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28/04/2014

Les Trente glorieuses sont devant nous

Karine Berger et Valérie Rabault

Les Trente glorieuses sont devant nous

image_67688385.jpgKarine Berger et Valérie Rabault sont aujourd’hui députées socialistes. La première élue des Hautes Alpes la seconde du Tarn et Garonne et tout nouveau rapporteur général du budget à l'Assemblée. Toutes deux se trouvent aux avants postes de la fronde, à tout le moins des tentatives de bémol apportées par quelques députés socialistes au plan d’économies de 50 milliards défendu par le Premier ministre. Discussion et vote prévus  mardi 29 avril à l’Assemblée nationale. 

Il y a trois ans « nos » deux députés commettaient de concert un livre au titre prometteur et optimiste. Membres du Parti socialiste, elles n’étaient pas alors élues, mais directrice de la stratégie Etude et marketing du groupe international d’assurance Euler Hermes pour Karine Berger et spécialiste des risques de marché sur les produits dérivés chez BNP-Paribas pour Valérie Rabault .

Dans Les Trente glorieuses sont devant nous, ces deux femmes tranchent avec la sinistrose ambiante et le pessimisme responsable affiché en costume cravate. Elles montrent que ce qui a fait le succès de la France dans un passé récent c’est un modèle particulier de développement économique. Un modèle qui combine une intervention de l’Etat aux efforts et à la recherche de profit des entreprises privées, la « prise de risque économique » écrivent elles. Un modèle qui a su développer un système de protection et de solidarité sociales. Enfin un modèle ouvert sur les autres.  L’identité nationale ne se limite pas ici au seul système de protection sociale. Elles y ajoutent  le rôle de l’Etat (colbertisme et centralisation mais aussi éducation républicaine et laïque) et l’ouverture à l’Europe, au monde et… à l’immigration. L’immigration «  est l’une des pierres angulaires du succès économique, de 1945 à 1975. Elle constitue sans conteste un élément incontournable du « modèle français ».

En trois mots, il s’agit là du triptyque républicain : « liberté, égalité et fraternité ».

La liberté est ici la liberté d’entreprendre adossée à un Etat interventionniste, la prise de risque sera collective notamment dans le domaine onéreux de la recherche et du développement. Eh oui, après notamment les travaux de l’économiste coréen Ha Joon Chang, Karine Berger et Valérie Rabault renvoient les idéologues néolibéraux à leurs chères études et remobilisent l’Etat et ses commis pour la bonne marche de l’économie.

L’égalité revient à évoquer bien sûr le modèle social français. Elle exige pour demain de mieux répartir les fruits de la croissance promise. Quant au volet fraternité, pour Karine Berger et Valérie Rabault il s’agit à la fois de plus d’Europe et d’une ouverture au monde. « Si elle [la France] ne décide pas de s’ouvrir aux autres pour relancer le renouvellement de la population, elle sera condamnée à se voir mourir, à voir sa créativité estompée, son système de protection sociale démantelé et ses villes cloisonnées. »

Or, depuis une quinzaine d’années « la France a tourné le dos à son fameux modèle. (…) Elle a tranquillement intégré l’antienne selon laquelle ses pesanteurs bureaucratiques et étatiques seraient son principal handicap (…) ». « En plébiscitant la « rupture » depuis la fin des années 90, les Français ont opté pour la dislocation de leur équilibre politique, économique et social. »

C’est à ce modèle qu’il conviendrait de revenir pour s’assurer un futur fait de nouvelles « Trente glorieuses ». La croissance oui mais sans forligner ! Après deux chapitres d’éco-fiction sur le devenir de la France en 2040 partagé entre « conte noir » et scénario de prospérité, nos auteures entrent dans le vif du sujet. Elles insistent sur l’importance des « choix de politiques économiques adoptées » et rendent à l’Etat et à ses grands commis leurs fonctions de décision et leur capacité à influer sur le devenir national. En somme, des dirigeants responsables et intéressés au seul bien commun. De la crédibilité, de l’élan et de l’allant. La quadrature du cercle de l’électeur lambda.

Le projet « France européenne 2040 » développe cinq objectifs (une croissance de 2 à 3% par an, une hausse de la productivité, du mieux en matière d’emploi et de santé et le développement énergétique du pays). Les moyens, le « business plan » ou le « management »  comme l’écrivent les auteures, se déclinent en trois points : une vision collective mise en musique par la puissance publique ; une meilleure répartition du gâteau de la croissance et enfin, une ouverture à l’Europe et au monde. Il faut ici laisser de côté le chiffrage du programme et le débat sur les justifications, les finalités et les conséquences de la croissance. Le lecteur pourrait pourtant discuter le « lien étroit entre richesse économique et bonheur des sociétés ». L’optimisme et le volontarisme de ce livrene sont pas encore vendus. Pour convaincre le citoyen-électeur il faudra sans doute davantage qu’un programme. D’autant plus que nos auteures vantent les mérites de la croissance et plaident en faveur du développement du nucléaire, ce qui pourrait faire froncer quelques sourcils. Idem quant à l’action de la main visible de l’Etat (jusqu’où l’étendre ?) ou en matière éducative (l’utilitarisme ici prôné qui vise à favoriser certaines matières sur d’autres aurait de quoi inquiéter les descendants de Condorcet).

En revanche, pour ce qui est du rôle de l’immigration, les propositions des deux économistes ne surprendront pas. Du moins pas ceux qui, familiers de la littérature économique et des ouvrages d’experts montrent que la France – et l’Europe en général – devra recourir à l’immigration pour contribuer à la croissance future du pays, contribuer à résorber le déséquilibre entre actifs et inactifs et faire en sorte que le pays, sous le poids du vieillissement de sa population, ne se rabougrisse pas trop vite. Car si Sollers gratifia la France du qualificatif de « moisie », les perspectives démographiques pourraient lui adjoindre celui de « grabataire ».

Comme pour tant d’autres économistes et spécialistes de la question, l’affaire est entendue mais nos deux auteures l’expriment, elles, d’une bien étrange façon : « Pour remédier » auvieillissement et au manque de main d’œuvre « une solution sera de faire appel aux talents et à la « niaque » de populations plus jeunes hors de France. C’est le plan « fraternité » du modèle français. C’est bien évidemment la dimension la plus fragile, sans doute la plus contestable et de toute façon la plus aventureuse du business plan. Mais ne nous trompons pas : sans cette hypothèse, le modèle ne tourne pas, et le cercle vertueux de la prospérité, ne pourra pas s’enclencher. »

Ainsi dans leur scénario de croissance à 2 voir 3 % pour les trente prochaines années, le recours à l’immigration, et ce quels que soient les niveaux de qualification, est indispensable et pourtant, écrivent-elles, il s’agit de la « dimension » la plus « fragile », « contestable » et « aventureuse » du scénario. Le lecteur ignore pourquoi. Et pour enthousiasmer des troupes électorales qui trainent déjà la patte, il y a sans doute mieux. Certes l’immigration ne constitue qu’un volet d’un projet chiffré à 90 milliards d’euros sur trois ans (30 milliards pour l’Education, 21 pour les transport en commun et autant pour l’énergie, 15 milliards pour la santé et 3 milliards pour l’agriculture) et qui devra mobiliser non seulement les partenaires privés et sociaux mais aussi l’Etat, pour autant, quelques développements sur ce besoin d’immigration et ses effets escomptés n’auraient pas nuit pour convaincre le chaland. Par les temps qui courent, cela n’aurait pas été de trop…

Si après les élections présidentielles de 2012, un scénario de réduction des flux migratoires devait advenir, nos deux auteurs ne parieraient pas non plus un kopeck sur notre système de santé (pénurie de médecins, besoin de main d’œuvre dans les hôpitaux, etc.). La peur de l’autre et le repli sur soi auraient deux conséquences funestes pour le pays : se priver de l’apport de richesses et de créations venu d’ailleurs et voir son territoire abimé par le développement des « ghettos ». D’ailleurs, à partir d’une extrapolation américaine, elles estiment, toute chose égale par ailleurs selon la formule, à quelques 80 milliards d’euros le coût de la ghettoïsation en France. Les Français auront besoin demain de petits camarades venus d’ailleurs, mais alors, il faudra mettre le paquet en matière d’intégration et en premier lieu dans le domaine de l’éducation. Il faudra savoir ce que l’on veut et ne pas répéter certaines erreurs passées. Karine Berger et Valérie Rabault ont raison de prévenir leurs concitoyens.

Déjà, elles constatent que « la proportion d’étrangers dans la population active ne cesse de baisser depuis le début des années 2000, passant en 2007 de 6,2 % à 5,4 % quand tous les autres pays connaissent la tendance inverse Au royaume uni la proportion, cette année là est de 7,2 % contre 4 % en 2000, en Allemagne 9,4% contre 8,8%, en Espagne 9% contre 2,5% ». Partant d’une prévision de l’Insee selon qui d’ici à 2040, les plus de 60 ans constitueront un tiers de la population (une proportion multipliée par deux en 30 ans), nos auteures en arrivent à leur proposition. « Pour assurer un ratio population active sur la population totale à peu près stable dans les trente prochaines années, l’appel d’environ 10 millions de nouveaux arrivants sur le territoire français serait nécessaire ». 10 millions sur 30 ans revient à admettre sur le territoire national plus de 330 000  immigrés par an soit trois fois plus que le « solde migratoire net » de 2010.

Ces affirmations, à l’instar des développements sur l’Europe, la mondialisation ou la question éducative auraient mérité plus d’explications et plus de pédagogie. Tribalat par exemple a montré avec force qu’il fallait manier avec prudence la notion de « solde migratoire » lui préférant celui de « flux » des entrées d’étrangers. Idem en matière d’évaluation des besoin en immigrés. Sur ce plan, le démographe Hervé Le Bras avance d’autres données (136 000 nouveaux migrants d’ici à 2050 pour simplement maintenir le niveau actuel de la population active). En revanche en ce qui concerne le maintien du rapport actifs/inactifs, il faudrait, selon lui une immigration annuelle comprise, selon les estimations, entre 900 000 et 1,3 million de personnes d’ici à 2025. A ce niveau, il n’est pas dit que les pays du Sud puissent satisfaire à de tels besoins ou en aient seulement envie…

Tout cela pour dire que sur ce sujet il y a débat, les chiffres changent d’une prévision à l’autre, et la faisabilité de tel ou tel scénario varie en fonction de telle ou telle étude. Alors, sur ce sujet, pour convaincre une opinion publique plutôt réticente, il faudra davantage qu’une affirmation rapidement étayée et étonnamment qualifiée ici de « contestable », « fragile » et d’ « aventureuse ». Pour convaincre et taire les peurs et les démagogues, il faudra en faire un peu plus. Comme dirait Bourdieu inspiré par Spinoza : « il n’y a pas de force intrinsèque de l’idée vraie »… A peine installée dans ses nouvelles fonctions de rapporteur général du budget à l'Assemblée, Valérie Rabault, avec sa complice Karine Berger, travaillent à des scénarios alternatifs au plan d'économies présenté par Manuel Valls. Être dans le vrai ne suffira pas pour être entendues.

 

Edition Rue Fromentin 2011, 204 pages, 20€

27/04/2014

La citation du jour

« En fait, la détermination et la fermeté m’avaient déjà quitté dans l’avion. Pendant le vol alors que je croyais m’éloigner de plus en plus du gouffre bouillonnant en plein effondrement, je m’approchais de plus en plus, sans le savoir, d’un autre abîme, caché en moi, tout aussi bouillonnant et vide, tout aussi criblé de doutes et d’hésitations. »

David Albahari, Hitler à Chicago, Les Allusifs 2008

26/04/2014

La citation du jour

« Les gens comme moi – et presque tout le monde est comme moi, sans toutefois l’admettre – finissent par ne faire qu’un avec leur rôle. Nous sommes le rôle que nous jouons. N’est-ce pas Shakespeare qui a écrit : « Le monde entier est un théâtre, et les hommes et les femmes ne sont que des acteurs » ? Ou quelque chose du genre. (…) Pas bête ce William. Les psys, dans leur jargon, nous répètent jusqu’à plus soif qu’il faut être vrai, authentique, fidèle à soi. Il y a quelques siècles déjà, Shakespeare avait compris déjà que c’était de la bouillie pour les chats. Les moi auxquels nous sommes censés nous conformer sont de simples constructions – des rôles que nous jouons,  des rôles qui nous sont confiés ou que nous inventons pour nous-mêmes. Le conseil suivant serait beaucoup plus utile : soyez fidèle au rôle qui vous échoit. Devant pareille idée, la plupart des gens se récrieraient, mais prenez la spontanéité, par exemple. Les enfants sont naturellement spontanés, ils naissent ainsi, et pourtant leurs parents leur répètent que c’est mauvais. Pense avant d’agir. Ne saute pas dans cette flaque de boue. Mais vous en mourez d’envie. A partir du moment où vous vous retenez, ou vous contournez la flaque, vous dérogez à votre nature. Vous incarnez un rôle et prenez la personnalité qui l’accompagne, celui du gentil petit garçon qui remise son vrai moi dans quelque obscur recoin. »

 

Neil Bissoondath, Cartes postales de l’enfer, Phébus 2009

 

 

 

25/04/2014

La citation du jour

« Je  n’aime pas beaucoup l’expression frelatée de « devoir de mémoire », qui me semble, au fond, à peine moins rébarbative que celle de « devoir conjugal ».

Guy Scarpetta, Guido, Gallimard 2014

 

 

21/04/2014

Le Destin du touriste

Rui Zink

Le Destin du touriste

 

ruizink.jpgLa littérature et les politiques ne cessent de se pencher sur les raisons qui poussent les migrants du Sud à débarquer au Nord. Plus rares sont les enquêtes sur les motivations des pérégrins qui quittent un septentrion riche mais gris pour un méridional pauvre mais lumineux. Pas grand chose sur ces voyageurs bedonnants et grisonnants, aux poches pleines ou aux pensions de retraite ravigotées, rien sur les agités de la libido, les souffreteux aux psychés grosses de « remord » de « mal-être » ou de « culpabilité », rien sur les babas et les gogos friands d’exotisme et moins encore peut-être sur les accros à l’adrénaline en manque de frissons. Le Destin du touriste de l’écrivain et universitaire portugais Rui Zink fait de ces derniers, le sujet de son livre. Le premier traduit en français. Il s’agit d’un conte satirique et philosophique nullement fictionnel. Il suffit pour s’en rendre compte de taper sur son moteur de recherche préféré « tourisme extrême » pour s’apercevoir qu’un « concept » nouveau fleurit chez quelques agences de voyage et autres tours opérateurs : l’organisation du tourisme de l’extrême, le voyeurisme de la misère et de la guerre, le grand émoi, la grande « peupeur » des aventuriers des temps modernes. Un petit tour en Irak ou en Afghanistan, un autre à Haïti ou au Darfour et hop ! Retour au bercail. Car ils reviennent tous chez eux, dans leur « home sweet home », avec leur viatique d’esbroufes à faire pâlir la parentèle et le voisinage. Comme l’écrit Rui Zink, de ce côté de l’hémisphère et dans le sens nord-sud, le voyage « est une valeur socialement positive ».

Le Destin du touriste est un roman qui dérange. Tout à tour angoissant, agaçant, drôle, ironique, répétitif, il met en scène une semaine de vacance « en demi pension » d’un certain Servagit Duvla alias Greg dans la « zone ». La « zone », c’est « l’enfer », « la maison du diable » ou plutôt le paradis des fêlés du ciboulot,  des fanas de la roulette russe, des voyeuristes participatifs ou des participants voyeuristes. Dans cette partie d’un pays qui en compte tant sur terre vous aurez droit, cher touriste, à la guerre, à la violence incontrôlée des enfants-soldats, à la misère la plus crasse, aux rapts et aux scènes de barbarie parmi les plus inimaginables. Comme Greg vous pourrez craindre qu’un obus atterrisse au milieu de votre chambre d’hôtel, croiser une vieille femme portant son enfant sanguinolent dans l’indifférence générale, assister en plein marché à la plus suggestive des pendaisons, voir s’évaporer une flopée de Philippins en vadrouille, goûter au charme d’une plage couverte de mines, trouver un ou deux cadavres pataugeant en bord de mer ou dans la piscine de l’hôtel… Avec un peu de chance vous pourrez même subir une agression en bonne et due forme et, acmé de l’acmé, être kidnappé !

Greg traîne sa carcasse dans ce foutoir chaperonné par Amadou, le sympathique chauffeur de taxi. Entre deux coups de téléphone peu amènes à son épouse peu causante, Amadou comprend que son touriste est d’une autre encre que le vulgum pecus des étrangers par lui transportés. Greg ne recherche pas seulement le danger, il est du genre suicidaire. Rui Zink par un montage subtil révèle les dessous et le pourquoi de la « mission » que s’est donné son héros.

Critique féroce de la marche du monde, ces « manèges de la mort » où le cannibalisme est « élevé au rang d’art et spectacle » serviraient à distraire de leur ennui les citoyens du Nord développé. La charge est forte et brutale, boursouflée ici ou là de quelques longueurs, mais rudement efficace pour, une fois n’est pas coutume, déplacer les soupçons sur d’autres migrations.

 

Edition Métaillé 2011, 191 pages, 18€

20/04/2014

La citation du jour

« J’en fais le serment alors : une fois là où nous pourrons être en vie sans avoir à justifier, détailler, exhiber la moindre seconde nous ayant conduits  avec tant d’autres à l’exil, plus jamais je n’emprunterai le chemin des  mots qui me ramène au drame. Nous serons neuf et tu auras le droit de croire  aux promesses du monde. »

Carole Zalberg, Feu pour feu, Actes Sud 2014

19/04/2014

La citation du jour

« La deuxième fois qu’on le découvrit rongé par les charognards dans le même bureau, avec le même uniforme et dans la même positon, aucun d’entre nous n’était assez vieux pour se rappeler ce qui était arrivé la première fois mais nous savions qu’aucune preuve de sa mort n’était évidente étant donné qu’une vérité cache toujours une autre vérité. Les moins prudents eux-mêmes ne se fiaient pas aux apparences, on l’avait si souvent affirmé l’épilepsie le ravageait et il s’écroulait sur son trône en pleine audience, se tordant sous les convulsions et vomissant une écume de fiel, et il avait perdu la voix à force de discourir, des ventriloques se dissimulant derrière les rideaux pour faire croire qu’il parlait, et des écailles d’alose lui poussaient sur le corps pour le punir de sa perversité, et dans la fraicheur de décembre sa hernie lui chantait musique et il ne pouvait se déplacer qu’à l’aide d’une chaise orthopédique dans laquelle il trimballait sa roupette herniée, et un fourgon militaire avait livré à minuit par la porte de service un cercueil avec des incrustations d’or et des torsades pourpres (…), pourtant quand les rumeurs de sa mort semblaient les plus sûres on le voyait paraître plus vivant et plus autoritaire que jamais au moment le plus imprévu pour imposer d’autres caps imprévisibles à notre destin. »

Gabriel Garcia Marquez, L’automne du patriarche, Grasset 1976

18/04/2014

La citation du jour

« Je plains ceux qui vénèrent la puissance et la réussite.

Quand ils sont faibles, ils ferment leurs frontières,

Qu’ils repoussent quand ils sont forts. »

Ha Jin, La liberté de vivre, Seuil, 2012

14/04/2014

Les Vieux fous

Mathieu Belezi

Les Vieux fous

 

interview_Mathieu_BELEZI.jpgParu un an avant les célébrations du cinquantième anniversaire de l’indépendance algérienne, Les Vieux fous de Mathieu Belezi expédiait une charge lourde, puissante et efficace contre ce que fut la colonisation.

Dans une langue inspirée, forte, riche, portée par un souffle continu, l’auteur de C’était notre terre (Albin Michel, 2008), livre un roman étonnant, détonnant, définitif, univoque, pas tant sur la colonisation – on pourrait en décliner bien d’autres aspects - que sur l’âme coloniale, l’esprit de la présence française en Algérie, son principe et son essence. Tout le fond de commerce du parfait petit colon est inventorié. « L’impitoyable volonté du colon » plastronne ici, défile jusqu’à l’écœurement. Des bouffées délirantes de violence coloniale se répandent de page en page. Face au trop plein, il ne reste que la nausée ou l’acceptation froide d’une démonstration implacable et de haute volée littéraire.

L’incarnation du viol d’une terre et d’un peuple se nomme Albert Vandel, alias Bobby caïd, Bobby baroud, Bobby la baraka. Albert Vandel c’est 132 ans de colonisation exhibés en 140 kilos de graisse coloniale enfermée dans un « ventre coffre-fort ». Albert Vandel est un glouton, un  ogre, un vorace insatiable, un cannibale qui se gorge de tout ce que porte cette terre. Un assassin aussi. Cruel, sanguinaire, tortionnaire, pétainiste, il se repaît de ratons et de juifs. Richissime, il s’est approprié, par le vol, le pays et ses hommes, l’Algérie est sa « cassette fabuleuse ». Il y fait la pluie et le beau temps et les ronds de cuir de la métropole, les ministres et même le président Doumergue viennent béqueter dans ses mimines, grassouillettes et terribles. Ce titan ne dort que quelques heures. Priapique, il enfourche à qui mieux mieux fatmas et légitimes, il glougloute à la bouteille, crucifie l’Afrique jusque dans ses assiettes. Thaumaturge et chasseur de lion, c’est à coup de trique qu’il entend arrêter le « temps barbare » africain pour le tic-tac de la civilisation blanche et moderniste. Avec cet Albert Vandel, Mathieu Belezi a inventé un personnage hors norme pour une histoire unique.

Le lecteur assiste aux derniers jours de l’Algérie française. Vandel s’est retranché avec de ci-devant satrapes de l’ordre colonial dans son bordj près d’Alger. Les Vieux fous, au nombre de onze, sont devenus des marionnettes cacochymes, fatiguées, diminuées, mal en point. Tout ce triste monde se retranche au sous sol de la villa, dans un dortoir improvisé. Pour les protéger, quinze légionnaires déserteurs surveillent la propriété et les environs et, à l’occasion, se font un ou deux bougnoules. La villa regorge d’armes et de munitions ; à table on ne sert plus que du rata. Fini le menu Napoléon III des temps heureux du Centenaire. « Je peux vous le dire ils ne m’auront pas » éructe pourtant Vandel. Mais voilà ! l’Algérie de papa se limite dorénavant au bordj Saint-Léon. Ses kilos de graisse, Vandel les déplace sur un fauteuil roulant de paralytique. C’est Ouhria, l’ultime maitresse du pachyderme qui le pousse, le coiffe et tout le toutim. Lui, raconte, encore et toujours, l’histoire de ce pays, sa geste vaine et grandiose. Elle ne demande qu’à dormir : « foutez moi la paix, monsieur Albert, je dors. »

Belezi, en quelques 400 pages, brosse l’histoire de la colonisation, depuis la conquête au nom d’une drôle de république « qui croyait aux races supérieures et aux races inférieures » jusqu’à l’exode en passant par la révolte de Mokrani, le Centenaire de présence française ou les manifestations de mai 45. L’Algérie a été violentée jusque dans ses entrailles les plus profondes, jusque dans son âme la plus sensible. La bête monstrueuse débarquée du côté de Sidi Ferruch, un certain jour de juin 1830 court encore, ici ou là.

« C’est une histoire si révoltante que plus personne ne veut en entendre parler » écrit Mathieu Belezi. Oui ! Comme en écho, Boualem Sansal dans Darwin(1) prévient : « Ce n’était pas la guerre qui se déroulait à Alger (…). On ne combattait pas, on assassinait tout bonnement (…). On dira ce qu’on voudra, on se gargarisera de mots, mais les bombes dans les cafés et la gégène dans les caves, ça n’est vraiment pas la guerre. Il n’y a pas de promesse de paix dans ces merdiers, sinon celle des charniers, et la preuve en est que jamais la paix n’a montré le bout de son nez par ici et jamais les relations entre les deux pays n’ont été sereines. Ce n’est pas qu’ils se détestent, ça ne compte pas, ils font bien des affaires ensemble, mais les deux ont failli à l’honneur, dans la guerre comme dans la paix, et la honte est une gangrène, elle ne guérit pas, se propage, si bien qu’il faut couper toujours plus haut et qu’un jour nous serons forcés de trancher à la gorge pour nous guérir du pêché originel. » Les Vieux fous de Mathieu Belezi devrait y aider.

1- Gallimard, 2011

 

Flammarion, 2011, 431 pages, 22 €

 

 

 

13/04/2014

La citation du jour

« Quoi que tu fasses, la distance de la langue fait qu’un écart s’est creusé entre ton monde et le monde qui t’entourait. Pour toi, que nous sachions lire devait nous ouvrir la porte du paradis, mais cela ouvrait juste un peu nos yeux d’enfants, nous permettant de voir un monde différent du tien. »

Ahmed Kalouaz, Avec tes mains, Le Rouergue, 2009