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23/06/2010

D’une amitié. Correspondance Jean Amrouche - Jules Roy

D’une amitié. Correspondance Jean Amrouche  - Jules Roy (1937-1962)

 

J-Amrouche-b.jpgEn 1985 Jules Roy faisait paraître la correspondance qu’il a entretenue de 1937 à 1962 avec Jean Amrouche. Vingt-cinq années d’échange – de communion – épistolaire qui révèle l’histoire passionnée et émouvante, parfois tumultueuse et conflictuelle, d’une profonde amitié entamée en 1937 sous l’égide d’Armand Guibert. Parmi les lettres présentées, celles écrites par Jean Amrouche sont plus abondantes. Elles confirment ce que l’on savait déjà du grand poète kabyle : grandeur, haute valeur morale, une exigence qui confine à la dureté, quête de l’absolu, orgueil… mais elles livrent aussi, au détour d’une phrase, d’une réflexion, d’un jugement, au détour tout simplement des tracasseries du quotidien, l’homme avec ses faiblesses, son égoïsme, ses colères et parfois son injustice. Ce n’est pas le moindre des mérites de cette correspondance que de restituer un Jean Amrouche humanisé, multipliant ainsi au centuple la portée de son message.

Des réflexions éparses rappellent à l’attention le lecteur distrait : derrière les mots se cachent deux intelligences profondes, en perpétuel mouvement. Une intelligence (s'agissant d'Amrouche) non dépourvue de prémonition. Dès 1943, onze ans avant le déclenchement par le FLN de la lutte armée, Amrouche s’interroge : « se décidera-t-on à annoncer les réponses morales, politiques et administratives nécessaires ? » Nécessaire pour qui ? « Pour ma Patrie(1) et pour mes frères de sang. » Jean Amrouche, Hamilcar plutôt que Jughurta, selon le mot de Jules Roy, connaît aussi la fougue : « la haine peut-être une passion salubre, comme un ouragan pacificateur. »

« Quant à l’Afrique du Nord, écoute moi bien, qui pèse mes mots, j’en suis venu à croire qu’elle trouvera son être, si elle le trouve jamais, que contre la France » (février 1952). Cette voix solitaire et meurtrie n’est pas celle d’un militant, elle appartient à un être déchiré, souffrant le martyre : « quant à moi, quoiqu’il advienne, quoique je fasse, je resterai cloué à une croix, jusqu’au dernier souffle » (février 1952). Et, en août 1955 : «  je ne crois plus à une Algérie française. Les hommes de mon espèce sont des monstres, des erreurs de l’histoire. »

Cette correspondance fournit aussi l’occasion de connaître l’opinion d’Amrouche sur certains de ses contemporains : Armand Guibert, le général de Gaulle, Albert Camus… Expéditif («  vu longuement ici Frisson Roche : sans intérêt »), son jugement peut, avec la même assurance, se révéler protecteur : « j’ai vu Kateb(2) aujourd’hui (…). De la longue conversation que je viens d’avoir avec lui, il résulte que l’homme est égal, sinon supérieur à son livre. Il a sur l’avenir possible de l’Algérie, sur les rapport de la langue arabe et de la langue française, des vues vastes et profondes (…). Si tu peux agir en sa faveur, n’hésite pas. Il en faut la peine » (octobre 1956).

Deux figures occupent une place à part dans ces lettres : André Gide et surtout Saint-Exupéry qui, selon Amrouche « était la mesure de l’homme ».

« Volontiers donneur de leçons », Jules Roy rappelle enfin que «  c’était lui, le Kabyle – le bougnoul comme il s’appelait parfois en termes de défi – qui nous apprenait à nous exprimer. Il nous en faisait baver. Il exigeait que nous traitions la langue française avec tous les honneurs qu’elle méritait. Dans le domaine de Bossuet et de Baudelaire, il était chez lui. »

 

1-    L’Algérie

2-    Kateb Yacine qui venait de publier Nedjma.

 

Edition Edisud, 1985, 114 pages

14/06/2010

Les Jardins de lumières

Amin Maalouf

Les Jardins de lumières


9782253061779FS.gifLes Jardins de lumières d'Amin Maalouf raconte l'histoire de Mani né le 14 avril 216 sur les bords du Tigre, non loin de l'actuelle Bagdad. Son enseignement sera non seulement trahi mais défiguré et oublié au point que du manichéisme, les siècles ne retiendront qu'une version erronée de l'opposition entre le Bien et le Mal.

Sans doute n'est ce pas un hasard si Amin  Maalouf, chrétien libanais, s'est attaché à cet homme à la fois peintre - il est considéré comme le fondateur de la peinture persane - , médecin et prophète qui fut le protégé et le conseiller de Shabuhr 1er et de son fils Hormizd avant de connaître la disgrâce puis la mort ordonnée par Vahram, le second fils de Shabihr.

Après vingt années passées dans une communauté baptiste repliée sur elle-même et sectaire, Mani, âgé de vingt-quatre ans, commence à répandre sa prophétie.

Chercheur de vérité sans jamais chercher à l'imposer autrement que par la parole et l'enseignement, Mani prêche une croyance qui pourrait rassembler des cultes et des cultures différentes « en chaque croyance, en chaque idée, sachez trouver la substance lumineuse et écarter les épluchures ». Il n'exigera jamais de ses adeptes qu'ils renoncent à leur foi, pensant que chaque religion ou philosophie renferme des éléments communs : « bénis soient les sages des temps passés, présents et à venir. Bénis soient Jésus, Cakiamuni et Zoroastre, une Lumière unique a éclairé leurs paroles (...). Celui d'entre vous qui suivra mon enseignement ne devra déserter ni le temple (...) ni l'autel ».

A contrario de l'opinion générale, Mani offre une vision complexe et fine de la psychologie humaine et de l'histoire : « m'as-tu jamais entendu parler de bien ou de mal ? (...) J'ai dit qu'en tout être se mêlent Lumières et Ténèbres, et qu'il faut toute la subtilité du sage pour les démêler. »

Plus grave. Lui qui refusait d'identifier sa religion avec un pouvoir politique quelconque, prêchait l'abolition des castes et le respect de la femme : « la même étincelle divine est en nous tous, elle n'est d'aucune race, d'aucune caste, elle n'est ni mâle ni femelle, chacun doit la nourrir de beauté et de connaissance ».

Les castes des guerriers, des nobles et des mages auront raison du prophète non violent, prêcheur de justice sociale et d'entente entre les hommes et entre les religions.

Selon Amin Maalouf, au troisième siècle de l'ère chrétienne, l'humanité avait rendez-vous avec Mani. En ratant cette rencontre, elle a entretenu la confusion entre pouvoir politique et religion. Et ce n'est pas fini !


Edition Jean-Claude Lattès, 1991, 340 pages. Réédité en Livre de poche


10/06/2010

La Jambe sur la jambe

Faris Chidyaq

La Jambe sur la jambe

 

retour juillet 09.jpgLa femme (l'homme) ne serait-elle pas le sujet essentiel de nos réflexions les plus intimes, de nos pensées inavouées, de nos rêves les plus fous comme de nos désirs les plus ardents, de nos plus intenses bonheurs et de nos plus cruelles désillusions ?
C'est du moins l'un des enseignements du livre volumineux et rabelaisien de Faris Chadyaq, très largement consacré aux jeux de l'amour et du désir, aux relations conjugales et extraconjugales, à l'éloge de la femme comme à son statut dans les sociétés musulmanes de la première moitié du XIXe siècle. Car La Jambe sur la jambe de Faris Chadyaq date de plus de 160 ans ! et l'on y trouve davantage de vérités, d'audaces et d'intelligence, de tolérance et de plaisirs que dans nombre de publications récentes. L'ouvrage est d'ailleurs considéré comme le texte fondateur de la modernité dans le monde arabe et nord africain.

Faris Chadyaq est né en 1804 au Liban. Maronite, il se convertira au protestantisme puis à l'islam et quittera cette terre en 1887, à Constantinople, agnostique et tolérant. Il voyagea beaucoup - Syrie, Egypte, Malte, Tunisie, Angleterre, France, Turquie - et exerça plusieurs métiers.

La Jambe sur la jambe conte, à travers le personnage de Faryaq (abréviation du nom de l'auteur) la première partie de cette vie.


Souvent l'auteur interpelle le lecteur pour le mettre en garde, l'avertir, le féliciter, le morigéner voire pour s'excuser de clore rapidement un chapitre pressé qu'il est par un besoin urgent. Le lecteur aurait d'ailleurs mauvaise grâce à ne pas respecter ces recommandations pour un livre écrit « dans nul autre intérêt que de [le] distraire, de chasser de [son] esprit l'affliction, d'y verser à grands flots le plaisir. »

En matière religieuse, l'auteur prêche la tolérance : «  (...) cessez de prohiber les bonnes choses que Dieu a rendu licites pour vous et abstenez vous de scruter la conduite  des autres pour voir si, à la faveur d'une distraction, il n'aura pas failli. Ne vendez pas les titres de propriété sur les domaines du Ciel, quand vous, sur terre, vous vous roulez les pouces. »

Fustigeant les tartuffes, la bigoterie, « la paresse », « la débilité mentale » des « clercs cléricants » - des écoles plutôt que des églises ! - il souhaite l'entente entre les religions et la fraternité entre les hommes pour qu'enfin cesse l'opposition entre « le chaud partisan de la petite peau » à « celui qui en tient pour l'ôter » (1).

La femme, « parfum de l'existence divine » en ce monde, occupe la plus grande part de ce récit qui appartient par bien des pages à la littérature libertine. Mais, davantage que ces libéralités et audaces - savoureuses au demeurant - ce sont les réflexions de Faryaq et de Faryaqa, son épouse, sur le statut réservé par l'islam  et la société à la gent féminine qui, plus d'un siècle et demi après, demeurent de circonstance et qui, malheureusement,  et de manière étonnante, en choqueront plus d'un(e). Ainsi, en matière de séparation conjugale, plutôt que la répudiation des musulmans ou le mariage sans divorce des chrétiens, l'auteur avance l'idée d'une sorte de divorce par consentement mutuel. Pour rendre toute sa place à la femme dans la société, il condamne leur claustration et demande qu'elles accèdent à l'instruction : « peux-tu sérieusement espérer voir la lumière pénétrer l'esprit de ton épouse et de tes filles, quand elles sont confinées dans cette prison dorée où tu les enfermes ? Comment pourrais-tu accepter pour elle - Dieu t'en préserve ! - l'ignorance et la bêtise ? »

Quant au voile - ce fameux voile ! - il avertit le naïf : « ne crois pas qu'une femme ayant caché son nez / sous des voiles épais n'en soit pas moins à son aise / dans le déduit d'amour et les jeux qui lui plaisent... ».

Sans doute, l'auteur excelle dans la description des femmes « bien plus en tout cas que s'il nous parlait des particularités des plantes, des pierres, des climats, des hommes et du régime politique de la région. Cela il n'y entend goutte. » Ce qui reste à voir. A lire les commentaires rapportés de ses pérégrinations, anglaise et française notamment, il est fort aisé d'en conclure que « notre » Fadyaq fait, en l'occurrence, le modeste. Qu'on en juge.

S'il est prompt à condamner l'injustice sociale - « les ouvriers anglais sont ceux qui enrichissent le monde, tout en étant frustrés des fruits de leurs efforts » - il ne cède pas pour autant au vertige totalitaire d'une société égalitaire révélant ainsi une pensée subtile et complexe : « oui on ne peut décidément ignorer que l'inégalité est un fait auquel on n'échappe pas, comme l'existence du beau et du laid. Sans cela le monde ne serait pas en mouvement, les activités utiles perdraient leurs sens, de même que la contestation, ce ferment de l'action. A ceci près que la pauvreté n'implique aucun progrès, aucune évolution vers le luxe et l'absence de retenue. » Voilà une belle définition de l'idéal démocratique fondé sur l'expression des contraires.

Il y aurait beaucoup à dire et à écrire sur ce magnifique et spirituel ouvrage servi par une traduction haute en couleurs et érudite de René R.Khawam.

Un conseil tout de même : pour lire et découvrir Faris Chidyaq, il faut prendre le soin de s'installer confortablement au fond d'un fauteuil et, la jambe sur la jambe, apprécier page par page, ligne à ligne, les réflexions, digressions, poèmes, bons mots, contes et autres historiettes.


(1) Le lecteur comprendra l'opposition entre le chrétien et le musulman (ou le juif) quant à l'obligation ou non de la circoncision.


Traduit de l'arabe par René R.Khawam, édition Phébus, 1991, 745 pages


07/06/2010

Sortir des banlieues. Pour en finir avec la tyrannie des territoires

Sophie Body-Gendrot, Catherine Wihtol de Wenden

Sortir des banlieues. Pour en finir avec la tyrannie des territoires


SortirDesBanlieues.jpgDe quelle « tyrannie » parlent S. Body-Gendrot, professeur et directrice d'études urbaines à l'université Sorbonne-Paris IV et C.Wihtol de Wenden directrice de recherche au CNRS, par ailleurs membre du comité de rédaction d'Hommes et Migrations ? Et comment « sortir » de ces banlieues qui occupent les unes de la presse nationale, alimentent parfois les promesses sécuritaires d'estrades électorales et mobilisent les pouvoirs publics depuis près d'une trentaine d'années ? La « tyrannies des territoires » tient dans la contradiction observée par ces deux spécialistes entre les aspirations à la mobilité géographique des individus d'une part et des politiques publiques qui visent à maintenir ces mêmes populations dans ces banlieues d'autre part. Alors que de nombreux pays mettent en place des politiques en direction d'abord des populations, la France privilégierait ses « territoires » : cette politique de « bonnes intentions », « élaborée au sommet de l'Etat à partir d'utopie de mixité sociale est inadaptée à la réalité (beaucoup de familles déménagent dès qu'elles le peuvent). C'est ce que nous appelons la « tyrannie des territoires ».

Tandis que S.Body-Gendrot dresse le bilan des politiques d'intégration et des politiques de la ville, C.Wihtol de Wenden relate l'histoire des banlieues. L'objet de leur analyse est de « changer l'image des banlieues, réduite aux émeutes périodiques qui agitent les « quartiers » et rendre compte des réalités alternatives » entendre « l'intégration ordinaire, les nombreuses concessions faites aux identités collectives, aux appartenances multiples, les apports du métissages culturels à la culture populaire et [citant J.L.Borloo] le fait que « les énergies les plus intéressantes du pays se trouvent là ». Les auteurs privilégient à la fois les destins individuels, « les parcours de réussite » - pas les plus médiatisés - et l'inscription des banlieues et de la jeunesse « populaire et métissée, multiculturelle » dans le processus global de la mondialisation des cultures.

En annexe figurent des témoignages et une utile et concrète recension de la politique de la ville : profil des zones urbaines, avec données statistiques, acteurs et moyens de la politique de la ville.

Quelles sont alors les propositions que les auteurs tirent de leurs recherches et enquêtes de terrains ?  L'introduction se termine par « seules la mixité sociale, la diversité culturelle et la mobilité géographique peuvent effacer les frontières et sauver le « vivre ensemble » : multiplier les transports urbains, supprimer la carte scolaire, diversifier l'habitat, sortir des « quartiers » les familles et les jeunes qui souhaitent  s'en affranchir, rétablir la mixité dans les centres urbains, offrir des loisirs, des sports et des établissements scolaires d'élite obligeant les uns et les autres à sortir de l'entre-soi. Il faudra une volonté politique très forte pour mettre fin à la crise de la citoyenneté dans les banlieues. »

Si certaines des perspectives ouvertes ici se retrouvent dans le plan « Espoir banlieues » ou dans les propositions de la Commission Attali, il n'est pas certain, que nos deux auteurs discernent l'existence de cette « volonté politique très forte ». Pour « mettre le paquet » comme le dit Fadela Amara, il faudrait que tous soient convaincus que les populations des « quartiers » et notamment les plus jeunes sont non seulement des citoyens français à part entière mais aussi que la « vitalité », « la richesse des cultures et des générations », le « potentiel d'innovation » de la société française se trouvent aussi là. Ce livre montre avec force que « les réformes dans ces quartiers sinistrés ont besoin de temps et qu'elles sont l'affaire de tous. » Il rappelle qu'il y a urgence à mettre en œuvre ce formidable effort de la nation tout entière pour notamment « libérer la capacité d'initiative des habitants » eux-mêmes.


Édition Autrement, 2007, 128 pages 13 €