Edgardo Cozarinsky
La Fiancée d’Odessa
Edgardo Cozarinsky est né en Argentine en 1939, petit-fils d’immigrés juifs fuyant les pogroms russes de la fin du XIXè siècle, il a grandi à Buenos Aires avant de venir s’installer à Paris en 1974. Cinéaste, il est aussi, comme écrivain, l’auteur de deux essais sur Borges et Henry James. Après Vaudou urbain (Bourgois, 1989) et Le Violon de Rothschild (Actes-Sud, 1996) ce recueil de nouvelles est sa troisième œuvre de fiction. E. Cozarinsky appartient encore à une génération où la littérature constituait encore la première ouverture sur le monde. Voilà pourquoi peut-être ses personnages ne peuvent s’appréhender qu’à travers la fiction romanesque. Aucune autre clef ne pourrait ouvrir sur ces existences marquées par l’exil, l’appartenance à des diasporas nombreuses, russe, juive ou argentine, le mélange poussé parfois jusqu’à la contradiction, les identités mêlées, les mémoires obscures et les tragédies totalitaires du dernier siècle.
Ici, le passé n’est pas une proprette et rectiligne avenue qui exhale une illusoire pureté. Non, il emprunte des chemins sinueux, au sol couvert d’aspérités qui laisse certes les corps meurtris, mais fait les âmes belles. L’histoire y est horizontale, confuse et foisonnante, souterraine autant qu’incertaine mais toujours irréductible à ces théories globalisantes, sèches et verticales.
Dans Hôtel d’émigrants, l’auteur mêle recherche documentaire et fiction, passé et présent. Si l’enquête menée par le narrateur se déroule aujourd’hui, l’histoire, elle, se situe à Lisbonne, en 1940. Les candidats à l’émigration fuyaient alors la nuit nazie. En s’éloignant vers un autre continent, ils voyaient s’éteindre « les dernières lumières de l’Europe ». Ils emportaient avec eux un monde fait de vies entrecroisées, peuplé de personnages obscurs et de secrets annonciateurs d’existences équivoques. Le mur des certitudes héritées du passé se lézarde sous les coups de boutoir du présent.
Exilée avec son époux en Argentine, La Fiancée d’Odessa raconte aussi l’histoire d’une bifurcation fondatrice. Cette secrète bifurcation est l’œuvre de cette audacieuse fiancée qui a préféré fuir les rives ukrainiennes de la Mer noire pour la pampa argentine. Son geste deviendra secret de famille, passant de génération en génération, par les femmes et uniquement par elles. L’histoire de l’aïeule sera transmise « comme un savoir dangereux, interdit peut-être ». Pourtant, un siècle après, ce secret est révélé à l’arrière petit-fils, ultime descendant sans progéniture de ce couple d’émigrants russes. Faut-il dénoncer l’identité usurpée par l’aïeule ou raconter ? Où est la vérité ? Pour E.Cozarinsky, l’appartenance à une communauté de destin et la foi en cette appartenance priment sur tout autre pseudo légitimité érigée en barrière.
La plupart des personnages de ce recueil sont en transit. Chassés et persécutés par l’Histoire, ils sont constamment confrontés à l’impermanence de toutes choses, à la mort (« Vue sur un lac, à l’aube » ou « amours obscures »), à la liberté (« Jours de 1937 ») ou à la tromperie (« Budapest »).
Ainsi, les existences et les vérités seraient, comme la vie elle-même, relatives et incertaines et supporteraient bien une salutaire dose de scepticisme...
Nouvelles traduites de l’espagnol (Argentine) par Jean Marie Saint Lu, Actes-Sud, 2002, 161 pages, 19,90 euros
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La Mémoire enchaînée. Questions sur l’esclavage
Françoise Vergès
La Mémoire enchaînée. Questions sur l’esclavage
En ces temps de confusions et de rivalités mémorielles, où les particularismes tendent à prendre le pas sur l’intérêt général, où le passé plombe le quotidien de beaucoup, le livre de Françoise Vergès aide à bien poser les problèmes, à mesurer les enjeux, et ce bien au-delà du sujet traité par l’auteur. Bien sûr, c’est d’esclavage dont il est question ici mais enfin le propos de l’auteur, la clarté de ses analyses et de son approche, comme le ton du livre, constructif, sans esprit polémique avec quelque bord que ce soit, pourraient être utilement repris ou repensés dans bien d’autres domaines - à commencer par celui de la mémoire coloniale - et par des groupes de populations qui exigent un devoir de mémoire et s’approprient l’injustice (et quelle injustice !) et les morts d’hier.
Françoise Vergès, qui est la vice-présidente du Comité pour la mémoire de l’esclavage (1) constate d’entrée que ces derniers temps le ton s’est « durci » et que l’on assiste à « un recul du débat politique » au profit d’une place plus grande « laissée à la violence ». Reprenant en exergue cette phrase de Franz Fanon, « je ne suis pas esclave de l’esclavage qui déshumanisa mes pères », elle rappelle alors l’essentiel des « objectifs premiers de la mémoire de la traite et de l’esclavage : le souci d’en écrire l’histoire et d’en assumer l’héritage s’entend à l’origine comme la volonté d’y prélever ce qui permet d’avancer, pour que le neuf advienne. »
Et de ce point de vue, la société française a déjà pris bien du retard. Ralentir encore le temps de la vérité ou simplement de la (re)connaissance serait hâter d’autant le temps du mensonge, des simplifications et des surenchères. Alors la voie est tracée.
Avancer ? C’est d’abord dire et enseigner les faits. Tous les faits : aussi bien la réalité de la traite, des systèmes d’exploitation esclavagiste et leur place dans l’histoire nationale, que les résistances des esclaves eux-mêmes. Avancer c’est aussi diversifier et élargir les sources et les archives et écouter les voix des esclaves portées par les chants, les poèmes et autres romans, c’est aussi procéder à une lecture critique de l’historiographie abolitionniste et dire que le combat pour l’abolition de l’esclavage ne signifiait pas la fin de la servitude et des rapports inégaux, c’est aussi dépasser le clivage entre « savants et militants » en posant la question non plus en termes de « devoir de mémoire », mais « en termes de relations politique [et] d’intérêt général ». Françoise Vergès invite à « un travail de refondation de ce qui unit, de ce qui est commun » à commencer par l’universalité des idéaux démocratiques et la participation au XVIIIe siècle des esclaves à l’avènement démocratique. Avancer c’est enfin inscrire symboliquement dans l’espace public la mémoire de la traite et de l’esclavage en répondant positivement aux demandes de créations de musées, de mémoriaux, de monuments…
Mais attention, si les mots ont un sens - et on peut légitimement penser qu’ils sont ici lourdement et symboliquement chargés - il n’y a pas un simple retard des études universitaires et historiques en France mais « un point aveugle dans la pensée française », un « point aveugle » qui marque selon l’auteur l’impossibilité de réconcilier « la patrie des droits de l’homme » « et le régime d’exclusion organisée de ces droits qu’est l’esclavage ». « (…) Si la France assumait son histoire conflictuelle, acceptait la pluralité des mémoires, considérait l’antagonisme des intérêts et modifiait ainsi le récit national, cela permettrait de reprendre sur de nouvelles bases le récit républicain et ce qui est appelé « intégration ». Il faut donc songer à offrir un « espace à la parole publique pour que les violences soient dites ».
Et, pour en rester au niveau sémantique, à la « repentance », qui se passe « entre soi et soi », Françoise Vergès préfère l’« excuse » qui suppose un lien relationnel et ne prône pas « l’oubli » mais son « dépassement » : « dépasser l’oubli, ce n’est pas poursuivre la rature, mais donner à comprendre. Les traces sociales et culturelles de l’esclavage perdurent sur les terres où il a eu cours. Il n’y a certes pas de continuité historique stricte entre l’esclavage et les injustices présentes, mais assurément des échos, des constantes. »
À ce propos, comme les ghettos en France seraient d’abord des ghettos de riches (2) il est cocasse et surtout instructif de lire que le communautarisme est une invention des colons : un « communautarisme colonial [qui] prohibait toute expression interculturelle, tout mélange ». Que ce communautarisme participe aussi de l’incapacité de la France à intégrer son passé colonial et à repenser son identité et « inventer de nouvelles stratégies d’alliance » qui tiennent comptes des désirs et tendances à l’œuvre au sein de la société française, ces « affirmation d’identités qui ne veulent plus se fondre dans une identité universelle abstraite. Ces stratégies se fondent sur l’intégration, et non la disparition d’histoires et de mémoires issues de l’esclavage et du colonialisme ». Vaste chantier auquel doit s’atteler l’ensemble de la communauté nationale, toute couleur et origine confondue. Françoise Vergès nous y aide, elle qui n’entend pas porter la voix de la raison, cette abstraction sourde aux émotions et à la subjectivité, mais celle de la complexité, une complexité qui heurte à la fois les tenants d’un apartheid culturel ou ethnique et les défenseurs d’un universalisme républicain d’autant plus absolu qu’il est abstrait.
(1), Le comité, présidé par Maryse Condé, a publié en 2005 Mémoires de la traite négrière, de l’esclavage et de leurs abolitions (Éd. de La Découverte) qui est son premier rapport remis au Premier ministre, rapport dans lequel le comité dresse un bilan des mémoires, des insuffisances des manuels scolaires, de la recherche et des lieux publics et formule un certain nombre de propositions.
(2) Voir Eric Maurin, Le Ghetto français, enquête sur le séparatisme social, Seuil.
Edition Albin Michel, 2006, 205 pages, 16€ -
Les Petit-Fils nègres de Vercingétorix
Alain Mabanckou
Les Petit-Fils nègres de Vercingétorix
« Kimbembé est un homme bon, comme nous autres les Nordistes. Mais saura-t-il le demeurer au milieu de ceux qui ne le sont pas ? Si nous, de notre côté, nous connaissons l’homme de jour, ce n’est que toi qui apprendras à le voir de nuit, dans sa propre région. Reviens à Oweto le plus souvent, car nous tenons à notre petit enfant qui va naître... ». Cette recommandation d’un père à sa fille qui s’apprête à suivre son mari dans sa région d’origine est peut-être la phrase centrale de ce quatrième roman du poète et romancier congolais installé à Paris depuis plus de dix ans.
Homme du Sud, détaché dans le nord du pays pour y enseigner, Kimbembé se révèle bon, généreux, prévenant, galant, intelligent. Versé dans la littérature française, il conserve dans sa malle, tel un bijou dans son écrin, des livres signés Stendhal, Genet, Cohen, Hugo, Balzac et notamment un exemplaire de La Peste de Camus. Pour le coup et si l’on ose cette provocation, il ne lui manque plus que d’être Blanc ! D’ailleurs il doit l’être un peu puisque contre toutes les convenances et valeurs de son pays africain il a tenu à assister à l’accouchement de sa fille. Il n’y a que les Blancs pour faire cela et ce n’est plus le chroniqueur qui l’affirme mais ses propres amis et la sage-femme courroucée.
Mais voilà, comme le bon sens paternel pétri de sagesse africaine le rappelait à Hortense : ce Kimbembé-là est « l’homme du jour ». Elle découvrira sa part d’ombre.
Oh ! pas tout de suite. Hortense épousera d’abord son professeur. Cette union symbolisera « le mariage de l’unité nationale ». Pendant les festivités, l’auteur de « Bleu-Blanc-Rouge » glisse une scène drolatique où deux anciens feignent d’évoquer les souvenirs d’une France jamais visitée : le vin rouge, la Bourgogne, la Loire, le camembert et, supérieur à tous, le Coulommiers « dont l’odeur revient lorsqu’on rote deux jours après ! ».
Les époux et leur fille Maribé partageront quelques années de bonheur. De retour dans son village, Kimbembé enseigne l’histoire géographie et le français. Le ménage se lie d’amitié avec un autre couple « mixte » : Christiane et Gaston ; elle est du Sud, lui, comme Hortense, vient du Nord. Les années passent, le temps tisse des liens en apparence solides entre les deux foyers : « Nous alternions ces invitations et mangions ensemble deux fois par mois. Quelquefois, et bien plus tard, à l’âge de cinq ou six ans, Maribé allait dormir chez nos amis même si j’étais persuadée que cela chagrinait Christiane de ne pas avoir eu de descendance... ».
Mais, dans ce pays imaginaire, ancienne colonie française de l’Afrique centrale, appelé le « Viétongo », l’opposition entre le Nord et le Sud couve. La guerre civile finit par éclater, déchirant « Vietongolois » et « Vietongoloises ». D’un côté les partisans des milices gouvernementales secondées par les « Romains » ces factions armées fidèles au général Nordiste, Edou ; de l’autre les partisans de Vercingétorix, homme du Sud, et de sa milice « Les Petits fils Nègres ». Kimbembé se range au côté de Vercingétorix, le tribun démagogique et raciste, qui sait endormir son auditoire, galvaniser les imaginations et répandre la terreur par la persécution et les assassinats. Kimbembé « avait choisi sa voie. Après plus de seize ans de mariage, je ne reconnaissais plus cet homme. J’étais médusée de constater qu’on pouvait changer du jour au lendemain ».
Alors, le savoir, la culture, cette passion pour les livres et la littérature française, l’amitié pour Christiane et Gaston, l’amour même ne pèsent plus rien ! Comme le rappelait si justement l’écrivaine allemande Christa Wolf, « il ne faut jamais oublier que la couche de la civilisation est incroyablement mince. Il faut si peu de chose pour que resurgisse la barbarie » (Télérama du 14 juin 2000). Certes, une fois de plus nous sommes en Afrique, mais les références nombreuses à l’ex-colonie, comme la personnalité et la formation de Kimbembé ne doivent pas faire oublier que le propos à valeur d’universalité.
Pour échapper au sort que Les Petits fils Nègres de Vercingétorix ont infligé à Gaston, Hortense doit fuir. Avec Maribé, elles décident de rejoindre sa famille à Oweto. Toutes deux traversent un pays mis à feu et à sang par la cruauté et l’imbécillité des hommes. Car dans ce roman, il y a bien le monde des hommes et celui des femmes. Seules Christiane et la vieille Mam’soko, deux femmes du Sud, conserveront leur amitié pour Hortense et, chacune à sa manière, l’aideront. Hortense note sur des cahiers d’écolier les circonstances de son départ. C’est sur cette fuite que s’ouvre le livre. Malgré les événements dramatiques qui y sont rapportés, ce roman, présenté comme le journal d’Hortense, est écrit dans une langue sobre, chatoyante, distanciée et parfois même légère. Il fourmille de références culturelles et d’images d’un passé encore heureux.
Le Serpent à plumes, 2002, 263 pages, 15 euros -
La poésie marocaine. De l’Indépendance à nos jours
Abdellatif Laâbi
La poésie marocaine. De l’Indépendance à nos jours
Le poète et romancier Abdellatif Laâbi propose de découvrir plus de cinquante poètes marocains contemporains, parmi lesquels une douzaine d’auteurs francophones, deux berbérophones et sept femmes. La poésie marocaine, comme de manière générale la littérature nord-africaine, trop souvent reléguée à la marge, demeure peu ou pas connue malgré sa vitalité et l’importance de ses thèmes.
Dans une utile introduction, Abdellatif Laâbi brosse un tour d’horizon de cette poésie remontant loin dans le temps pour arriver à la jeune expression poétique ouverte sur le monde et l’universel en passant bien sûr par le temps de la résistance au colonialisme et celui de l’après indépendance marqué par la revue Souffles qu’Abdellatif Laâbi connaît bien pour en avoir été une des principales chevilles ouvrières.
Selon l’auteur, lui-même ancien détenu d’opinion dans les geôles de Hassan II, les intellectuels marocains auraient représenté « un pôle de désobéissance éthique et de résistance sans faille à l’arbitraire. » La spécificité de la poésie marocaine par rapport à la longue tradition du vaste monde arabe serait de ne pas avoir prospérée à l’ombre du pouvoir mais de s’être résolument installée dans le camp de la contestation sociale et politique, dans le camp de la liberté. Choix (ou conséquence) imposé par un pouvoir qui - à la différence du grand voisin aux prétentions révolutionnaires et aux illusoires promesses d’un avenir radieux - ancrait sa légitimité dans la tradition et la religion. Comme le dit Ahmed Bouanani :
Autrefois
à la mémoire des poètes
on élevait des statues en or
Chez nouspar charité musulmane
on leur creuse des tombes
et nos poètes
la bouche pleine de terre
continuent de crier
Autre particularité, cette fois sans doute partagée avec l’Algérie, la poésie marocaine est une poésie plurilingue riche de trois langues : arabe populaire, français et berbère. Une poésie qui traduit ainsi une réalité linguistique, historique et sociologique, largement admise aujourd’hui après les débats houleux des années 60 qui serait, selon l’auteur, d’autant mieux partagée qu’elle repose sur la conviction que « derrière la question linguistique, se [profile] un autre enjeu : la construction d’une société démocratique assumant pleinement son pluralisme ». Et peut-être une identité « orpheline » sans cesse et en vain en quête d’elle-même :
peux-tu défigurer l’ennemi de classe
sans emprunter ses traces ?
peux-tu te retournercontre tes propres mirages ?
tout le monde chérit l’identité
tout le monde cherche l’origine
et moi j’enseigne le savoir orphelin
erre donc sur les chemins
sans te confondre avec l’herbe
(Abdelkébir Khatibi).
Enfin, « (…) l’expérience de la poésie marocaine d’aujourd’hui mérite d’être amplement méditée. Elle nous permet notamment de garder l’optimisme face aux prophètes de malheur qui nous promettent la guerre des civilisations (…). Elle est en tout cas le signe éclatant de la modernité qui est à l’œuvre dans une société que d’aucuns ne savent regarder qu’à travers le prisme déformant du péril intégriste. » Là est peut-être le plus regrettable et le plus dommageable de cette ignorance et parfois condescendance du Nord à l’endroit du Sud, de l’Europe envers le pourtant si proche septentrion africain : se priver certes d’une littérature humaine, réjouissante et au fait des grandes questions du siècle, mais surtout hypothéquer une communauté de destin à coups de « chocs des civilisations » ou d’« immigration choisie ». Mais là encore le poète n’est pas en reste :
Pour que vous doutiez encore plus de nos origines
nous vous proposons des corps pour les usines-salut-de-l’humanité
sans ablutions
des corps tranquilles sur le sable les bureaux de placement
des corps tannés
l’histoire tuberculeuse
nous autres les chiens les perfides
nous autres au cerveau paléolithique aux yeux bigles
le foie thermonucléaire
des corps avec des tablettes en bois où il est écrit
que le sous-développement est notre maladie congénitale
puis m’sieur
puis madame
puis merci (…)
(Mostafa Nissabouri)
Edition La Différence, 2005, 267 pages, 20 euros -
La Controverse des temps
Rajae Benchemsi
La Controverse des temps
Le sujet du dernier Rajae Benchemsi était prometteur : le dialogue et l’opposition entre tradition et modernité incarné par l’amour de Houda, universitaire, philosophe « imprégnée de raison et de rationalisme » et Ilyas, maître soufi tout entier à son « grand jihad » c’est-à-dire à ses « engagements spirituels ». Mais point de « controverse » ici. Le parti pris - respectable - en faveur de la supériorité du soufisme sur la philosophie donne un plaidoyer pro domo en faveur de la tradition mystique musulmane. Tout cela ne heurterait point, si, laissant de côté la crainte d’un retour tout azimut du religieux (1), la philosophie n’était ici réduite au silence ou à un piètre faire-valoir.
Multipliant les références culturelles (musicales et artistiques pour l’Occident, saints et philosophes musulmans pour le Maroc), Rajae Benchemsi cède parfois à la caricature. Ainsi, lorsqu’elle fait de Houda l’incarnation d’« un milieu » et d’une « génération » qui aurait « pris l’habitude de ne plus considérer l’islam que dans son rapport à ce qu’on avait baptisé l’intégrisme (…) » ou, lorsqu’elle réduit la lecture occidentale d’Averroès à « l’imposture des Latins » et de Thomas d’Aquin oubliant que depuis, des auteurs comme Dominique Urvoy (2), restituait à l’intellectuel andalou du XIIe siècle la plénitude de sa pensée qui visait à concilier foi et raison.
Quant à l’idylle entre la jeune et célibataire universitaire casablancaise et le Marrakchi, homme mûr et par ailleurs marié, elle paraît bien peu crédible, trop intellectuelle, souvent verbeuse et théâtrale. Cette passion soudaine sombre dans des tourments qui brûleraient exclusivement du feu de ces nobles « engagements spirituels ». On veut bien le croire pourtant on ne peut s’empêcher de subodorer que ces tourments sont aussi avivés par une « morale de pacotille » et les prosaïques « turpitudes de la chair ». « Qu’est-ce, je vous prie, le plaisir de la chair devant la grandeur de l’amour lui-même » dit sans rire Ilyas à l’aimée, un Ilyas qui n’aspire qu’à « servir dans le renoncement » le « questionnement » d’Houda « sur la raison, la foi et la spiritualité ». Cet amour appartient donc au registre de l’impossible. Point de suicide des amoureux ici en guise de fin mais une incroyable proposition d’Ilyas qui laisse pantois et perplexe.
Pourtant, avec cette « controverse » Rajae Benchemsi ébauche un utile tableau de la société marocaine traversée par des tendances identitaires plurielles, parfois contradictoires. À travers la figure du monarque Moulay Ismaïl ou l’évocation de différentes traditions musulmanes et face aux séquelles des représentations coloniales et aux conséquences d’une mondialisation qui n’a que faire de la diversité et du passé, elle pose la question de la réappropriation par les Marocains eux-mêmes de leur histoire. Débat porté aussi par les remarques et observations bien senties sur quatre villes du royaume : Fès, Meknès, Marrakech et Casablanca. Dans le cadre de cette dernière et dans un passage savoureux, écrit au vitriol, elle décrit les cercles huppés et factices de la bonne société casablancaise, réunion d’hommes d’État, de juges de médecins, de financiers, d’artistes et autres intellectuels, une « population, à la culture si peu sûre et aux repères si confus ».
Si Rajae Benchemsi a été bien mieux inspirée dans son précédent livre (Marrakech, lumière d’exil, paru en 2002 chez le même éditeur), La Controverse des temps offre tout de même le plaisir de goûter à un Maroc riche de sens et de couleurs et d’approcher une question centrale dans le devenir des sociétés nord africaines, celle du rapport à une Europe si proche historiquement et géographiquement et celle des identités traversées par le choc des continents et des temps.
(1) Danielle Sallenave, Dieu.com, Gallimard, 2004
(2) Dominique Urvoy, Averroès, Flammarion, 1998
Edition Sabine Wespieser, 2006, 233 pages, 20 € -
Badawi
Mohed Altrad
Badawi
C’est un très beau texte que livrait ici, en guise de premier roman, Mohed Altrad, auteur d’origine syrienne installé en France depuis plusieurs années. Il dirige aujourd’hui groupe Altrad, fort de plus de 2800 salariés et d’un chiffre d'affaires de près de 420 millions d'euros. Présent dans quatorze pays, Altrad est le leader européen des échafaudages et le numéro un mondial des bétonnières. Badawi offre à lire le parcours exceptionnel de son auteur.
À lire les cent premières pages environ, le lecteur pourrait croire qu’il découvre-là, un énième récit sur les années de formation, d’initiation et de réussite d’un « Fils du pauvre ». Il y a d’ailleurs quelque parenté entre Mohed Altrad et son illustre prédécesseur, l’Algérien Mouloud Feraoun. L’enfant ici se prénomme Maïouf (« l’Abandonné » en arabe) et veut aller à l’école ! Bravant l’interdiction de sa grand-mère qui, après la mort de sa mère, l’élève, supportant les railleries et les insultes des autres élèves, l’enfant tient bon.
Sa soif de savoir est inextinguible et, malgré l’hostilité des siens, les humiliations, la misère, les conditions difficiles pour apprendre et se rendre en classe, Maïouf devient le meilleur élève. L’enfant puise même dans cette adversité la « rage » qui le pousse à se surpasser et à réussir.
L’expérience du jeune Fouroulou permettait au lecteur des années cinquante d’approcher la société kabyle de l’époque, Maïouf lui, donne à voir la société bédouine. Car l’enfant est un « Badawi », « un bédouin comme disent les Européens ». Il y a quelques années, dans Le Criquet de fer (1993) et Sonne le cor (1995), Selim Barakat, décrivait une autre enfance syrienne, kurde cette fois, où il montrait notamment l’hostilité des bédouins à l’égard de sa communauté d’origine. Ici, Mohed Altrad décrit le mépris et l’hostilité manifestés par la société syrienne contre les siens : les Bédouins font figure de ploucs, d’arriérés voire d’obstacle à la construction nationale et aux exigences de la modernité : « Tu crois que ce pays nous aime ? Tu verras, quand tu grandiras, comme on t’observe, comme on te traite ! Et tu t’apercevras aussi que, plus tu protestes, plus tu te révoltes, plus on te poursuit, plus on te chasse, plus on t’assomme ».
Bénéficiant d’une bourse d’études, Maïouf doit partir étudier la pétrochimie en France. Certes cela signifie « l’exil », mais rien ne le retient au village et surtout pas son père qui, toute sa vie, ne lui a manifesté que mépris et hostilité. Il y aurait bien les beaux yeux et le sourire de Fadia, mais ensemble ils ont fait le vœu de se retrouver et d’avoir un enfant.
En France, Maïouf qui se fait appeler Qaher, « le victorieux », poursuit, toujours aussi brillant, ses études. À son retour pour un bref séjour en Syrie, le livre bascule. Ce n’est plus le récit de la réussite du Fils du pauvre qu’écrit l’auteur. Ce n’est même pas le retour de l’enfant prodigue, celui qui a accumulé savoir et autorité et qui va les mettre au service de son pays, au service des siens. La problématique du retour au pays et du choc culturel que porte la confrontation avec l’Occident n’est pas neuve dans la littérature arabe. Depuis les Egyptiens Yehhia Haqqi ou Taha Hussein en passant par le Soudanais Tayeb Salih, il a maintes fois et diversement été traité. Mohed Altrad semble ouvrir à cette question une perspective nouvelle : celle de la bifurcation, de la rupture rédhibitoire que l’exil induit ici entre le jeune homme et son pays, entre lui et les siens, cette « impression confuse d’être un étranger chez lui » : « c’était comme si toutes ces années passées dans ce pays, son pays, avaient été effacées par son séjour en France. (...) En France, il avait acquis, en quelque sorte, les manières d’être et de penser des Occidentaux, et de retour sur sa terre, c’est elles qui lui parlaient à l’oreille, lui murmuraient qu’il y était étranger. Il pensait à tous les immigrés qu’il avait rencontrés en France, aux illusions qu’ils avaient pu entretenir, à leurs rêves aussi. Il n’en connaissait pourtant pas beaucoup qui avaient envie de revenir dans leur pays d’origine ».
Qaher tourne le dos à ses origines, au monde bédouin, au désert et même à son amour d’adolescent. Pourtant, quelles que soient ses « ruses » pour « contourner les différences », il demeure ce qu’il n’a jamais cessé d’être : Maïouf, un Badawi. Pour l’avoir oublié et être devenu « un être sans attaches », il se perdra dans les dunes d’un autre désert.
Edition Actes Sud, 2002, 255 pages, 15,90 €