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11/11/2009

Ma Boîte noire

Driss Ksikes
Ma Boîte noire


Driss Ksikes G.jpgUn écrivain qui accable son lecteur de ses angoisses existentielles et pleure sur sa plume sèche devant une page désespérément blanche ou mal noircie est souvent ennuyeux. Dans Ma Boîte noire, le narrateur, Mokhtar, revisite son passé et raconte justement la genèse tourmentée d’un roman qu’il est en train d’écrire. Balancement entre mémoire et fiction pour, in fine, voir l’écriture se nourrir du vécu. Exercice périlleux donc, d’autant plus que Driss Ksikes n’évite pas quelques fautes de goût ou lieux communs du genre : « Au fait, j’ai décidé d’écrire un livre. Ce n’est pas la première fois que j’y pense. Je me suis toujours pris pour un écrivain. Depuis le jour où je surpris mon moniteur de colonie de vacances qui se mastiquait le mastodonte (périphrase grotesque indiquant qu’il se masturbait), j’ai compris qu’il y avait des choses à dire et d’autres indicibles. Reste à les écrire ». Et, à propos de l’écriture : « entre les fastes de la diarrhée et les timidités de la constipation, j’allais trouver ma voix. ». Pourtant, il ne faudrait pas jeter le bébé avec l’eau du bain : Ma Boîte noire renferme une trame romanesque, en l’occurrence mémorielle et existentielle (celle de Mokhtar), captivante par ses rebondissements et révélations, et son sujet demeure, à n’en pas douter, l’un des plus brûlants au Maroc et ailleurs en Afrique du Nord : le droit au plaisir et la liberté individuelle.

Après la mort de Tante Maria, Mokhtar s’installe dans l’appartement de la défunte. À la faveur de ce déménagement, l’homme revisite son passé et s’attèle à satisfaire sa vocation d’écrivain. Son sujet d’écriture est tout trouvé, ce sera Tante Maria. Cette femme, en apparence probe et respectueuse des convenances sociales et religieuses, cacherait en fait, dans l’intimité de son appartement, quelques inavouables secrets. Duplicité et ambiguïté donc. Tout est bon pour alimenter les fantasmes du neveu, lui-même surpris que sa « tête soit peuplée de tant de promiscuité ».
Chez Mi Saliha, la voisine, entre trois joints et quelques verres, tombent deux révélations sur la véritable personnalité de sa tante. L’une alimentera son roman, l’autre sonne comme un coup de théâtre, un coup de théâtre qui lui fera porter un tout autre regard sur sa tante si mal aimée depuis ce temps lointain où, castratrice, elle mit fin aux dangereux attouchements auxquels il se livrait, dans un placard, avec la jeune Zina. Les révélations de Mi Saliha feront coïncider écriture et vécu le tout servi par une trame mémorielle tissée par le désir et la sexualité. Avant Zina, il y a eu Zahra, l’initiatrice, et, après, Warda, la cousine au slip rouge. C’est d’ailleurs au nom de la liberté sexuelle qu’adolescent, Mokhtar se brouillait avec son père et quittait, quinze ans plus tôt, le domicile familial.

Car Mokhtar, « attaché à la compagnie des femmes », est une espèce rare et suspecte aux yeux des « conservateurs vicieux » à l’instar du proviseur du lycée où il enseigne ou de ses collègues du genre de M.Sallam, prof d’éducation islamique, digne représentant de la « junte masculine » pour qui la « promiscuité » commence avec la « mixité ». Jeune, Mokhtar chercha bien dans la voix de Dieu à calmer ses ardeurs. En vain : « je reniflais désespérément le musc qui emplissait la mosquée. Il ne me menait nulle part. Dieu s’éloignait. L’image de Zahra, origine de mon plaisir inextinguible devenait envahissante, irrésistible. » Une image si forte, si présente que Mokhtar ne pourra s’empêcher de jouir… en pleine mosquée ! L’alcool et l’herbe aidant, Mokhtar entrevoit qu’il n’est pas nécessaire d’attendre le trépas pour entrer au paradis, que le paradis est ici, sur terre.

Mais voilà l’ordre des hommes est celui des interdits et des frustrations. Un ordre qui fait les hommes et les femmes malheureux et où la duplicité et l’ambiguïté sont partout. Warda, se cache en Arabie pour tapiner ; son père, taciturne à la maison, autrement prolixe à l’extérieur, cache des activités secrètes inavouables ; Tante Maria… jusqu’à une génération tout entière  « qui a tout vu, ou presque, et qui n’a rien dit, ou presque » des exactions commises par feu le monarque et ses sbires ! Cette critique de la société marocaine devient acerbe quand Amine un « vieux copain » émigré à Boston l’enjoint de quitter le royaume, « cette terre d’asservis », « les coups bas et l’attitude mielleuse » de ses compatriotes.
Ce travail d’écriture et d’anamnèse se déroule au lendemain du 11 septembre et débouche sur une pirouette littéraire désuète pour expliquer le terrorisme islamiste : « Sans les femmes, finalement, j’aurais peut-être été un vulgaire kamikaze, au corps déchiqueté ». En bref, il suffirait de s’envoyer en l’air entre deux draps pour ne pas avoir à le faire, à quelques centaines de mètres du sol, entre deux tours…Programme certes alléchant mais sans doute un peu court.
Dommage car Driss Ksikes  n’avait pas besoin de cela pour appuyer son utile et pertinente description des effets, sur les corps et les esprits, d’un puritanisme hypocrite et d’une idéologie masculine liberticide, offrant pour seules soupapes l’ambivalence (schizophrénique ?) et le secret. Rendons grâce à la femme donc ( « un monde sans femmes, sans la brise fraîche de leur parfum ? J’étoufferais à la longue »), louons le plaisir mais, en attendant des jours meilleurs, et pour paraphraser le cardinal de Retz, il vaut mieux, pour éviter des ennuis, ne pas sortir de l’ambiguïté.

Le Grand Souffle Editions et Tarik éditions, 2006, 125 pages, 11.80   €

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