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06/10/2011

De l’universel, de l’uniforme, du commun et du dialogue entre les cultures

François Jullien
De l’universel, de l’uniforme, du commun et du dialogue entre les cultures

push_3989_mp  233.jpgIl a été reproché à François Jullien, d’enfermer la culture chinoise dans une altérité rédhibitoire, indépassable, fermée en particulier aux droits de l’homme. Il a répondu en son temps à ces détracteurs (1). Ici, abordant des thèmes voisins, il poursuit sa réflexion, offrant aux lecteurs des perspectives utiles - en ces temps de mondialisation, de brassage et de métissage - et fécondes. Car, si le célèbre sinologue et professeur n’hésite pas à croiser le fer, contre un « humanisme mou » ou une « pensée faible », il faut lui reconnaître le fait qu’il place le débat à des hauteurs qui ravissent celles et ceux que le « catéchisme de la raison » ou le prêt à penser d’un universel abstrait laissent sur leur faim. Armé du triangle de l’universel, de l’uniforme et du commun, François Jullien arpente l’histoire et les pensées européennes et asiatiques, essentiellement chinoise bien sûr, avec quelques incursions du côté de l’islam ou de l’Inde.
François Jullien ne nie pas l’universalisme ou plutôt, sa nécessité. Il cherche à l’en dégager de sa gaine européenne (ses trois « poussées », philosophique, juridique et religieuse) pour en proposer une autre conception. Entre un universalisme de caoutchouc, élastique mais imperméable, et un relativisme qui renvoie chacun à ses pénates, François Jullien, à partir de son expérience, de son « métier » ce qu’il appelle cette « connivence » avec les pensées chinoises (circonstance, immanence, relation, mouvement, harmonie…) et européennes (substance, transcendance, concept, liberté, individu…) polie - ou reprend - ses propres concepts : l’universalisant remplace l’universalité ; à la différence, il substitue la notion d’écart ; à la distinction et aux valorisations (aux fermetures parfois) identitaires portées par la première, il préfère les notions de distance, de bifurcation, d’embranchement du second ; à l’uniformisation ambiante il valorise - et entend préserver -  la diversité des cultures ; à l’injonction ou au trop plein de l’universel européen ou des droits de l’homme, il montre le caractère « insurrectionnel » de leur « négatif », le travail du « vide » ou de l’absence…
Cet universel se refuse à se poser en « surplomb », délivrant son message urbi et orbi, valable partout et toujours. Mieux, cet universalisme à la sauce jullinienne entend ne pas céder aux logiques de convergence ou de ralliement, leur préférant un universalisant qui ne soit pas une uniformisation et laisse ouvert le champ des possibles et des diversités pour travailler, « chemin faisant », « au gré », le « commun de l’humain ».
A cela tout de même deux conditions  : faire l’effort d’abord de pénétrer la logique interne de chaque culture, la traduire dans sa propre langue, pour en révéler l’implicite et découvrir l’impensé de sa propre culture. Il faut, dit ici François Jullien, se « penser au dehors » et "se réfléchir dans l’Autre". Il faut ensuite renouveler les conditions du dialogue, et plutôt que de chercher à convaincre en partant de présupposés, tendre vers un « dialogisme de la pensée »  qui rompt avec les notions du même et de l’identique et donc du différent et de l’exclusif, pour favoriser l’écart, la distance, les transformations et le devenir.
Ainsi, François Jullien aide à comprendre pourquoi, si les droits de l’homme ne sont pas culturellement universels, les étudiants chinois qui défilaient en 1989 Place Tien An Men, en connaissaient le sens et le prix. Pourquoi, si l’Occident n’est plus un absolu et le parangon de l’universel exportable, il ne doit pas pour autant céder à une sorte d’auto-flagellation et autres repentances. Il permet de mesurer l’importance de la diversité des pensées humaines et la possibilité d’établir entre elles des connexions, des passages, des influences… ou pas. C’est selon. « Au gré ».

1- Chemin faisant, Seuil, 2007

Edition Fayard, 2008, 265 pages, 18€

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