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31/07/2009

Kimchi

Ook Chung

Kimchi

 

chungookphoto.jpgIl y a aujourd’hui dans le monde environ 200 millions de personnes qui vivent en dehors du pays qui les a vu naître et sans doute beaucoup plus encore d’hommes et de femmes nés de ces migrations. L’inédit n’est peut-être pas dans l’importance numérique de ces déplacements, mais tient plus à son contexte socioculturel où, pour être rapide, le champ des possibles laissé à l’individu est à la fois plus vaste (métissage culturel) et plus restreint (uniformisation culturelle transnationale). Dans cette brèche où, sur le plan romanesque, le sujet navigue entre une liberté intérieure immense et une contrainte imposée par les conditions extérieures, entre Proust et Kafka, des écrivains qui eux-mêmes font l’expérience de cette situation se sont engouffrés. Peut-être aident-ils à voir, à comprendre, à ressentir « une portion jusqu’alors inconnue de l’existence » pour reprendre Milan Kundera. Citons ici Neil Bissondath, Hanan El Cheikh, Mako Yoshikawa, Amin Maalouf, Tassadit Imache, Kazuo Ishiguro ou Ook Chung.

Il y a d’ailleurs entre le livre de Kazuo Ishiguro, Quand nous étions orphelins, et Kimchi de nombreuses similitudes. Même travail de mémoire et de filiation, le premier via une enquête policière, le second par une introspection plus franche et, à l’arrivée, le même constat sur la vanité de la quête des origines. « La recherche des racines comme panacée est une illusion » écrit Ook Chung. Chez l’un le message est indirectement délivré par une mère qui depuis longtemps a perdu la raison, chez l’autre et de manière explicite, par une lettre laissée par un père décédé.

Si sur le fond les deux romans convergent, Kimchi se révèle différent pour au moins deux raisons. D’abord par sa forme. Le récit, partiellement autobiographique, est agrémenté de réflexions diverses (sur la littérature japonaise moderne, sur le besoin d’écriture, sur le statut de l’écrivain...), de développements ou d’images symboliques (la leçon sur le butoh ou la visite des catacombes à Paris et la description d’une cloche de fontis) et de données quasi sociologiques sur le Japon et la xénophobie nippone. Thèmes déjà présents dans le premier recueil de nouvelles d’Ook Chung (1).

L’autre différence, et elle est de taille cette fois, porte sur les protagonistes des deux récits. Chez Kazuo Ishiguro, Christopher Bank est un personnage presque falot, lisse, sans vie intérieure, sans drame. Le narrateur de Kimchi est tout le contraire. L’homme est tourmenté par le secret de sa naissance que le lecteur découvre avec lui à l’occasion de cette visite à Yokohama où le narrateur retourne sur les lieux de son enfance. Il y renoue les fils rompus de l’histoire familiale et laisse remonter à la surface les souvenirs de son amour pour Hiroé, cette étudiante rencontrée dans le cadre d’un séminaire consacré à la littérature, et son impardonnable erreur , « l’une des erreurs les plus fatales de son existence ».

De plus et surtout, cet homme est rongé par les affres d’une identité incertaine. « Je suis né en plein cœur du Chinatown de Yokohama, de parents coréens. Et j’ai grandi à Montréal, la ville la plus européenne de l’Amérique ». Entre sa naissance et ce récit, il y a trente années, quatre langues, ses visites systématiques de tous les Chinatown, « ces bouées de sauvetage » ou ces « sas psychologiques », des villes où il voyage, et... le kimchi, ce condiment coréen devenu emblème national et porte-drapeau identitaire du coréen en exil.

De ce point de vue, le plus important dans Kimchi, ne réside pas dans cette abstraction intellectuelle aujourd’hui en partie convenue et ici réaffirmée par cette citation empruntée à Van Gogh : « il n’est pas possible de vivre en dehors de la patrie, et la patrie, ce n’est pas seulement un coin de terre ; c’est aussi un ensemble de cœurs humains qui recherchent et ressentent la même chose. Voilà la patrie, où l’on se sent vraiment chez soi. ». Non, le plus important est cette peine à vivre du narrateur, marquée par sa double et bien réelle quête, celle d’une filiation, et l’autre, identitaire, qui lui fait voir en Amy, cette jeune métisse autiste de huit ans, moitié américaine, moitié japonaise, le miroir de sa propre enfance. Un « miroir inversé ». Dans Kimchi, l’identité est inachevée, toujours remise en question, en ruine comme un mur écroulé : « il n’y avait pas de fin à cette identité, ou alors celle-ci était à trouver dans le chaos et son propre inachèvement ». Telle est la malédiction du déraciné, mais aussi sa bénédiction.

 

(1) Nouvelles orientales et désorientées, Le Serpent à plumes, 1999.

 

Ed. Le Serpent à plumes, 2001, 245 pages, 15,09 euros

 

 

27/07/2009

Bronx Boy

Jérôme Charyn

Bronx Boy

 

charyn.jpgDans cette belle collection qui invite les auteurs à livrer quelques mémoires tirées des nimbes de l'enfance, Jérôme Charyn narre l'histoire d'un jeune chevalier évoluant dans un Bronx féodal, peuplé d'émigrants russes et juifs, divisé en bandes rivales mais régies par un code de l'honneur exigeant. Chaque gang arbore son blason, qui une plume bleue au chapeau, qui une couleur noire sur noire, qui noire sur noire rehaussée de rouge coq qui enfin du jaune délavé et du marron.

Ici règne la castagne bien plus que le crime (quoique…) et le mieux armé n'est pas forcément celui que la nature a doté des plus gros biceps. Il faut aussi savoir jouer des méninges. De ce point de vue, notre héros de douze ans dame le pion à plus d'un, petits ou grands. "Bébé" Charyn est le rejeton d'une famille d'immigrés biélorusses où le père tient le second rôle. En revanche, la mère, Feigelé, par sa droiture et sa finesse est aimée de tous, à commencer de son fiston. Dans les clubs fermés des malfrats locaux, elle sait distribuer les cartes comme personne et, pour cette raison, a gagné l'estime et le respect des joueurs par ailleurs peu commodes. Mais, Feigelé perd la vue. Aussi, pour annoncer le jeu, a-t-elle besoin de son rejeton lequel, non content de lui lire des livres, va jusqu'à lui écrire des histoires. Car ce "roi de la manigance" est un garçon doué qui a failli, grâce à son intelligence (un original exposé sur Benedict Arnold, général américain dont l'histoire n'a retenu que sa trahison en 1780), bénéficier d'une bourse d'étude pour lui assurer un avenir autrement prometteur à Chicago. Mais, ici comme ailleurs, les portes de la philanthropie ne s'ouvrent pas nécessairement à tous. "Mon avenir se dessinait bien en noir sur fond noir" écrit le recalé obligé de poursuivre sa scolarité à la "P.S.61" ou Public School 61 et d'intégrer la bande des Bronx Boys.

 

"Bébé" Charyn, l'"érudit manqué reconverti en voyou" appartient au Bronx, à ce district de New York divisé en territoires et en bandes où la faune de gangsters, de flics, de juges et autres politicards appartient au plus puissant, où les confiseries sont des QG et les clubs privés des châteaux forts de papier, où le diabolique "Petit Homme", le dictateur Meyer Lansky - une vieille connaissance des fidèles de Charyn - est le véritable et sanguinaire satrape du coin, celui face à qui Will Scarlet n'est qu'un tempétueux "prince du chaos".

L'âme chevaleresque de "Bébé" Charyn doit déjouer l'hostilité de petites frappes et amadouer le mépris des cercles plus "aristocratiques". Pour vaincre, il lui faut compter tantôt sur la protection de roitelets, tantôt sur l'entremise de femmes influentes. Débrouillard, il exerce mille et un boulots : livreur d'œufs, roi du mokacao (lire la recette à la page 69), "garde du corps" d'une michetonneuse dont il s'amourache, répétiteur pour jeunes filles de (bonnes) familles (de voyous), conteur pour une riche émigrée ci-devant membre de l'aristocratie moscovite et aujourd'hui épouse de caïd, serveur dans un repaire de voyous, racketteur à l'occasion…

Les aventures de "Bébé" Charyn ne manquent ni de piquant ni de caractère. D'autant plus que la description des personnages et des événements ne s'embarrasse pas d'inutiles circonvolutions : le style est à l'économie, la simplicité de rigueur, la phrase file, directe et dépouillée de tout adverbe ou adjectif superflu. Cela swing sur un tempo parfaitement maîtrisé, de la première à la dernière note et jamais le lecteur ne désire lâcher ce récit écrit par un exceptionnel conteur.

 

Bien sûr les premiers émois de l'adolescence tarabustent notre grand écrivain en culottes courtes mais ce n'est pas avec la belle Sarah ou avec Anita que "Bébé"  va perdre son pucelage mais avec Miranda. Ah ! Miranda… Quelle classe ! Chef de la bande rivale des Araignées de Simpson Street, elle est le seul soutien de sa grand-mère, avec qui elle partage un méchant appartement dans une rue misérable du Bronx. Seule sa beauté intérieure transfigure l'âpreté de son visage. "Bébé" et Miranda c'est Roméo et Juliette dans le Bronx, les Bronx Boys et Les Araignées tenant lieu des Montaigu et des Capulet. Les deux amants parlent littérature : Flaubert aux yeux de l'amazone était un type "couillu" pour avoir écrit Madame Bovary, c'est-à-dire un livre sur "une héroïne que personne ne pouvait admirer" !

Avec émotion, le lecteur voit défiler des tranches de vie, réelles ou parfois "recréées" selon l'avertissement de l'auteur. Mais le style distant et léger ne doit pas faire illusion : ce que montre Jérôme Charyn est dur : la délinquance et son lot de violences, un monde de voyou où la faiblesse se paye cash, des vies trop tôt emportées, des existences brisées…

Jérôme Charyn quittera deux fois son Bronx. La première pour aller poursuivre ses études de l'autre côté de la rivière de Harlem à Manhattan. La seconde, quand revenu sur ses terres médiévales comme professeur à Hermann Ridder, le vieux collège fréquenté par tant de générations, il doit, en douce et fissa, s'esbigner. Pourtant Jérôme Charyn ne s'est jamais vraiment envolé bien loin de son quartier. Il a beau courir, il reste ce "petit gars du Bronx, avec une plume bleue en guise de pistolet et de stylo".

 

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) éd. Gallimard, collection Haute Enfance, 2004, 333 pages, 21 euros.

 

 

29/06/2009

Middlesex

is.jpegJeffrey Eugenides

Middlesex


Livre protéiforme et envoûtant que ce Middlesex écrit par Jeffrey Eugenides qui, après avoir publié  Virgin Suicides, donne ici une histoire passionnante déjà couronnée aux Etats-Unis du prix Pulitzer et traduit dans plus d’une vingtaine de pays. Succès total donc pour ce pavé qui jamais ne tombe des mains malgré la démesure du propos.

Jeffrey Eugenides raconte dans un style fluide, aux phrases courtes, jamais pompeuses, riche en émotions et en humour, l’histoire, sur trois générations, d’une famille d’origine grecque installée aux Etats-Unis. Le récit est porté - tantôt à la première personne, tantôt à la troisième - par Cal, le petit-fils de Desdemona et Lefty Stephanides qui, en 1922, fuyant les persécutions ottomanes contre la communauté grecque, parviennent à embarquer sur un navire à destination des Etats-Unis. Comme dans la nouvelle La Fiancée d’Odessa de l’écrivain d’origine argentine Edgardo Cozarinsky, ce couple de migrants emporte avec lui un secret et porte les germes d’une extraordinaire bifurcation existentielle que seule la vie peut produire. Ce secret inavouable, porté jusqu’à la mort par Desdemona comme une culpabilité jamais atténuée, événement fondateur de cette saga états-unienne, Cal en est l’héritier, bien involontaire et, un temps du moins, bien malheureux. Pour le dire rapidement et crûment : Cal « a hérité d’un gène récessif sur [son] cinquième chromosome et de bijoux de famille d’une extrême rareté ». Ce qui fait dire au narrateur qu’il a eu « deux naissances ». D’abord comme fille puis, à l’adolescence, comme garçon. La petite Callie devient alors le jeune Cal. Bienvenue donc dans le monde des hermaphrodites !

Deux lignes de force traversent cette histoire, l’une culturelle, l’autre sexuelle. Elles défilent en rapport de symétrie avec pour axe, un même sujet, celui de la différence. J.Eugenides présente une autre et convaincante illustration de ces identités complexes nées du nomadisme de l’espèce humaine et des hasards de la génétique. « Tous, nous sommes faits de nombreuses parties, d’autres moitiés. Il n’y a pas que moi » dit Cal.

Si les grands-parents « bricolaient » une identité à deux étages, les parents, eux, n’occupèrent qu’un seul de ces deux niveaux, celui de l’assimilation. Cal, lui, hérite de toute la maison, c’est-à-dire d’une identité composite et des inévitables interrogations qui en sont le lot. Doublement même. En poste à Berlin, cet Américain pur sucre mais petit-fils de Grecs, réside dans le quartier turc où il se sent bien. Comme ses aïeux, il vit parmi les Turcs et recherche même leur compagnie… Quant à Cal hermaphrodite, l’adulte masculin garde en lui intacte sa féminité première. L’homme est attiré par les femmes, comme d’ailleurs, petite, Callie était déjà tombée amoureuse d’une autre camarade de classe. Dans le récit, il noue une relation amoureuse, durable peut-être, avec Julie. Cette sensibilité masculine retrouvée et affirmée n’atrophie nullement chez Cal, notamment dans son rapport à sa mère, sa riche sensibilité de femme. Jeffrey Eugenides semble s’amuser ici - et son lecteur avec lui - à comparer la légèreté et la finesse des femmes à la lourdeur et souvent la grossièreté des hommes… Les différents niveaux du discours ou de la langue utilisée par les personnages du roman traduisent ces différences culturelles et sexuelles.

En contre point à cette double histoire, familiale et individuelle, défile près de cinquante années de l’histoire des Etats-Unis. Par touches successives, sans jamais en faire trop, Jeffrey Eugenides replace la saga des Stephanides dans le contexte d’un demi-siècle riche en événements : Prohibition, Seconde guerre mondiale, guerre du Vietnam, émeutes noires à Détroit dans les années 70, montée du mouvement des Black MuslimsAmericain way of life et mouvements de contestation des jeunes générations, déchirements de la communauté grecque causés par l’affaire chypriote… De façon quasi encyclopédique, J.Eugenides restitue les repères, les objets, les parfums, les inquiétudes et les espérances qui ont marqué la société américaine et la vie des Américains durant ces cinq à six décennies. Ce qui ne fait qu’accroître encore la forte puissance d’évocation et d’émotion de ce récit.

 

Traduit de l’anglais par Marc Cholodenko, éd. de l’Olivier, 2003, 682 pages, 21 euros.