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Harraga

 

Boualem Sansal,

Harraga

 

Boualem Sansal publie son quatrième titre et l’aficionado ne sera pas déçu. Il suffit de lire une phrase, allez, un paragraphe seulement, pour reconnaître son Sansal. Ce Léon Bloy algérien, la haine et le missel en moins, mérite le détour ne serait-ce que pour la sonorité et le rythme de ses phrases, son art de la syncope et ses tournures à l’emporte-pièce, impitoyables de vérité et impitoyablement justes. Mais l’écrivain est aussi un romancier qui sait, avec un rien, capter l’attention. Prenez Harraga, il ne s’y passe pas grand-chose ; juste une rencontre ratée, celle de deux solitudes (Lamia et Chérifa), sur un vieux rafiot qui prend l’eau de toutes parts. Bien sûr le bateau se nomme Algérie et avant de couler, corps et âme, « les enfants de la perdition » préfèrent se tailler fissa quitte à y laisser leur peau. Ce sont les harragas, des « brûleurs de route », des « candidats au suicide », comme ceux qui sont en train de déranger les bonnes consciences du côté de Ceuta, de Tanger, du Détroit de Gilbratar et maintenant, bien malgré eux, aux confins du Sahara. Sofiane, le jeune frère de Lamia est du lot.

Lamia vit à Alger, à Rampe Valée. Comme docteur en pédiatrie et célibataire, elle appartient à « la pire des engeances en terre d’islam, celles des femmes libres et indépendantes ». Dans sa maison deux fois centenaire, condensée du passé algérois et aussi labyrinthiques que les origines algériennes (1), elle traîne sa solitude comme un « bouclier », écrit des poèmes, ne s’en laisse compter par personne et, comme l’auteur sans doute, « aime que la vérité précède les sentiments ». La femme a du tempérament, de l’organisation mais, finalement, s’ennuie ferme. Jusqu’au jour où débarque Chérifa, Lolita de seize ans, engrossée par un apparatchik du régime. L’envahissante donzelle bouscule tout, au point de finir par se faire virer. Mais débordante de vie et de naïveté, Chérifa séduit et, « comme un ouragan dans une grotte », a réinsufflé de la vie dans le quotidien triste et dans l’âme sombre d’une Lamia d’abord réfractaire. Coupable (quel mot a-t-elle jeté à la figure de Chérifa qui a provoqué sa fuite ?), elle va la chercher dans tout Alger, visiter les maternités pour finalement la dénicher - dans ce pays qu’elle croyait « sous le seul empire de la mosquée » - au Couvent des Sœurs de Notre Dame des Pauvres du côté de Blida.

Boualem Sansal dit l’étrangeté, le mystère de l’Algérie : « on quitte davantage ce pays qu’on y arrive. (…) C’est une malédiction qui se perpétue de siècle en siècle. (…) Nous sommes tous, de tout temps, des harragas, des brûleurs de routes, c’est le sens de notre histoire. » De Camus à Mimouni, « Ca fait mal de tant s’appauvrir, de la terre natale nous attendons l’abondance et la joie, pas ça, l’exil et la mort ». Comme Chérifa qui « cherchait la vie » alors qu’« ici nous ne savons parler que de la mort ». Sans blabla ni pathos, qu’il parle de son pays, de sa ville, Alger, de l’islam, du sort des femmes, de la solitude, des quotidiens bornés et de l’avenir sans horizon, Boualem Sansal est bouleversant. Bouleversant comme cette lueur d’espoir qui reste-là, nichée au creux du texte et des existences.

(1) On pense aussi à « La Maison de lumière » de Nourredine Saadi (Albin Michel, 2000) et à une autre demeure, La Kahéna de Salim Bachi (Gallimard, 2003)

Gallimard, 2005, 272 pages, 16 euros

 

 

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