Abü l-‘Atâhiya
Poèmes de vie et de mort
Abü l-‘Atâhiya est né pauvre, en 748, à Kufa, capitale intellectuelle de renommée. Après une vie de débauche partagée entre sa ville natale, les cabarets de Hira ou les faubourgs de Bagdad fondée en 762, l’homme se repent et retourne en religion. La « trajectoire » existentielle est connue. Ils ne sont pas rares, aujourd’hui encore ceux qui, après une vie bien remplie, se rachètent une conduite avant de comparaître devant le Très Haut... Le basculement d’ Abü l-‘Atâhiya survint quelque vingt-cinq années avant sa mort en 825. Oubliés alors les poésies de jeunesse, libertines, bachiques ou satiriques et autres panégyriques. D’ailleurs, à la différence de la prose également bachique et libertine d’Abu Nuwas, son contemporain (747-815) originaire de Bassorah, elles ne nous sont pas parvenues, peut-être ont-elles été détruites par leur auteur.
Poète philosophe (le premier selon certaines sources), ses vers déclinent sur un mode pessimiste une philosophie du renoncement et de célébration de l’amour divin. André Miquel évoque une « poésie de la lucidité désenchantée » : « Si tu voyais ce monde avec un œil lucide / ce monde pour le coup te semblerait mirage ».
L’essentiel ici tient en un propos universel dans le temps comme dans l’espace : la vie est illusion : « Tant de jours... qui faisaient la vie suave, exquise / Tant de jours... Je traînais des habits fastueux / Tant de jours... Je suivais ou raison ou sottise / Tant de jours... entre amis... qui donc boirait le mieux ?/ Tant de jours... se vouloir jeune, jouer l’amour... / Et puis se retrouver au plein cœur de la cible ! ». Car « le chemin est tracé : prends pour tout équipage / La pensée que bientôt ton heure va venir ».
Avec constance, Abü l-‘Atâhiya rappelle à l’« habitant de ce monde, ami de l’éphémère », l’impermanence de toutes choses : « Il n’est rien qui ne soit promis à un malheur / Il n’est rien qui ne soit promis à une fin ». L’existence, bien sûr, mais aussi l’amitié, l’amour filial, la fidélité, la richesse, le pouvoir, les badinages... Alors convient-il de s’en remettre à Dieu car « De Dieu seul je suis sûr contre l’adversité / Je tiens de Dieu ma force, et de Dieu mon honneur / Qui donc pourrais-je craindre, étant à ses côtés / De qui me garder mieux qu’avec ce Protecteur ? ». Et pour connaître le repos, « un seul moyen : désespérer des hommes ».
Sa poésie aurait été peu appréciée des classes dirigeantes abbassides. Sans doute moins pour ses accents moralisateurs que pour le parfum de subversion qui s’en dégage : « Toi, l’hôte de logis au décor somptueux /La mort te logera au tréfonds d’une fosse / Je vois bien que ce monde accapare tes vœux / Beaucoup trop, et ces vœux te font un cœur féroce ». Et de manière plus explicite : « La passion d’être chef, fait naître un oppresseur : Sur terre, c’est à qui tyrannise le mieux. »
Sans oublier cette réflexion de celui qui a été le contemporain de nombreuses révoltes et assassinats de palais « Dès qu’une dynastie siège en une nation / Le sort vient aussitôt hâter sa destruction ».
Le style d’Abü l-‘Atâhiya est vif et simple. Sans pleurnicherie ni lamentations. Les choses sont ce qu’elles sont et il vaut bien le savoir et faire avec. Sa poésie et ses sentences sont directes et ne laissent, à l’image de sa philosophie, pas de place à l’illusion.
Traduits de l’arabe, présentés et annotés par André Miquel, édition Sindbad Actes Sud, 2000, 96 pages
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Quand nous étions orphelins
Kazuo Ishiguro
Quand nous étions orphelins
Comme les apparences peuvent être trompeuses. Kazuo Ishiguro n’est pas japonais ! non il est anglais. Et n’allez pas prétendre le contraire ou simplement émettre quelques doutes cela risquerait de le fâcher. Mieux ! Kazuo Ishiguro est un respectable et fidèle sujet de qui vous savez. Point à la ligne! Point d’ambiguïté non plus et nos « grenouilles » de bénitier républicain seraient bien inspirées d’en tirer quelques leçons avant de chercher à refourguer des certificats d’onction républicaine à des Français aux origines qu’ils estiment par trop douteuses.
Oh bien sûr, il est né à Nagasaki - quand d’autres ici sont nés dans le Djurdjura ou à la Courneuve. Il est âgé de cinq ans quand il quitte l’île natale pour l’Angleterre. La famille est au complet, mais la mission professionnelle du père ne devrait pas durer. Les Ishiguro se sont contentés d’un au revoir pas d’un adieu. Si le père y avait déjà effectué un séjour, la mère, elle, ne parlait que le japonais. Tous les mois, pendant cinq ans, le grand-père adressa à Kazuo un colis contenant les magazines pour enfant à la mode au Japon, quelques puzzles et autres cadeaux. Le lien demeurait, le deuil était inutile.
Pourtant l’homme est bien britannique, l’écrivain itou et jusqu’au bout de la plume encore. Auteur à succès, célèbre et primé, Kazuo Ishiguro a publié cinq romans. Rien à voir avec le récit témoignage, les documents de société sur les heurs et malheurs de l’immigration version britannique.
Tenez, prenez ce Quand nous étions orphelins. De quoi s’agit-il ? Christopher Banks est un détective de renom dans l’Angleterre de l’entre-deux guerres. Adulé, sa compagnie est recherchée. Il évolue dans une société feutrée et policée, dans ce confort victorien « insoucieux de hâte », où il fait bon prendre le thé en dégustant quelques scones. À la veille des bouleversements politiques et militaires mondiaux, Banks fait partie de cette avant-garde - auto proclamée et auto-célébrée - de la lutte victorieuse du Bien contre le Mal sournois et envahissant. Pourtant, dès les premières pages - qu’il évoque ses années de pensionnat ou ses premiers pas dans la société mondaine londonienne -, Christopher Banks semble différent, ailleurs, comme extérieur ou même étranger à ces cercles. En fait, Christopher n’est pas né en Angleterre. Mais à Shanghai. Après la disparition mystérieuse de ses parents, l’enfant est envoyé chez une tante dans la lointaine Albion. Des années plus tard, le détective voudra retrouver ses parents. Tout pourrait alors laisser croire qu’une nouvelle enquête policière s’ouvre et que le sagace détective élucidera les mystères passés en un tour de main. Il n’en sera rien. Les pourfendeurs du mal - au nom des valeurs chrétiennes hier ou des Droits de l’Homme aujourd’hui - devront rabattre de leur caquet. Le Bien et le Mal, le réel et l’illusion, les souvenirs et l’histoire, la folie même et la raison se mêlent ici inextricablement, déroutent le lecteur vers une terra incognita en ces temps de certitudes où tout le monde sait tout sur tout et où surtout vérité, identité, réussite... sont tout d’une pièce !
Banks mène son enquête. Ses investigations le replongent dans son passé qui est aussi celui de la Grande-Bretagne coloniale. La dénonciation du fructueux et criminel commerce de l’opium fomenté par les compagnies occidentales, les seigneurs de guerre, la guerre sino-japonaise, l’opposition entre Tchang Kaï-Chek et les communistes, l’abjecte et aveugle insouciance de la communauté occidentale de Shanghai, tout cela est revisité à travers l’histoire d’une famille et les souvenirs d’enfance qui cheminent par on ne sait quelles voies... Banks se livre moins à un travail de détective qu’à un travail de mémoire. In fine, il ne découvrira rien d’essentiel. Tout lui sera révélé. Lui, et le lecteur avec, auront été mystifiés. La vérité n’est pas là où on l’attend.
Le propre d’un grand livre est de se prêter à une diversité de lectures et autant d’interprétations, d’ouvrir autant de perspectives et d’horizons qu’il y a de lecteurs (ou presque...) de ne jamais fermer la porte des possibles. Tassadit Imache écrivait : « une tâche impossible m’occupe : sculpter la phrase qui contiendra une chose sans avoir voué au néant son contraire (...) » (1). Il faut avoir vécu dans sa chair – et pas seulement intellectuellement – la singularité de la relativité pour s’atteler à un tel travail. Tassadit Imache est une française aux origines algériennes. Kazuo Ishiguro est un Anglais aux origines japonaises. Seul un tel écrivain a pu concevoir, porter et finalement coucher sur le papier un tel livre. Pas seulement pour la sensibilité anti-coloniale qui s’y dégage et la dénonciation des agissements occidentaux. Pas plus du reste à cause de cet étrange et presque inconsistant personnage, Christopher Bank, qui, après avoir parfaitement assimilé, imité les us et les coutumes britanniques, ne parvient pourtant pas à se fondre dans l’univers de l’indifférencié. Peut-être alors est-ce lié à tous ces orphelins présents dans cette histoire : Christopher bien sûr, mais aussi Sarah Hemmings, la seule femme qui croisera son existence, Jennifer, la jeune enfant par lui adopté ou encore cette petite chinoise retrouvée dans les décombres d’une maison bombardée par les Japonais. N’est-on pas en droit d’y déceler une parabole ? Celle de la quête, veine et irréelle, des origines. Ici des parents, ailleurs d’une culture ou d’un pays. Reste aussi cette enfance à Shanghai, dans une ville où grouillent les nationalités, les langues et les cultures. Cette enfance Christopher l’a partagé avec son camarade japonais, Akira. Tous deux sont des « chiens bâtards », des enfants « mélangés » qui pourraient rendre les hommes « moins méchants les uns avec les autres »... à moins qu’ils ne tiennent trop à leurs appartenances, à leurs certitudes, à leurs apparences de vérités.
(1) « Écrire tranquille ? », Esprit, décembre 2001
Traduit de l’anglais par François Rosso, édition Calmann-Lévy, 2001, 376 pages, 19,80 euros -
Le Coran. Autre lecture, autre traduction
Le Coran. Autre lecture, autre traduction
Par Youssef Seddik
Profitons de ce début de ramadan 2009 pour revenir sur un livre paru il y a quelques années. Comme ce mois de jeûne est avant tout un exercice spirituel avant d’être une succession de plaintives abstinences diurnes, suivies de nocturnes bamboches mielleuses arrosées de sodas divers, pourquoi ne pas (re)lire le Coran ? Pourquoi ne pas s’essayer à un effort de réflexion et d’interprétation (ijtihad). Effort personnel et libre comme invite (et aide) à le faire Youssef Seddik. Après les attentats de septembre 2001 nombre de nos concitoyens se précipitèrent chez leurs libraires favoris pour y faire acquisition d’une traduction du Coran. Louable attitude qui s’en va directement aux sources tenter de trouver des clefs ouvrant à une possible compréhension du monde. Par ailleurs, depuis vingt ans, la place de l’islam dans la communauté nationale agite et divise la société et ses représentants. Du coup, par les temps qui courent, les exemplaires achetés pourraient bien resservir. Mais encore convient-il de donner à cette lecture le plus juste éclairage possible et se préserver des louvoiements, ambiguïtés, manipulations, discours à géométrie variable et autres moratoires ! En cela Youssef Seddik est important. En intellectuel, réellement pédagogue lui, Youssef Seddik ne triche pas sur sa pensée. Elle est claire et clairement énoncée. Depuis près de quarante ans, il fréquente la parole coranique « hors de la lisibilité cléricale, hors de l’énorme codage qui a fini par l’emmurer et la ravir à toute lecture ». Cette passionnante et vivifiante entreprise prend appui sur « des siècles de grands penseurs classiques qui ont tenté de lire autrement le Coran, en le ponctuant autrement, [pour retrouver] des significations tout autres que celles convenues ». Dans ce travail essentiel, il n’est pas seul, il rend d’ailleurs hommage à trois de ses contemporains : le Tunisien, Abdelmajid Chafi, l’Egyptien Nasr Hamed Abû Zid contraint à l’exil en Hollande pour ces travaux et « le plus courageux entre tous », le Soudanais Muhammad Mahmoud Taha condamné et exécuté à Khartoum en 1985. Ces penseurs, spécialistes du Coran, intellectuels de haut vol, érudits à l’écoute des interrogations et des craintes de leurs concitoyens ne sont pas à la traîne de l’obscurantisme. Aussi n’ont-il nul besoin, eux, de se cacher derrière on ne sait quel tour de passe-passe dialectico-pédagogique. Courage, cohérence, intégrité intellectuelle sont leurs seules armes. Mais cela a un prix : en France, la relégation, médiatique d’abord (ainsi, la télévision, préfèrant zapper sur le sensationnel, invite un faire valoir pour débattre avec un ministre, résultat : record à l’audimat mais élargissement de « la faille d’incompréhension » entre les communautés et un peu plus de confusions dans les banlieues) ; ailleurs, l’ostracisme, l’exil ou la mort ! Leur crime ? Rechercher et offrir à leurs semblables « les conditions de possibilité de l’exercice légitime de la raison en islam, en partant du texte qui l’a fondé ». Rien moins !
Youssef Seddik invite à « s’habituer à l’idée que le texte fondateur de cette vision du monde qu’est l’islam est une œuvre à lire et non à « prendre au mot ». Il faut alors et impérativement retirer le texte des seules mains des religieux et théologiens pour « rendre le débat à la rue, à tout citoyen (…) ». À cette condition, le Coran pourra « trouver place aux côtés des plus beaux titres du patrimoine humain » et s’intégrer « à une volonté de savoir qui se serait intelligemment démise du ressentiment d’une volonté de puissance ». Et l’auteur de rappeler : « Ce Livre, qui se présente comme « Maternance, Rahma, pour les hommes, tous les hommes », a affranchi ses destinataires de tout recours à une médiation, temple ou église, pythie ou prêtre, dont il faille pénétrer l’opacité pour recueillir le sibyllin message et en percer l’énigme ». De manière plus appuyée, il s’élève contre « la cléricalisation indue » de la religion « à contre courant de ce refus explicite dans le Coran pourtant, de toute instance médiatrice entre les hommes et la divinité ». C’est d’ailleurs ainsi que des millions de musulmans, en France, semblent vivre leur foi, c’est-à-dire loin des chapelles et se détournant, parfois ostensiblement, des conseils sensés les représenter…
Cette traduction du Coran s’attache à lever les « mécanismes de verrouillage » qui ont piégé la lisibilité du Texte dès les premiers pas de l’exégèse islamique ». Ces mécanismes sont nombreux, divers et parfois complexes : arbitraire lexical, « effacement des ponctuations du rythme de la parole coranique telle que le prophète l’a reçue et transmise », refus de retrouver l’ordre chronologique des entités révélées et du coup réduction d’une autre clef de lecture celle d’une révélation livrée en fragments et « débitée selon un jeu d’étoilement » et non selon cette linéarité qui condamne le lecteur ou le croyant à une « inféconde contemplation de la façade d’un monument dogmatique »…
Ce Coran ainsi restitué retrouve aussi une dimension hellénique irréductible à un simple emprunt ou à « un effet ponctuel d’acculturation », mais présenté ici « comme le miroitement d’une très lointaine origine commune ». Enfin, puisque débat il y a sur ces questions, Youssef Seddik reprenant les travaux de Mahmoud Taha contre la fausse distinction opérée par l’orthodoxie entre « passages abrogés et passages « abrogeants », indique que ce dernier à « démontrer, partant des principes de lecture jusque-là inconnus, que tous les versets reçus à Médine sur le voile, la polygamie, la séparation des sexes, la répudiation unilatérale et même sur le Jihâd (combat pour l’islam) sont des versets qui ont épuisé leur dessein et doivent être abrogés au profit de versets fondamentaux ».
Cette traduction, dont la dimension poétique n’est pas la moindre des prouesses, réintroduit également les principes d’incertitude et de doute (à travers la figure d’Adam), le principe de liberté qui fait du musulman « l’assujetti exclusivement à Dieu », et d’universalité, avec en premier lieu et à la différence de sa figure biblique, un Abraham « a-national, individué, pathétique ».
La traduction et la lecture que propose ici Youssef Seddik n’est pas seulement essentielle pour réintroduire le texte sacré des musulmans au sein de la philosophie universelle ou dans les bibliothèques de tout « honnête homme ». Ce travail de premier ordre doit être mis à la portée du plus grand nombre, et le plus tôt possible, pour enfin permettre de « rendre le débat à tout citoyen » et ce, de manière éclairée…
Editions Barzakh & éditions de l’Aube, 2002, 255 pages, 18 euros
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Putain d’étoile
Saïd Mohamed
Putain d’étoile
« On devient haineux envers soi quand on ne trouve pas l’issue » écrit Saïd Mohamed, poète et écrivain rescapé de la DASS. Il signe la quatrième partie de son récit autobiographique qui montre comment un gosse placé à l’intersection du quart-monde social, par la branche maternelle et normande, et de l’immigration, par le père marocain, va se coltiner avec la réalité et la mémoire familiale pour trouver « une » issue à défaut de trouver « l’issue ». Saïd Mohamed mène un double travail : travail d’introspection et charge contre une société inhumaine malgré le trompe-l’œil formé par une fine et fragile pellicule civilisationnelle.
La figure maternelle domine cette livraison. Une « grande gueule » qui n’a peur de rien et qui a peut-être rendu fou son berbère de mari. Vulgaire certes, abjectes même par certains traits de sa personnalité mais qui, sans doute mue souterrainement par un instinct de survie hérité de son propre père, rescapé de la grande boucherie de 14-18, ne s’est jamais laissée marcher sur les pieds. Malgré les ruptures qui les séparent, ces ruptures présentes également dans l’œuvre de l’écrivain Tassadit Imache, il y a dans le regard du fiston sur sa mère comme de l’admiration, de la bienveillance… Un regard que n’est pas loin de partager le lecteur. Par elle passe les clefs ouvrant sur l’histoire familiale, cette « fange » transformée en « biotrope littéraire ».
Le gamin, devenu écrivain, a dû hériter de la gouaille maternelle, de son esprit rebelle inscrit tel un atavisme, comme de ce sens critique qui le fait regarder la société avec les yeux d’un bulldozer. Mais la violence des coups de butoir contre ce monde est au moins aussi destructrice que celle, qui, de l’intérieur, le dynamite.
L’issue recherchée, Saïd Mohamed finira par la trouver : « Je devais parler pour ne pas crever ». Parler pour dire les souffrances, les descentes aux enfers, parfois sans retour pour le pote Mollets-de-Coq, le travail dans une imprimerie, la solidarité et l’esprit de camaraderie de ce monde ouvrier devenu un ersatz à la famille absente. Le fils d’immigré reste attentif à ceux qui sont venus d’ailleurs, les réfugiés espagnols ou Si-Hamed, le vieux compagnon algérien de son père, mort dans son village natal au-dessus de Marrakech. Là aussi la plume est sans illusion : « D’où qu’ils viennent, les nouveaux arrivants dans la basse-cour doivent comprendre que l’antichambre de la République du gallinacé, ne peut être qu’un gros tas de fumier. Et qu’avant d’avoir le droit de chanter la Marseillaise, ils doivent en prendre pour leur grade ».
Pourquoi d’ailleurs faudrait-il encore se faire des illusions ? « Rien n’est sérieux quand tu prévois le pire. Te reste plus qu’à assister au spectacle ». Voilà sans doute qui est autrement édifiant que les bouillies à l’eau de rose déversées à longueur de prime-time sur nos chères têtes blondes. Ou brunes. En fait de plus en plus métissées.
Quand au style de l’auteur, en voici un avant-goût : « du viol de la langue, en iconoclaste voyou. Pourquoi se retenir ? Défroquer le verbe, empaler la phrase, cracher la formule, éructer l’adjectif, roter à l’aise et se promener avec les roubignolles à l’air ». Écrire comme un coup de poing dans la gueule car, si en écrivant « on n’empêche pas que se reproduise un tel schéma de misère, le déni de parole est pire que les actes eux-mêmes ». Écrire enfin « pour survivre à l’histoire et reconstruire encore et toujours ».
Editions Paris-Méditerranée, 2003, 202 pages, 15 euros -
Le Soleil des fous
Saïd Mohamed
Le Soleil des fous
Après La Honte sur nous, gratifié en son temps du prix Beur FM, Saïd Mohamed poursuit ici son récit-témoignage. Sans doute, l’homme n’est-il pas si vieux pour se livrer à l’exercice de la rédaction des mémoires, mais enfin, accordons lui qu’il fait partie de cette catégorie de citoyen que la vie - la société - n’a pas épargné. Et puis, à l’heure où la littérature accueille et chérit les réfractaires au confessionnal, les récalcitrants du divan et autres épinglés des prétoires, qui peut encore et sérieusement prétendre qu’il existerait un âge pour écrire son autobiographie ?
Évacuons d’entrée ce qui pourrait fâcher : la structure narrative adoptée par l’auteur semble par trop décousue au point d’emberlificoter le fil conducteur du récit (et le lecteur) dans une galerie de portraits et moult descriptions des diverses expériences professionnelles du narrateur. Quel que soit l’intérêt sui generis des personnages présentés (et le talent emprunt de distance et de mordant à les croquer), ils apparaissent plaqués et sans incidence réelle sur la vraie trame de ce récit : l’amour-passion du narrateur pour Lola et son lourd héritage familial.
En revanche, Saïd Mohamed paraît maîtriser son ton. Il persifle, il gouaille, il raille, il toise cette société et les partisans d’un ordre moral trop souvent prompt à reléguer à la marge, à refouler dans l’oubli voir à accabler un peu plus les laissés-pour-compte du système. Pas revendicatif pour deux sous - cela relèverait encore sans doute d’une compromission (Albert Cossery n’est pas loin) - le réalisme, sans concession ni romantisme, montre la nature humaine pour ce qu’elle est, plus proche de Kant que de Rousseau : « Il faut savoir préserver une distance, rester sur ses gardes. Même chez les plus braves gens, lorsque le vernis de l’apparence craque, surgit l’ossature de l’humain. Rien de bien ragoûtant ». Mais il faut faire avec. Armé de cette philosophie, les surprises ne peuvent qu’être bonnes.Ici, la « surprise » s’appelle Lola. Elle est infirmière (cela donne droit à quelques pages décapantes sur l’univers des urgences). Elle est belle, plantureuse, tendre et sensuelle. L’idylle - qui n’a rien de chaste ! - coule des jours heureux. La belle-famille feint d’accepter cet amant sans vraie situation et aux origines douteuses. Tout basculera pourtant. Lola veut un enfant. « On n’échappe pas à son passé. Il vous rappelle à l’ordre » écrit Saïd Mohamed. Le rescapé de la Ddass, le rejeton d’une famille bancale où les relations brillaient plus par leur violence que par la tendresse, n’est pas prêt. La dégradation des rapports avec Lola lui devient insupportable. Il se transforme en une loque, avachie, sans repère ni volonté, tantôt soumise, tantôt violente. La rupture est inévitable. Suicidaire, il est à deux doigts d’y laisser la peau.
Avec son copain, « Mollets-de-Coq », il file en direction du Maroc où, comme exutoire, il s’adonne à l’écriture. Les pages consacrées à cette terre qui a vu naître son père sont parmi les plus réussies et les plus acerbes du livre : le tourisme sexuel n’y a pas attendu Houellebecq et les pauvres gosses contraintes de se prostituer n’ignoraient rien d’une certaine forme de mondialisation : « si leurs oncles terrassiers ou éboueurs vident les poubelles de l’Europe, elles continuent dans la foulée à vidanger les couilles de ces franchouillards de basse-cour ». Reste la tendresse exprimée et l’identification de ce fils d’immigré marocain et d’une française avec l’avenir de ce pays.
Comme dans La Honte sur nous, le narrateur, s’en va retrouver son père qui est retourné au village natal pour y finir ses jours. Les deux hommes ne se rencontreront pas. « Quand il ne reste que du silence en travers de la gorge, les mots jamais prononcés il faut les écrire pour régler ses dettes. A défaut de lui avoir parlé, je me suis promis de parler pour lui ». Car « ces vieux-là ont trop d’honneur pour réclamer ». Alors c’est lui qui parlera du scandale des retraites, des pensions d’invalidité, des pensions militaires, des vies volées à essayer de s’intégrer avec des « dés pipés », « dans cette société tellement étrangère ». Et ce qui « chagrinait » le père chagrine tout autant le fils : « après les vagues d’émigration de la tripe et du muscle, voici venue celle des neurones. Le pillage a simplement changé de forme et de méthode, mais il continue. Les autres, les moins chanceux, ceux qui n’ont que leur cul à troquer peuvent toujours se jeter à la vague ». Sans doute n’échappe-t-on pas à son passé. Il vous rappelle à l’ordre. D’une manière ou d’une autre.Edition Paris-Méditerranée, septembre 2001, 14,48 euros, 179 pages
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La Honte sur nous
Said Mohamed
La Honte sur nous
Saïd Mohamed a publié depuis 1986 une dizaine de recueils de poésie et, après un premier roman paru en 1997 au Maroc (1), il poursuit le récit de sa vie, la description des lieux et des rencontres qui ont constitué son univers. Dans La Honte sur nous, qui a reçu le Prix Beur FM, les phrases, courtes, incisives, rageuses défilent telles des rafales de mitraillettes. Le style, cru, à l’adjectif rare, claque.
Rien – et surtout pas la plupart de ses profs qui l’épinglaient « mûr pour Fleury-Mérogis » - ne prédestinait Saïd Mohamed à l’écriture et à une certaine réussite professionnelle. Dans ce deuxième livre, l’enfant de la DASS s’émancipe de la logique d’un système qui lui donnait rendez-vous en prison. Une rencontre lui a permis de s’extraire des voies de garage aménagées par l’Education nationale « où s’entassait le rebut du système scolaire » et d’une formation de typographe déjà dépassée – « ce qu’on nous avait entassé dans le crâne n’avait plus cours sur le marché. De la monnaie de singe, de l’emprunt franco-russe, avec lequel il fallait se défendre, gagner sa pitance ». La « rencontre » arbore de longs cheveux blonds, porte un levis et un tee-shirt sans soutien-gorge. Le genre de professeur principal auquel il est difficile de résister.
Grâce à ce prof de français, Saïd Mohamed va « engloutir » les livres qu’elle lui prête, il va même se mettre à écrire et évoluer dans des cercles nouveaux où gauchisme et marginalité font bon ménage.
Sans concession aucune, Saïd Mohamed décrit les milieux par où il est passé, le sort des laissés-pour-compte, les boulots de misère, la délinquance des uns, l’alcoolisme des autres, la solitude d’une humanité abandonnée à elle-même par une société indifférente, folle, « la folie de cette grande mécanique qui broie les hommes et les rend si misérables ».
Avec le même réalisme, la même brutalité, il rapporte l’histoire, la sordide et terrible histoire familiale. Pas de pleurnicherie ici. Les choses sont ce qu’elles sont et il faudra bien faire avec. Faire avec une mère détestée par son propre père qui lui avait prédit « qu’elle crèverait comme une chienne » et qui, avec trois hommes différents, a eu au moins six rejetons qui tous ont atterri à l’Assistance publique. Faire aussi avec un père alcoolique et violent déclaré « dingue » par le juge des affaires familiales. Ouvrier marocain, il s’engage pour la France faute de travail et se retrouve à manier la pelle et la pioche pour le compte des Allemands puis des Américains sur le mur de l’Atlantique avant de le faire pour reconstruire la France. Plus tard, le travail dans les carrières lui faudra une silicose à la chaux vive. « La vie lui avait servi une méchante part, plus qu’à tout autre ».
Pour ne pas arriver au « moment où l’on crève de réprimer son rêve », un beau matin, Saïd Mohamed claque la porte. « J’ai senti que, si je restais-là, j’y serais enterré vivant ». Il part, en stop. Direction le Maroc paternel pour retrouver son géniteur de père qui finit ses jours dans son village perché dans la montagne berbère. Alors qu’il n’est pas encore tout à fait à même d’en mesurer l’importance, ces retrouvailles seront un viatique pour le jeune homme.
A ce moment du récit, le style change. Les phrases s’allongent, le ton semble comme apaisé, plus harmonieux. Saïd Mohamed prend alors le temps de décrire la vie du village, il s’arrête sur cet homme qui est son père, prend le temps de l’écouter, de le découvrir. Le calme est au rendez-vous.
La Honte sur nous est une autobiographie écrite à vif. Un témoignage sans tricherie mais sans concession sur cette part honteuse d’elle-même de la société française.
(1) Un Enfant de Coeur, éd. Eddif, Casablanca, 1997.Edition Paris Méditerranée, 2000