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29/08/2009

Poèmes de vie et de mort

Abü l-‘Atâhiya
Poèmes de vie et de mort


athaya .jpegAbü l-‘Atâhiya est né pauvre, en 748, à Kufa, capitale intellectuelle de renommée. Après une vie de débauche partagée entre sa ville natale, les cabarets de Hira ou les faubourgs de Bagdad fondée en 762, l’homme se repent et retourne en religion. La « trajectoire » existentielle est connue. Ils ne sont pas rares, aujourd’hui encore ceux qui, après une vie bien remplie, se rachètent une conduite avant de comparaître devant le Très Haut... Le basculement d’ Abü l-‘Atâhiya survint quelque vingt-cinq années avant sa mort en 825. Oubliés alors les poésies de jeunesse, libertines, bachiques ou satiriques et autres panégyriques. D’ailleurs, à la différence de la prose également bachique et libertine d’Abu Nuwas, son contemporain (747-815) originaire de Bassorah, elles ne nous sont pas parvenues, peut-être ont-elles été détruites par leur auteur.
Poète philosophe (le premier selon certaines sources), ses vers déclinent sur un mode pessimiste une philosophie du renoncement et de célébration de l’amour divin. André Miquel évoque une « poésie de la lucidité désenchantée » : « Si tu voyais ce monde avec un œil lucide / ce monde pour le coup te semblerait mirage ».
L’essentiel ici tient en un propos universel dans le temps comme dans l’espace : la vie est illusion : « Tant de jours... qui faisaient la vie suave, exquise / Tant de jours... Je traînais des habits fastueux / Tant de jours... Je suivais ou raison ou sottise / Tant de jours... entre amis... qui donc boirait le mieux ?/ Tant de jours... se vouloir jeune, jouer l’amour... / Et puis se retrouver au plein cœur de la cible ! ». Car « le chemin est tracé : prends pour tout équipage / La pensée que bientôt ton heure va venir ».
Avec constance, Abü l-‘Atâhiya rappelle à l’« habitant de ce monde, ami de l’éphémère », l’impermanence de toutes choses : « Il n’est rien qui ne soit promis à un malheur / Il n’est rien qui ne soit promis à une fin ». L’existence, bien sûr, mais aussi l’amitié, l’amour filial, la fidélité, la richesse, le pouvoir, les badinages... Alors convient-il de s’en remettre à Dieu car « De Dieu seul je suis sûr contre l’adversité / Je tiens de Dieu ma force, et de Dieu mon honneur / Qui donc pourrais-je craindre, étant à ses côtés / De qui me garder mieux qu’avec ce Protecteur ? ». Et pour connaître le repos, « un seul moyen : désespérer des hommes ».
Sa poésie aurait été peu appréciée des classes dirigeantes abbassides. Sans doute moins pour ses accents moralisateurs que pour le parfum de subversion qui s’en dégage : « Toi, l’hôte de logis au décor somptueux /La mort te logera au tréfonds d’une fosse / Je vois bien que ce monde accapare tes vœux /  Beaucoup trop, et ces vœux te font un cœur féroce ». Et de manière plus explicite : « La passion d’être chef, fait naître un oppresseur : Sur terre, c’est à qui tyrannise le mieux. »
Sans oublier cette réflexion de celui qui a été le contemporain de nombreuses révoltes et assassinats de palais « Dès qu’une dynastie siège en une nation / Le sort vient aussitôt hâter sa destruction ».
Le style d’Abü l-‘Atâhiya est vif et simple. Sans pleurnicherie ni lamentations. Les choses sont ce qu’elles sont et il vaut bien le savoir et faire avec. Sa poésie et ses sentences sont directes et ne laissent, à l’image de sa philosophie, pas de place à l’illusion.

Traduits de l’arabe, présentés et annotés par André Miquel, édition Sindbad Actes Sud, 2000, 96 pages


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