tahar Djaout lutte contre la mort sur son lit d’hôpital, Y. B. décoche l’une de ses flèches assassines contre son confrère. Mal lui en prit. Même si aujourd’hui il plaide l’incompréhension à l’égard de son papier, il devra momentanément quitter le métier. En 1997 ensuite. Chroniqueur au quotidien El Watan, il a, en août, “carte blanche” pour tirer à boulets rouges sur tout ce qui bouge. Il se fera vite remarquer. Ses chroniques finissent, semble-t-il, par exaspérer en haut lieu. Le papier en date du 29 octobre ne passera pas. Après une convocation à la DRS (la Direction du Renseignement et de la Sécurité, l’ex-Sécurité militaire), le 5 novembre, il est appréhendé dans le plus grand secret par trois hommes en civil. Pendant trois jours, le pays sera sans nouvelles de lui. Il réapparaît le 8 novembre dans les locaux de la police. Le 3 décembre 1997, il s’envole pour Paris. Y. B. ambitionne d’expliquer ce qui lui est arrivé et, surtout, de révéler comment et par qui le président Mohamed Boudiaf a été assassiné.
Côté roman, car tel se présente L’Explication, il dénoue les fils d’une intrigue historico-mystique, mettant en scène la vérité, sa vérité, qui n’est pas moins crédible qu’une autre. Mais, dans le contexte dramatique algérien, marqué entre autres par l’opacité et la manipulation, l’intrigue, pourtant passionnante et savante, laisse un malaise certain : pourquoi ce détour romanesque dans un livre qui, pour l’essentiel, est un reportage dans les arcanes du pouvoir algérien ? Sans doute est-ce là la liberté – et le droit le plus absolu – de l’écrivain. Mais que cache ce malin plaisir à brouiller les pistes : une protection de journaliste ? Une provocation ? Voire, comme tout est envisageable en Algérie, une manipulation des services ?
L’intrigue romanesque plonge ses racines dans l’islam. Très exactement en 1090, année qui marque la création de l’ordre des Hashâshine, connu sous le nom de secte des Assassins, qui inventa le terrorisme et l’assassinat de personnalités comme stratégie politique. Cet ordre, selon Y. B., perdurerait encore aujourd’hui en Algérie. Très exactement à Bouteldja, à 50 kilomètres d’Annaba. Une famille présiderait à son destin : les Ben Djedid. Un homme en serait l’imam : Chadli Benjedid soi-même. La secte, transformée entre temps en une zaouïa, aurait un objectif : restaurer le califat des Assassins sur le Maghreb. Y. B. se met aussi en scène : il reste le seul en Algérie, après l’assassinat d’un ami et d’un religieux, à connaître l’existence de cette secte et à en dénoncer les agissements et les desseins : “Si je savais qui était l’Antéchrist, je savais aussi qu’il ne tenait qu’à moi d’être le Messie. Que la bête se manifeste, je l’attendais”. Voilà pour le côté théâtral et romanesque.

Pour le reste, Y. B. place le lecteur au cœur de l’actualité algérienne et y va de ses “révélations” – toutes aussi invérifiables les unes que les autres mais souvent non invraisemblables –, de la mort de Boumediene aux massacres de civils en 1997-1998, en passant par les assassinats de Kasdi Merbah, Mohamed Boudiaf et autres, ou encore les agissements et manipulations du “cabinet noir, centre occulte du pouvoir réel en Algérie”, où siégeraient Chadli Bendjedid, les généraux Tewfik Médiene, Khaled Nezzar, Larbi Belkheir, et Smaïn Lamari. Selon Y. B., ce sont ces trois généraux, appuyés par Smaïn Lamari, qui auraient pris la décision de “liquider” le président Boudiaf. Par ses imprudentes investigations et sa lutte contre la corruption, il aurait menacé leurs intérêts et un trésor estimé à “environ 65 milliards de dollars épargnés en douze ans”. L’auteur avance même que le président Boudiaf aurait dépêché des officiers algériens auprès de leurs homologues français à Matignon, afin d’obtenir des informations sur les comptes en banque de certaines personnalités et dignitaires algériens (on aimerait savoir si cette rencontre a effectivement eu lieu et qui étaient alors ces “interlocuteurs”).

En 1993, Y. B. reprochait à Tahar Djaout, alors en état de coma profond, de s’être laissé tuer. Si Y. B. est aujourd’hui à Paris, en vie, c’est sans aucun doute grâce à une protection dont il a bénéficié. Sa vie, il la doit à une guerre des services, c’est cette autre révélation qu’il donne sur ses dernières semaines algériennes : condamné à mort par le clan présidentiel pour ses papiers dans El Watan, il aurait bénéficié de la protection d’un autre clan, qui lui aurait non seulement permis de ne pas être tué, mais aussi de quitter le pays lesté d’une valise de documents, qu’il prétend avoir brûlés… Il y a certes du vraisemblable là-dedans. Mais il y a aussi des interrogations (pourquoi cette fable sur l’empoisonnement de Boumediene par Chadli ?) et des commentaires qui appellent des discussions : “Il n’y a pas deux totalitarismes, politique et religieux, se découvrant des intérêts communs et la même foi en l’extermination. Ils sont un, de la même essence, pétris dans la même argile, gorgés du même sang.” Il y a enfin des zones d’ombre : comment se fait-il que le pouvoir occulte ait laissé Y. B. rédiger ses chroniques pendant plusieurs mois ? Et qu’il ne soit pratiquement jamais question du général Mohamed Lamari, pièce maîtresse et incontournable du cercle très fermé des généraux – rappelons qu’il était alors et depuis 1993 le chef d’état-major général de l’armée ? Le livre suscite peut-être davantage d’interrogations qu’il n’apporte de révélations. Mais Y. B. a certainement pris de gros risques et fait preuve à tout le moins de témérité. Car, quels que soient les doutes émis, voilà un homme qui n’hésite pas à nommément désigner et accuser certains généraux algériens, non seulement d’exercer la réalité du pouvoir – ce qui n’est pas une révélation – mais tout bonnement d’être des assassins.

Jean-Claude Lattès, 1999, 190 pages

23/06/2010

D’une amitié. Correspondance Jean Amrouche - Jules Roy

D’une amitié. Correspondance Jean Amrouche  - Jules Roy (1937-1962)

 

J-Amrouche-b.jpgEn 1985 Jules Roy faisait paraître la correspondance qu’il a entretenue de 1937 à 1962 avec Jean Amrouche. Vingt-cinq années d’échange – de communion – épistolaire qui révèle l’histoire passionnée et émouvante, parfois tumultueuse et conflictuelle, d’une profonde amitié entamée en 1937 sous l’égide d’Armand Guibert. Parmi les lettres présentées, celles écrites par Jean Amrouche sont plus abondantes. Elles confirment ce que l’on savait déjà du grand poète kabyle : grandeur, haute valeur morale, une exigence qui confine à la dureté, quête de l’absolu, orgueil… mais elles livrent aussi, au détour d’une phrase, d’une réflexion, d’un jugement, au détour tout simplement des tracasseries du quotidien, l’homme avec ses faiblesses, son égoïsme, ses colères et parfois son injustice. Ce n’est pas le moindre des mérites de cette correspondance que de restituer un Jean Amrouche humanisé, multipliant ainsi au centuple la portée de son message.

Des réflexions éparses rappellent à l’attention le lecteur distrait : derrière les mots se cachent deux intelligences profondes, en perpétuel mouvement. Une intelligence (s'agissant d'Amrouche) non dépourvue de prémonition. Dès 1943, onze ans avant le déclenchement par le FLN de la lutte armée, Amrouche s’interroge : « se décidera-t-on à annoncer les réponses morales, politiques et administratives nécessaires ? » Nécessaire pour qui ? « Pour ma Patrie(1) et pour mes frères de sang. » Jean Amrouche, Hamilcar plutôt que Jughurta, selon le mot de Jules Roy, connaît aussi la fougue : « la haine peut-être une passion salubre, comme un ouragan pacificateur. »

« Quant à l’Afrique du Nord, écoute moi bien, qui pèse mes mots, j’en suis venu à croire qu’elle trouvera son être, si elle le trouve jamais, que contre la France » (février 1952). Cette voix solitaire et meurtrie n’est pas celle d’un militant, elle appartient à un être déchiré, souffrant le martyre : « quant à moi, quoiqu’il advienne, quoique je fasse, je resterai cloué à une croix, jusqu’au dernier souffle » (février 1952). Et, en août 1955 : «  je ne crois plus à une Algérie française. Les hommes de mon espèce sont des monstres, des erreurs de l’histoire. »

Cette correspondance fournit aussi l’occasion de connaître l’opinion d’Amrouche sur certains de ses contemporains : Armand Guibert, le général de Gaulle, Albert Camus… Expéditif («  vu longuement ici Frisson Roche : sans intérêt »), son jugement peut, avec la même assurance, se révéler protecteur : « j’ai vu Kateb(2) aujourd’hui (…). De la longue conversation que je viens d’avoir avec lui, il résulte que l’homme est égal, sinon supérieur à son livre. Il a sur l’avenir possible de l’Algérie, sur les rapport de la langue arabe et de la langue française, des vues vastes et profondes (…). Si tu peux agir en sa faveur, n’hésite pas. Il en faut la peine » (octobre 1956).

Deux figures occupent une place à part dans ces lettres : André Gide et surtout Saint-Exupéry qui, selon Amrouche « était la mesure de l’homme ».

« Volontiers donneur de leçons », Jules Roy rappelle enfin que «  c’était lui, le Kabyle – le bougnoul comme il s’appelait parfois en termes de défi – qui nous apprenait à nous exprimer. Il nous en faisait baver. Il exigeait que nous traitions la langue française avec tous les honneurs qu’elle méritait. Dans le domaine de Bossuet et de Baudelaire, il était chez lui. »

 

1-    L’Algérie

2-    Kateb Yacine qui venait de publier Nedjma.

 

Edition Edisud, 1985, 114 pages

14/05/2010

Alger, Lavoir galan

Nadia Galy

Alger, Lavoir galant


nadia2.jpgNadia Galy est une nouvelle venue, Alger Lavoir Galant est son premier texte. L'intrigue raconte sur un ton incisif, les déboires de Samir alias Jeha commerçant de son état, une sorte d'imbécile heureux dont la vie va basculer de la lucidité à la folie.

Le style et le texte de Nadia Galy s'inscrivent dans le sillon d'un Boualem Sansal. Avec moins de force, certes, moins de densité et de causticité, quelques longueurs et formules superflues. Mais enfin, l'esprit est là : un ton incisif et un brin railleur. Alger Lavoir galant est un récit qui pourrait être divisé en deux temps. Le premier voit un modeste commerçant, une sorte d'imbécile heureux, laid à faire peur mais gentil et blagueur, se transformer. Son surnom est Jeha, un mélange de Toto et de Guignol. La vie s'écoule entre le magasin, l'appartement où il crèche avec sa mère, le grand-père et ses sept sœurs, et la bande de copains tout aussi paumés. Jusqu'au jour où il reçoit un recommandé du ministère de la Justice instillant quotidiennement sa dose d'anxiété et d'angoisse chez cet homme jusque-là, imbécile certes, mais heureux.

Un accident, un ballon reçu en pleine tête, expédie notre homme dans un coma léger. À son réveil et quelques séances de psychothérapie à la clef, le héros de Nadia Galy est transformé. Fini ce surnom de Jeha, Samir entend réintégrer son corps, recouvrer son identité et se faire respecter. Désormais Samir existe, son regard sur la société devient lucide. Il « venait de décider qu'il désirait vivre au-delà de tout. Sinon, ce n'était pas la peine qu'il reste vivant. » « Il quittait définitivement le baraquement des Panurges, des béni-oui-oui et des culs-bénits. (...) il en avait assez des barbus et des galonnés, assez des peines-à-jouir. » « Vivre » c'est-à-dire assouvir une libido trop longtemps éteinte. Il le fera avec Selma, sa promise. Leur nid d'amour sera un lavoir abandonné sur la terrasse de son immeuble. Un nid d'amour qui se transformera en antichambre de l'enfer pour Selma.

Dans une seconde partie se tient le procès pour lequel Samir est convoqué. Nadia Galy fait alors de ce sujet la parabole, démonstrative et peu crédible, des rapports entretenus entre l'« Armada », les dignitaires du régime, et le peuple algérien, simple sujet de ces messieurs et mesdames.

Nadia Galy vient de publier un deuxième roman, Le Cimetière de Saint Eugène chez le même éditeur. Nous y reviendrons.


Edition Albin Michel, 2007, 232 pages, 16 €