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  • Bretons de Paris. Des exilés en capitale

    Didier Violain
    Bretons de Paris. Des exilés en capitale


    Bretons-de-Paris_2009.jpgA lire le très beau livre que Didier Violain consacre aux Bretons de Paris l’on se rend vite compte que l’expérience de l’exil est, toute chose égale par ailleurs, la même, que l’on viennent de Bamako, d’Alger ou de Bretagne. Il y est là aussi question de différences, de communauté, de mémoire spécifique et même de la revendication d’une double culture, française et bretonne.
    C’est souvent pour des raisons économiques que l’on décide un beau ou triste jour de quitter les siens pour aller trouver du travail à Paris, quand ce ne sont pas les entreprises elles-mêmes qui recrutent la main d’oeuvre sur place comme les usines Citroën par exemple.
    Débarqué Gare Montparnasse, l’immigré breton peut compter sur la solidarité des siens : famille ou réseaux communautaires et espérer échapper aux pièges de la grande ville, cette Sodome que chante Glenmor.
    Paris, qui a peut-être fait rêver, réserve pas mal de désillusions : le travail y est difficile : sans qualifications les premiers immigrés bretons trouvent à s’employer comme terrassiers, bonnes à tout faire ou OS à l’usine. « C’est au Breton que l’on donne les travaux dont personne ne veut! A l’usine, à l’atelier, au chantier, tout est assez bon pour lui. Et comme il vit au jour le jour, sans avance et que derrière lui se trouve une femme avec quatre, cinq, six enfants, ils s’attèle aux besognes les plus ingrates, quelquefois même les plus délétères. C’est vraiment le paria de Paris », ainsi s’exprime le Père Rivalin, en 1898, au congrès des associations ouvrières de Saint Brieuc. Plus tard ils seront chauffeurs de taxis, coiffeurs, restaurateurs avant de se tourner vers l’administration. La mémoire bretonne n’oublie pas non plus les moqueries, les propos xénophobes voir racistes, la solitude de l’immigré et sa nostalgie du pays et des siens...
    Avec de nombreuses photos couvrant plus de cent ans d’immigration et une soixantaine de témoignages, l’auteur Didier Violain, breton lui même et parisien depuis 1980, dresse l’histoire de l’immigration bretonne à Paris. Elle a commencé avec la seconde moitié du XIXe et s'est prolongée, par vagues successives, jusqu’après la Seconde Guerre mondiale. Il n’était pas rare encore dans les années 50 ou 60 de croiser de vieux Bretons fraîchement arrivés dans la capitale qui ne savaient pas parler le français.
    Les Bretons de Paris, du quartier Montparnasse notamment, de Saint Denis, de Versailles, de Villeneuve le roi ou d’Athis Mons ont réussi à maintenir vivant le lien avec la terre d’origine et à faire vivre une culture à laquelle des générations de Bretons, même nées à Paris, restent toujours attachées, même quand il n’est question que du souvenir des origines comme en témoigne Patrick Braouezec, le ci devant maire d’origine bretonne de Saint Denis.
    Pour entretenir cette mémoire, et plus tard développer un discours revendicatif et identitaire, les Bretons de Paris et de sa région se sont dotés de nombreuses structures associatives - à l’image de La Maison de la Bretagne - et de lieux tels ces cafés et restaurants bretons qui ont été de véritables points d’ancrage de l'immigration bretonne. Il faut dire, comme le montre aussi l’expérience kabyle, que les artistes, chanteurs et poètes bretons ont beaucoup fait pour populariser et ancrer le discours identitaire. D’ailleurs, pour beaucoup, le 28 février 1978 marque le renouveau de l’identité bretonne. Ce jour-là Alan Stivell triomphait à l’Olympia.
    Ainsi, et même si les conditions, les époques, les obstacles et autres cultures ne sont pas les mêmes, rien de nouveau donc sous le soleil de l’émigration qu’elle soit africaine, européenne ou bretonne.


    Edition Les Beaux Jours, octobre 2009, 25€

    (Il s’agit de la réédition d’un livre paru en1997 aux éditions Parigramme)



  • Le Marteau pique-coeur

    Azouz Begag
    Le Marteau pique-coeur


    get.jpgIl y a peu, avant sans doute ses accointances politiques, le côté volubile et souriant d’Azouz Begag savait faire naître de la sympathie. Son sens de la provocation et son humour faisaient autant dans cet a priori positif que le fait qu’il soit l’auteur du Gône du Chaâba. Avec ce premier livre, l’écrivain français (et non beur) natif de Lyon aidait le lecteur à mieux comprendre un pan de la réalité hexagonale. Il participait aussi, avec d’autres, à restituer la mémoire silencieuse ou douloureuse de bon nombre de nos concitoyens.
    Depuis, l’homme a vieilli. Les siens avec. Le narrateur du Marteau pique-coeur, lui aussi écrivain lyonnais et fils d’immigrés algériens, a l’âge de l’auteur. Il y raconte ce qui est arrivé ou arrivera à tous, la mort du père ; et aussi ce qui, heureusement, ne se produit pas dans toutes les familles, l’adultère de l’épouse. Ce récit, présenté comme un “roman”, balance entre la mort de l’être aimé et la trahison de la femme. Deux émotions, l’amour et la haine, deux chocs sismiques qui bouleversent l’existence jusque-là un brin insouciante et auto-satisfaite de l’écrivain-narrateur (à distinguer donc de l’écrivain-auteur), tout occupé à jouir de sa situation et de sa renommée.
    Ces deux secousses telluriques le terrassent. Avec la disparition du père remontent les souvenirs de l’enfance : le train électrique acheté sur le marché aux puces, le café du tiercé, la prononciation du français corrigée par le rejeton… Dans un colloque sur “Le tabou et le sacré” organisé au Maroc, le narrateur dévoile, publiquement, l’adultère de sa femme et précise qu’elle l’a trompé avec Marwan, un soi-disant ami palestinien, reçu au cours d’un séjour aux États-Unis dans toutes les règles de l’hospitalité “arabe”. Comment, s’étrangle le cocu, ce “frère” a-t-il pu violer les règles de l’hospitalité et ainsi “baiser” sa femme ? Tandis que le narrateur s’attache à dégager des explications toutes culturelles à un événement qui mériterait d’autres grilles de lecture (à commencer par ce “coût de la reconnaissance sociale” dont il doit s’acquitter), les participants au colloque réagissent vivement à ce qui constitue l’objet de toutes les attentions sacralisées du nif (honneur) arabo-berbère et, au-delà, méditerranéen : le sexe et d’abord le sexe de la femme.
    Abboué, son père, sera enterré à Sétif. Le narrateur est de ce dernier voyage paternel, de ce retour définitif à la terre qui a vu naître et partir un jeune homme plein de force et d’espoir et s’apprête à recevoir un vieillard qui a dû laisser derrière lui bien des illusions. Louisa, la petite-fille du défunt, les accompagne. Ce voyage marque symboliquement un âge dans le temps de la migration : celui de la transmission et du legs aux générations. Sous cet angle, le livre peut décevoir, surtout si on le compare au riche et innovant roman de Jamel Mahjoub, Là d’où je viens, qui lui aussi a pour trame un divorce, la mort de l’aïeul et le voyage d’un père en compagnie de son fils. Pour Begag, tout semble se résumer à une réaction d’humeur après la déconvenue sentimentale et la solitude laissée par la disparition du père.
    Reste l’écriture de Begag, légère, débordante d’une ironie et d’un humour souvent érigés en remparts à l’émotion, et ses images qui semblent sorties d’un tableau naïf. Le marteau pique-cœur est un hommage poignant rendu au père. À cette figure du chibani parti à la fleur de l’âge découvrir de nouveaux espaces.

    Edition du Seuil, 2004, 251 p., 18 €

  • Éboueur sur échafaud

    Abdel Hafed Benotman
    Éboueur sur échafaud


    images.jpgEn 2000 l’auteur faisait paraître chez le même éditeur, Forcenés, un premier recueil de nouvelles. Les histoires terrifiantes plongeaient dans le tréfonds de l’espèce humaine pour en extirper une charge de violence impressionnante. On sortait de cette lecture comme souillé et cela était sans doute à mettre au compte de l’intégrité de l’auteur et au crédit de sa plume. Dans cet Éboueur sur échafaud, Abdel Hafed Benotman raconte son histoire. Celle justement qui a conduit un gamin à emprunter les chemins de la débrouille, de la révolte et au bout celui de la violence. Il accomplira le circuit complet : police, dépôt, justice, éducateurs, psychologues, jusqu’au piège de la prison qui “ne souhaite engendrer que des monstres.”

    La famille Bounoura est domptée avec une poigne de fer par Benamar, le père despote adepte de la torgnole musclée à l’encontre de ses enfants comme seule méthode éducative. Il les bat jusqu’à les laisser sur le carreau, jusqu’à les terroriser. Nabila, la mère, est à moitié folle. Les coups reçus comme la peur du père casseront les liens au sein du foyer aussi sûrement qu’ils laisseront leurs marques sur les corps et dans les têtes des quatre membres de la fratrie.

    Nono, l’aîné, après avoir été expédié en Algérie par le dictateur pour un service national destructeur, revient en France. Soumis, il abandonne ses rêves de bohême pour prendre à son compte l’héritage paternel tout en vomissant sur ses frères “arabes”.

    Karima, l’intello, fuit l’ambiance brutale et délétère dans des études studieuses et brillantes : “elle avait décidé de passer de l’autre côté, dans l’autre camp”, écrit Benotman.
    Reste Nadou “la préférée” de Fafa, le petit dernier de la tribu Bounoura. Tous deux sont embarqués dans des dérives, finalement parallèles. Si Nadou, en multipliant les tentatives de suicide et en se marginalisant, retourne la violence contre elle, Abdel Hafed Benotman, alias Fafa, finira par retourner cette violence trop longtemps accumulée et contenue contre la société. Il entre en résistance, contre les autres, contre le monde mais aussi contre lui-même : “monsieur et madame Bounoura avaient fait de Fafa un parfait masochiste sans le savoir, sans le vouloir, un artiste sans art. N’ayant plus sa dose chez lui, Fafa allait chercher la douleur ailleurs, dans la rue, seul endroit où la société, trafiquante d’avenir, deale sa came : la folie”.

    Avec une justesse de ton et sans jamais donner dans le sensationnel ou l’exotique, Abdel Hafed Benotman raconte une histoire terrible celle qui conduit un enfant, par la faute des hommes à “douter de l’enfance” et à “dégueuler [un] avenir qui lui [donne] la nausée”. Éternelle histoire qui se répète et se répétera. En cela Éboueur sur échafaud est aussi un témoignage utile sur notre époque et ses dérives. “Mal écrit parce que mal vécu ?” interroge en exergue l’auteur qui, plus loin, explique que Fafa “cherchant un territoire vierge que nul ne pouvait fouler, s’était mis à écrire. Illettrés, ses parents ne pouvaient venir saccager cet espace de liberté créé”. Plutôt bien écrit parce que mal vécu !

    Edition Rivages / Écrits noirs, 2003,189 pages, 15 €

    Photo : Léo Ridet

  • Chibanis

    Philippe Bohealy et Olivier Daubard,
    Chibanis


    Chibanis.jpgLes auteurs, le premier est comédien et metteur en scène, le second, artiste paysagiste et photographe, ont rencontré et écouté pendant plusieurs semaines les récits d’une quinzaine de “chibanis”, ces vieux Algériens (ici de Clermont-Ferrand) qui “sont passés à travers toutes les gouttes de l’Histoire” : l’exil, le quasi esclavage salarial, les logements insalubres, les maladies qui en découlent, les accidents de travail avec parfois la mort au bout, la misère, la solitude loin des siens restés au pays...
    À partir de ces entretiens, ils ont écrit un texte avec les mots de ces rescapés, des mots illustrés par une vingtaine de photos et de portraits. Récits souvent poignants, jamais larmoyants ou misérabilistes, écrits à la première personne et présentés comme “un acte de mémoire dont ce livre serait le passeur”.
    Aujourd’hui, pour ces vieux Algériens de France, les journées sont longues, sans but. Des journées entières à arpenter toujours les mêmes rues, à refaire toujours le même chemin, celui du premier jour. Voilà qui rappelle les déambulations quotidiennes des personnages  de Gare du Nord, le roman d’Abdelkader Djemaï.
    Errance d’une vie. Errance des derniers jours. Seul et sans attaches. Silhouettes fragiles mais toujours dignes qui passent dans l’indifférence d’une société si pressée qu’elle en oublie ses « éternels principes »… et préfère tirer un trait sur ce qu’elle leur doit.
    Au fond, si ces portraits et ces témoignages sont si bouleversants, ce n’est certes pas pour les larmes versées sur des existences volées. Ils ne les demandent pas et ne cherchent même pas à les provoquer. Ils sont loin de se poser en victimes. Eux ! Que chacun mettent la main à sa conscience, ils ne sont pas là à donner des leçons.
    Le temps a passé et le temps il passe pour rien” disent tristement ces chibanis. Le temps a passé certes. Pour rien ? « Faut voir… » comme chantait Gainsbourg.

    Préface de Jean Michel Belorgey, édition Bleu autour, 2002, 59 pages, 10 €


  • Terre d'ombre brûlée

    Mahi Binebine
    Terre d'ombre brûlée


    480443.jpgMahi Binebine, peintre et romancier, signait ici son sixième livre dans lequel il combinait au plus près ses deux activités. Terre d'ombre brûlée raconte l'histoire et la chute d'un peintre autodidacte, marocain immigré à Paris. Nous sommes loin des descriptions romantico-nostalgiques sur les charmes de la vie d'artiste ou de la bohème. Notre peintre est couché sur un banc vert, les rayures bleues et blanches de son pyjama tranchant sur le blanc de la neige. À mesure que le froid s'infiltre sous la peau mal protégée par de fines bandelettes qui compriment le corps davantage qu'elles ne le réchauffent, à mesure que s'épaissit la couche neigeuse, le narrateur livre son histoire. Son esprit "infesté" par les souvenirs donne à lire un récit décousu où les images et les personnages s'entrechoquent jusqu'au délire. Les souvenirs de "la boue de l'enfance", dans les ruelles de Marrakech, se mêlent aux évocations de l'exil et à ce présent sur un banc aux clous rouillés de la banlieue de Clichy.

    Les femmes des premières années et celles des temps nouveaux se télescopent. Ainsi Aïcha la mère devenue folle après la disparition de Mouna la plus jeune de ses filles, Mme Ouaknine, "Maman-l'autre", survivante, avec Ishaq le fossoyeur, de la communauté juive de la vieille cité almohade ou Soukhaïna, la femme aimée par l'adolescent croisent Martine, l'amante aujourd'hui envolée, Yaffa la voisine israélienne que sa mère a abandonnée pour aller vivre à Ramallah avec un jeune palestinien, Laurence, étudiante en art et France Dubois, "fille et petite fille de galeristes de renommée internationale", "la sorcière" qui sonnera le glas des dernières illusions de l'artiste peintre.

    Les compagnons d'infortune du narrateur viennent comme lui d'une autre terre. Ils traînent leur misère et leurs fantômes, d'ateliers de fortune en méchantes chambres de bonne, d'expositions minables en vernissages donnant droit à se sustenter, de petites compromissions en farouches refus d'aliéner leur peinture. Il y a là Antonio le Gitan, l'homme à qui le narrateur dit tout devoir, Harry, qui en fait de son nom afghan s'appelle Harroun, Désiré dit Dédé venu de Martinique et Paco le dernier soutien. À moins que ce ne soit Primera, une chatte recueillie avec qui s'entretient le peintre marocain. La plupart de ces artistes appartiennent à l'"écurie" de M.Mariano, le Catalan propriétaire d'une minuscule galerie dans la rue de Seine. Pour être pingre, il lui arrive tout de même d'en dépanner plus d'un et plus d'une fois même. Comme Kader, derrière le comptoir de son café ou Odette, la propriétaire de La Cambusse chez qui l'on vient casser une graine, arroser une maigre vente ou pleurer la disparition d'un compère.

    Mahi Binebine semble prendre plaisir à décrire (et dénoncer) un milieu de lui bien connu : ce monde de l'art où se joue "une vraie comédie sociale". Ici les collectionneurs sont des "charognards" ; la mort solitaire d'un peintre maudit inversant toutes les côtes : les toiles passent du mépris à la convoitise ; dans les vernissages, les flagorneurs hâbleurs développent "la rhétorique habituelle de ceux qui s'écoutent parler en débitant du vent" ; les engouements médiatiques demeurent éphémères et, chez les marchands d'art, l'appât du gain l'emporte sur la dignité. Le tableau est bien noir et le quotidien des artistes bien gris. Entre eux et les fous, la différence est bien mince. Seule diffère le temps d'immersion dans "l'espace de l'utopie". Séquentiel chez les uns. Définitif chez les autres. Sur son banc, transi de froid l'artiste, a entamé le voyage d'où l'on ne revient pas.

    Edition Fayard, 2004, 228 pages, 16 €

    Illustration: Mahi Binebine, Sans titre, 2008