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  • Qu'Allah bénisse la France !

    Abd al Malik,
    Qu'Allah bénisse la France !


    59620.jpgQue le titre ne trompe pas : il ne s’agissait nullement ici d'une provocation ou d'un propos visant à substituer à la loi de la République les règles de la charia. L'auteur, qui était alors le leader du groupe de rap NAP (New African Poets), avant de devenir qui l’on sait, délivrait déjà un message vantant les mérites de l'amour et de l'universalité.
    Certes, le domaine est celui de la religion, mais le propos est dispensé comme illustration d'une quête individuelle et n'a pas vocation à devenir une règle d'organisation sociale ou le ciment du "vivre ensemble".
    En trois temps, Abd al-Malik raconte son enfance de fils d'immigrés congolais dans le Neuhof, banlieue de Strasbourg célèbre pour ses barbecues d'automobiles la nuit de la Saint Sylvestre, puis sa conversion à un islam formel, fermé sur lui-même et parfois haineux porté notamment par le mouvement tabligh et enfin sa rencontre avec le soufisme qui, par-delà les appartenances confessionnelles et la couleur des peaux vise à retrouver chez chacun sa "part divine" par une démarche  d'amour et d'universalisme.
    Régis, de son nom de baptême chrétien, devenu, à sa conversion, Abd al-Malik, et ses deux frères ont été élevés par leur seule mère. Le père ayant abandonné le domicile familial laissant à son épouse le soin d'assumer l'éducation de ses trois fils dans un des quartiers de l'hexagone où l'échec scolaire, le chômage et la délinquance  constituent les ingrédients d'un cocktail détonnant qui vous expédie aussi sec et fissa qui en prison, qui dans l'enfer de la drogue et beaucoup vers une mort prématurée, souvent violente (par overdose  ou assassinat).  De cela Abd al-Malik parle, à cela, le gamin, doué pour les études, a su échapper même si, en matière de délinquance, le loustic a fait ses classes. À l'école, il se forge le sens critique ; dans l'islam, il recherche  la paix intérieure ; par le rap, il donne libre cours à sa créativité avant d'en faire sa profession. Mais les intolérants et intempérants "frères du tabligh" apprécient modérément sa passion pour la musique (comme d'ailleurs le médiatique Tarik Ramadan, ici appelé "frère Tarik"). Aussi, le jeune homme, pétri comme un bon pain d'humanisme, prend progressivement ses distances avec une pratique religieuse aliénante et asservissante. Intuitivement Abd al-Malik sait que ce qu'il recherche ne se trouve pas dans cet islam prosélyte des banlieues, où l'uniforme et la barbe tiennent lieu de foi, où le rabâchage prend le pas sur la méditation, où l'embrigadement et un cléricalisme rampant se substituent à la liberté du croyant (sensé pourtant être seul devant Dieu) et où, après avoir lavé le cerveau des ouailles mahométanes, on y insémine une fausse identité, illusoire échappatoire à l'exclusion ou à la folie. Les réponses à ses doutes, sa quête d'une harmonie entre sa foi et son activité musicale, la paix toujours recherchées, Abd  al-Malik les trouvera au sein d'une confrérie soufie plus attachée à l'esprit qu'à la lettre de l'islam. Le travail spirituel entrepris sous la guidance d'un maître vivant à Fès au Maroc lui enseignera notamment qu'il est "impossible de raisonner en termes de Noir, d'Arabe ou de Juif là où [il n'y a] que des hommes".

    Edition Albin Michel 2004, 205 pages, 15 euros

  • Cayenne, mon tombeau

    Mouloud Akkouche
    Cayenne, mon tombeau


    sirene_rousse.jpgEst-il possible de construire une vie sur le mensonge, le non-dit et l’oubli ?  Les origines, l’histoire familiale ne finissent-elles pas, un jour ou l’autre, d’une façon ou d’une autre, par rattraper celui qui, par une pirouette faite à la mémoire, s’imaginait débarrassé de la glèbe qui entravait son envol. Les ruptures dans les trajectoires de l’existence existent, souvent elles ne se font pas sans devoir en supporter le poids, un poids parfois écrasant. Le poids du doute. Le poids de la culpabilité.
    Richard Lemaire a vécu vingt ans dans le bonheur. Grâce à son boulot de scénariste, grâce à sa femme et ses deux enfants, grâce surtout aux silences et aux mensonges sur sa véritable identité, il croyait s’être réfugié, claquemuré au cœur d’une tour où rien, et surtout pas son passé, ne viendrait le déloger. Jusqu’au jour où une annonce lue dans Libé, lui fait comprendre que son père est malade et que sa famille le recherche.
    Vingt ans ! il lui avait fallu toutes ces années pour feindre d’oublier qu’il ne s’appelait pas Richard Lemaire mais Rachid Benoucif : « Ma trouille de la misère m’avait poussé à tout renier, ma famille, mon nom, à tirer un trait sur les années Rachid ».
    Il avait alors dix-huit ans et un destin peut-être tout tracé : « très vite, je sentis que USINE, PRISON, CAME ne seraient plus les canassons de mon tiercé gagnant. Même dans l’ordre. Un mur venait de tomber. J’étais un mec qui s’en était sorti... en rentrant dans une autre famille. Dans la foulée je changeais de nom et de prénom lors de ma naturalisation. Un autre mec ; tout neuf ».
    Pour certains, s’en sortir passe par le reniement de soi et la négation des siens. Mais voilà ! Richard se retrouve au chevet de celui qui est à l’origine de ses jours. Tandis que ses certitudes s’effondrent, il voit ses repères minés par la honte. Son destin se dérobe d’autant plus que le mourant : « voulait que je l’accompagne, seul, dans son village natal. Un endroit que je n’avais vu que deux mois, à l’âge de neuf ans. Mes racines ? Non. Elles n’étaient pas de l’autre côté de la Méditerranée, ni de ce côté non plus, d’ailleurs. Où se trouvaient-elles ? Sans doute dans le regard voilé de mon père mourant... ». L’évocation du père pas le fils (d’échanges, il n’en est pas vraiment question) fait partie des passages les plus émouvants du livre. Le travail de Y.Benguigui sur l’immigration algérienne à commencer de lever un voile sur la mémoire des femmes en exil. Une autre attend d’être écrite, celle des relations entre les pères et leurs enfants et notamment leurs fils. Rachid retrouve donc son père Mohammed. À l’heure où « la mort allait rafler tout la mise », il mesure ce que la pudeur a pris à l’affection, le silence à la transmission.
    Mais ce que la mort ne peut prendre à aucune filiation, c’est ce voyage à rebours qui conduit le fils sur les traces du père, cette force souterraine qui le pousse à rassembler les morceaux de l’histoire paternelle. Comme toute quête existentielle, elle ne sera pas sans dangers, ni dommages. Richard-Rachid découvrira entre autres qu’il est le fils d’un bagnard, envoyé pour quinze ans à Cayenne pour un double meurtre. Que cet homme, après avoir connu l’enfer du bagne et avant d’être cet immigré en France, père de cinq autres filles, avait eu une autre vie. À Cayenne d’abord, dans l’Algérie coloniale ensuite.
    « Il y a à peine quelques semaines, j’étais un mec avec une femme, des gosses, un appart dans le 6e arrondissement de Paris et... voilà que je me réveille un jour  et que je suis le fils d’un bagnard... d’un assassin. N’en jetez plus, la cour est pleine ! » . De cette autre honte, le silence du père l’avait protégé. L’homme n’est pas au bout de ses surprises.
    L’étonnant dans ce premier roman de Mouloud Akkouche, par ailleurs auteur de polars et de livres pour enfants, est peut-être sa chute. À la question du départ, celle de savoir s’il est possible de construire une vie dans le mensonge, le livre semble répondre pas l’affirmative. Cette expérience qui tout au long du récit apparaît comme essentielle dans la vie de Richard est, finalement et peut-être paradoxalement, présentée comme une parenthèse, un simple interlude, « l’interlude Rachid »...

    Edition Flammarion, 2002, 340 pages, 18 euros

  • Le monde des couscous et recettes de couscous

    Magali Morsy
    Le monde des couscous et recettes de couscous


    Couscous 1.jpgMagali Morsy profita de sa retraite pour enfin goûter à une délectable passion sans doute peu avouable dans les doctes cercles professoraux qui ont été les siens : le couscous. Cette ancienne universitaire, spécialiste du Maroc à qui l’on doit notamment Les Ahansala, examen du rôle historique d’une famille maraboutique de l’Atlas marocain (1972) ou Les Femmes du Prophètes (1989) donne ici cinquante deux recettes de couscous glanées au hasard de la vie et des rencontres. Le livre de recettes est accompagné d'un fascicule présentant l'histoire de ce plat, son évolution au cours des siècles et sa place, centrale, dans le quotidien nord africain.
    Avec l’auteur, il faut insister sur ce qui fait du couscous un "objet culturel " en soi. Comment ce met qui n'a nul autre pareil à travers le monde - le couscous c'est d'abord une façon particulière et originale de préparer la semoule de blé, d’orge, de maïs, de sorgho ou même de gland et de cuire à la vapeur les grains obtenus pour les rendre digeste - introduit le lecteur à une véritable philosophie historique de l'Afrique du Nord. A commencer par ses origines : berbères ! Traditionnellement d’ailleurs, le couscous se consomme en cercle, autour d'un plat rond et commun. Ainsi à travers l'égalité des convives sourd l'égalité, la terrible égalité, de la société berbère.
    Mais comme le septentrion du continent africain, la préparation et l'accommodement du couscous s'enrichiront au cours des siècles - et encore aujourd'hui - d'autres cultures (romaine, arabe, juive, andalouse notamment), d'évolutions inévitables (urbanisation, apports maritimes, différences sociales...) et de nouveaux produits (épices, légumes...).
    Si le vieux fonds berbère est là et marque de son indéfectible génie ce plat devenu parfois   "républicain"  en France même, la diversité et l’aptitude à évoluer le caractérisent pareillement.
    Ainsi il y aurait davantage d'éthique et de vérité historique dans une cuillère (et non une fourchette !) de couscous que dans nombre de logomachies pompeuses sur l'histoire et l'identité nord africaines.
    Consommé quotidiennement en Afrique du Nord, la “fonction identitaire” du couscous garantie aussi l'exceptionnel (événements familiaux, sociaux..).  Ainsi, point de fêtes et notamment impossible de célébrer une naissance sans la préparation du couscous de Mostaganem dans la ville du même nom.
    Et nous voilà revenus à l’essentiel : ces cinquante deux recettes, particulièrement faciles d'exécution et  agréables au goût. Citons pour donner une idée : les couscous aux légumes avec ou sans viande ;  les couscous salés-sucrés avec notamment le poulet ou le pigeon farci aux couscous et aux amandes ; les couscous aux poissons qui pourraient bien détrôner chez certains amateurs les couscous à la viande ou encore les couscous sucrés.
    Après avoir refermé le livre et s'être octroyé la réalisation de quelques unes des recettes, le lecteur commence à prendre ses distances avec le couscous "fourre-tout" des restaurateurs ou l'abondance et la surenchère (triste et incongru couscous royal) n'ont d'égales que l'insipidité et la monotonie d'un plat servit “sans loi, ni goût ”.

    Edition Edisud, 1996

    (Photo de Germaine Laoust-Chantréaux, Mémoire de Kabylie, Edisud, 1994)

  • Fenêtres sur Manhattan

    Antonio Munoz Molina

    Fenêtres sur Manhattan

     

    giacometti.jpgL’écrivain espagnol raconte ici ses séjours à New York, une ville parcourue à pied, muni d’un calepin et de quoi y noter ses impressions, fixer des lieux, des personnages, des événements, relever telle ou telle bizarrerie, telle ou telle particularité culturelle ou comportementale de ses habitants. L’occasion aussi pour ce romancier de donner libre cours à son humanisme, à une curiosité insatiable et un sens de l’observation et du détail époustouflant servi par une érudition tous azimuts. De sorte que grâce à un texte précis, souvent vivant et chaleureux, le lecteur, avec son guide, parcourt Manhattan, le Manhattan des lendemains du 11 septembre 2001. Antonio Munoz Molina note tout, sillonne rues et quartiers, visite monuments ou lieux désolés, brosse le tableau d’échantillons humains d’une misère inhumaine vautrés sous l’indifférente « splendeur mystérieuse et dorée qui s’écoule des fenêtres des infiniment riches ». « J’aime tant les grandes fenêtres de Manhattan » écrit l’écrivain espagnol, ces fenêtres larges et sans rideaux à travers lesquelles il n’a de cesse d’observer la ville et ses habitants.

    Il évoque aussi bien la littérature nord américaine, les librairies de Manhattan que les concerts donnés au City Opera, au Carnegie Hall - sauvé de la destruction grâce à Isaac Stern -, ou à Harlem, au St. Nick’s club où rodent encore les fantômes de Charlie Parker, de John Coltrane, de Sonny Rollins et de tous ces musiciens noirs qui, après avoir joué dans des orchestres de danse, empruntaient la fameuse ligne A et montaient à Harlem pour y jouer jusqu’à l’aube et « s’affronter » dans les « cutting contests », ces duels que se livraient les musiciens de jazz.

    S’il ne fallait retenir qu’un seul aspect de ces riches pérégrinations new-yorkaises, c’est bien sûr les pages consacrées à l’immigration à New York et le statut de cet Andalou, cultivé, sensible, timide et parfois même timoré au cœur de la grande mégalopole de la côte Est. Dans ce captivant et formidable maelström d’humanité, Antonio Munoz Molina montre ce qui culturellement rapproche et ce qui éloigne ces Occidentaux d’Amérique du Nord de leurs cousins européens et, en l’occurrence, de ce citoyen d’une lointaine péninsule ibérique ignorée ou méconnue de ce côté-ci de l’Atlantique…

     

    Le roboratif petit-déjeuner new-yorkais n’est pas de trop pour suivre, dans cette ville de lève-tôt, l’infatigable marcheur dont les pas traversent « la fourmilière chinoise de Canal Street » et, plus au sud, au débouché de Mulberry Street, « la partie la plus secrète de Chinatown ». Au nord de Canal Street, les banderoles chinoises laissent place aux drapeaux italiens. Ici commence Little Italy. Un dimanche c’est du côté du Bronx qu’une autre Petite Italie « accueillante et populeuse » est visitée en compagnie de Mark, prof dans un lycée, qui a acheté la sauce tomate, le basilic, la mozzarella et les pâtes fraîches. Du côté de Broadway et d’Amsterdam Avenue, où les émigrés juifs se sont installés, Antonio Munoz Molina évoque Isaac Bashevis Singer et Saul Bellow. Ici, à la fin des années trente, Julius et d’Ethel Rosenberg quêtaient des dons pour les enfants de républicains espagnols.

    À propos des étudiants inscrits à son séminaire donné à l’institut Cervantès, le professeur note : « chaque étudiant porte aussi en lui son exil personnel, son histoire de fuite et de voyage vers New York, capitale de tant de déracinements (…). En d’autres temps, les étudiants étaient surtout des Juifs et des Italiens ; maintenant il y a beaucoup d’Asiatiques, beaucoup d’hispano-Américains. » Ses étudiants se prénomment Daniel, Angela, Lina, Ramon et viennent pour la plupart d’El Barrio ou de « Bananaland » cette partie de Harlem où l’on n’entend parler qu’espagnol.

    photo_about_oldman.jpgDans le Lower East Side, sur Orchard Street, un ancien immeuble de rapport ou tenement a été transformé en musée de la vie des immigrants les plus pauvres. Moins célèbre que le musée de l’immigration d’Ellis Island, Tenement Museum retrace le quotidien des immigrants juifs et italiens de la fin du XIXe et du début du XXe. Évoquant le célèbre roman LOr de la terre promise d’Henry Roth, le visiteur note que, dans ces maisons de rapport « la densité de population dépassait celle de Calcutta et le taux de mortalité infantile était semblable à celui des villes du Moyen Âge. » Nul voyeurisme ou misérabilisme ici mais la mise à nu des éternelles injustices et inégalités des sociétés humaines. Eternelles et bien actuelles, comme le rappellent ces infatigables militants qui se battent pour celles et ceux qui survivent, hic et nunc,  dans des squats délabrés, des immeubles crasseux aux peintures à la céruse meurtrière, dans des hôtels sordides où le feu menace, voire sous des tentes à même le bitume des trottoirs des grandes et riches villes. Rien de nouveau sous le soleil noir de la migration !

    Misère de l’exil à New York mais aussi exil de la misère : une plaque sur la maison où Bela Bartok a habité jusqu’à sa mort dans la 57è rue (près de Carnegie Hall) offre l’occasion à l’auteur espagnol, frère de tant d’autres émigrants partis, il y a bien longtemps, d’Andalousie, de Murcie ou d’Estramadure, de citer ces mots écrit par le compositeur qui a fui par « dégoût et par dignité » le fanatisme qui empestait son pays. Il ne s’agissait pas de « survivre » parce que « faire le saut dans l’inconnu, hors de ce qu’on connaît que trop, est insupportable ».

     

    Avec l’aimée, ils redeviennent touristes, au service de leurs deux fistons, qui, sur les trottoirs ou dans n’importe quel wagon de métro prennent « conscience de la diversité possible des visages et des langues, des origines, des couleurs de peau et même du vêtement et des gestes des gens qui peuvent vivre sans frictions ni discordes dans un espace très étroit (…). » « New York est une ville traversée de frontières » où Antonio Munoz Molina « ressent un étourdissement de voyages et de mondes divers, comme si, sur la distance de quelques rues et en quelques minutes, j’avais sauté d’un continent à l’autre (…) ».

    Éloge de la diversité donc.  Éloge aussi de la migration quand, de cette marche, entamée depuis la nuit des temps, inscrite « dans l’ADN de l’espèce comme un héritage des lointains primates qui se dressèrent pour la première fois », naît « le sentiment de faire partie d’un tronc commun de l’humanité ». Symbolique à cet égard est la sculpture des marcheurs d’Alberto Giacometti exposée au MoMA, une sculpture qui date du temps où sur les routes de l’Europe défilaient les colonnes de déportés, de fuyards, de réfugiés, d’exilés. Éternelles migrations de l’espèce au point qu’aujourd’hui déjà des savants (fous ?) imaginent une autre migration : celle qui devrait conduire l’espèce sur une autre planète…



    Traduit de l’espagnol par Philippe Bataillon, Seuil, 2005, 348 pages, 22 €

     

     

     

  • Terre des oublis

    Duong Thu Huong

    Terre des oublis

     

    Thu_Huong_Duong5.jpgDans Terre des oublis, Duong Thu Huong livre un tableau saisissant de la société vietnamienne. Miên remariée à un riche et prospère propriétaire terrien voit revenir, après quatorze ans d’absence, son premier époux, celui avec qui elle n’a partagé que quarante jours avant qu’il ne parte au front. « Miên comprend qu’elle est piégée. Elle ne sait plus comment elle va vivre depuis que l’âme errante est descendue de l’autel honorant le héros de la patrie pour s’asseoir devant elle et boire goulûment le thé en la fixant de son regard passionné ». Miên devra choisir entre un bonheur honteux et le sacrifice auprès d’un héros national qu’elle n’aime pas

    D’abord respectueuse des codes que lui imposent la société, les traditions et l’idéologie nationaliste et communiste, Miên ne sera pourtant pas l’objet passif du destin. Elle s’émancipera de la peur, se révoltera.

    Subversive, militante persécutée par le pouvoir vietnamien, Duong Thu Huong, qui a elle-même subi un mariage avec un homme qu’elle n’aimait pas, dénonce ces campagnes qui exigeaient des jeunes filles de « payer leur dette envers la patrie » en épousant les mutilés de la guerre contre les Français. Elle condamne aussi bien l’idéologie traditionnelle et la dictature du village - cette « volonté silencieuse des masses » qui impose à la femme sacrifices et sens du devoir - que  l’arbitraire de la société communiste dirigée par des « gens vulgaires et lâches ». Dans cette société où règne la dictature de la Peur, les rumeurs et le qu’en dira t-on, « la foule n’a pas de conscience morale, elle se soumet toujours au plus fort ». Duong Thu Huong montre aussi qu’à l’extérieur des campagnes, la ville, tentaculaire, boursouflée de bidonvilles où ruissellent sur les murs la misère et les magouilles, est aussi vénale et fait les êtres avides et insensibles,

    Terre des oublis évoque « les voies détournées » de la vie sur lesquelles se retrouvent et brinquebalent les hommes et les femmes. Au cœur de ce beau et dense roman, riche de multiples références culturelles, culinaires, littéraires, aux senteurs et aux couleurs exotiques, il y a l’amour et la quête du bonheur ce  « jeu de hasard dont l’issue dépend entièrement du Destin ».

     

    Traduit du vietnamien par Phan Huy Duong, éditions Sabine Wespieser, 2006, 794 pages, 29€

     

     

  • Le Chant des regrets éternels

    Wang Anyi

    Le Chant des regrets éternels

     

    wang anyi 2.jpegWang Anyi brosse ici le tableau de cinquante ans de l’histoire chinoise. Ce Chant des regrets éternels rappelle Vivre (1994) du cinéaste Zhang Yimou qui voit les dernières années de la guerre civile et les premiers temps de la Chine maoïste incarnées par l’histoire d’une famille chinoise. Ici, l’existence tragique de Ts’iao est le fil conducteur du récit : Ts’iao, élue troisième Miss Shanghai en 1946, devient, presque malgré elle d’abord et en pleine guerre civile, la concubine d’un dignitaire du régime, puis dans les années cinquante, modeste infirmière dans une des nombreuses ruelles de Shanghai. Pragmatique mais dénuée parfois de lucidité, Ts’iao est une femme au charme discret mais certain, aux choix esthétiques et aux goûts sûrs. Acceptant son sort, sans désir, elle cède pourtant et passivement aux illusions d’un bonheur toujours fugace, un « bonheur présent [qui] hypothèque l’avenir ». Séduisante, Ts’iao est aussi estimable car malgré cette « existence tout entière vouée à la peine » et « au malheur », elle demeure humaine et sans animosité. Du Grand Bond en avant au libéralisme économique en passant par les dix années de la Révolution culturelle, sa modeste chambre est le refuge d’abord d’un petit groupe d’amis qui se réunit pour prendre le thé et jouer clandestinement au Mahjong puis, à partir des années quatre-vingt, de jeunes gens qui y organisent des « party » et partagent la table de celle qui pourrait être leur mère. À travers la fenêtre ouverte de cet havre de paix intemporel, montent les bruits de la ville, Shanghai, l’autre personnage du roman. Il y a bien sûr les remous politiques, ceux de la terrible et « grande révolution de 1966 » qui s’attaque « à l’âme des gens », puis, après la mort de Mao et la mise à l’écart de la Bande des Quatre, le son abrutissant des téléviseurs qui au cœur de chaque foyer restent allumés toute la journée durant.

    Dehors Shanghai se transforme. Se dégrade. Se modernise. La ville et ses habitants changent. La modernité impose ses nouveaux dogmes aux esprits soucieux de vitesse et de quantité, la société n’est plus seulement une société de consommation mais déjà une société de gaspillage…Shanghai devient prospère, une ville où la respectabilité ne s’achète plus avec le petit livre rouge mais avec l’argent. Pourtant, comme le dit l’un des nombreux personnages du livre : « la situation peut changer d’un moment à l’autre. Maintenant règne une certaine liberté, mais bien malin qui peut dire quand les têtes pensantes de l’Etat vont rouvrir les prisons ». Dans les ruelles éternelles de Shanghai, il se passe toujours « des choses inavouables et toutes ces mousses qui poussent à l’ombre, comme des cicatrices sur des blessures, évoquent autant de douleurs qui ne s’effaceront qu’avec le temps ». Au-dessus de la ville volent toujours les pigeons : « aucun drame, avec ses tenants et ses aboutissants, ne pouvaient échapper à leur regard ». 

    Le Chant des regrets éternels est empreint de nostalgie et de mélancolie, « une main tendue pour rattraper le temps fuyant sans retour ».

     

    Traduit du chinois par Yvonne André et Stéphane Lévêque, éditions Philippe Picquier, 2006, 676 pages, 23 €.