Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • Brothers

    Yu Hua

    Brothers


    yuhua2.jpgLa littérature chinoise occupe depuis quelques années de plus en plus de place sur les rayons des librairies et des bibliothèques. La Chine étant un continent, difficile pour le non spécialiste de s'y retrouver dans ce foisonnement d'auteurs qui, pour appartenir au même pays, sont issus de régions aussi éloignées qu'Oslo et Séville - pour se faire une idée européenne - appartiennent à des cultures ou des univers socio-économiques divers, des générations, des courants littéraires, des sexes mêmes différents.

    Yu Hua est né en 1960 à Hangzhou dans la Zhejiang, capitale du célèbre thé longjin au sud de Shanghai. Cinq de ses romans ont déjà été traduits en français dont Vivre porté à l'écran par Zhang Yimou, Grand Prix du festival de Cannes en 1994.

    Comme nombre d'autres romans de ces dernières années Brothers raconte, à travers des parcours existentiels, l'histoire de la Chine, ici depuis la Révolution culturelle jusqu'à cette frénésie marchande et d'enrichissement des années 90 et 2000. De ce point de vue, Le Chant des regrets éternels (Picquier, 2006) de Wang Anyi, paraît plus fort, exception faite des pages sur la révolution culturelle où Yu Hua montre l'horreur, la violence, la barbarie même dont le peuple chinois pouvait se rendre coupable. A l'heure où une partie de la jeunesse occidentale défile dans les rues scandant « faites l'amour pas la guerre », une partie de la jeunesse chinoise, à mille lieux de ces idéaux humanistes, s'adonne allègrement aux pires sauvageries.

    Brothers dénonce cette période, comme la folie capitaliste qui s'empare d'une partie du pays et de sa population tandis que l'autre en fait les frais. Rien de nouveau sous le soleil littéraire chinois depuis notamment Gao Xingjian, le Nobel qui appartient lui à la génération des écrivains exilés ou aux dénonciations des dissidents tel Liu Xiabo : « En Chine l'intérêt a remplacé la loi et la conscience »(1)

    Non, la véritable originalité de Brothers est ailleurs : l'histoire et l'écriture.

    Yu Hua raconte le parcours de deux hommes, qui ne sont pas frères, mais que la vie va rassembler dès leur plus jeune âge et lier d'un lien encore plus fort que l'affection fraternelle. Li Guangtou est le fils de Li Lan et Song Gang celui de Song Fanping. Les deux parents s'aimeront, mais seront emportés par le vent de l'histoire ou la maladie. Li et Song, vont grandir seuls ; seuls, ils feront face à l'adversité, s'épauleront, se rassureront. Passé les horreurs de la révolution culturelle, les chemins des deux frères divergeront. Tandis que l'un s'élèvera au sommet de la puissance financière, l'autre sombrera. L'un deviendra le plus riche, tandis que l'autre finira le plus pauvre du bourg des Liu. Grandeur et décadence donc.

    L'amour pour la belle et callipyge Lin Hong sera à l'origine de la séparation des deux frères. Li Guangtou éconduit se fera faire une vasectomie. Faut-il convoquer Freud et son Léonard de Vinci pour comprendre cette énergie déployée plus tard par Li pour accumuler tant d'argent et tant de femmes...?

    Li, le débrouillard libidineux, « sans foi ni loi » pour arriver à ses fins, sanguin et brutal est malgré tout attendrissant. Song est honnête et droit, sans autre aspérité que sa naïve dévotion aux autres, à son frère et à Lin.

    Yu Hua montre comment « le torrent impétueux de la révolution » a fini par devenir « un petit ruisseau insignifiant » : « aujourd'hui, les temps ont changé, la société a changé : on ne décroche des marchés qu'à coups de pots-de-vin. Je n'aurais jamais imaginé que ces tendances malsaines se répandraient si vite et si brutalement... » dit Li Guangtou. Et Yu Hua suggère plus qu'il ne montre « la collusion du monde de l'administration et du monde des affaires », le sort des ouvriers migrants contraint de vérifier l'adage « l'homme n'est pas un arbre, pour vivre il doit bouger », les impostures des puissants... Il y a des scènes à ne pas manquer : l'irruption de la « Grande Révolution culturelle » dans le bourg des Liu ; la cours maladroite et brutale que Li fait à Lin, l'amour naissant entre elle et Song, les succès économiques de Li, le concours des vierges et l'organisation de l'économie de l'hymen...

    L'écriture, limpide, de bout en bout, déploie une force romanesque impressionnante.  Par de simples effets de style, Yu Hua parvient à dévoiler au lecteur occidental quelques aspects de la société chinoise : son gigantisme ou l'omniprésence de la multitude ; ces « masses » du bourg des Liu, « foule » curieuse et attentive qui s'attroupe à la moindre occasion, spectatrice, animée d'un mélange de curiosité, de malveillance et d'envie,

    Yu Hua multiplie les registres : humour, distance, ironie, satire, la farce (à se tordre de rire parfois) n'est jamais loin, la tendresse aussi pour ses personnages. La langue est familière, crue parfois. Et face aux drames de l'histoire et des existences individuelles, l'humour peut être noir. Il lui arrive d'être délicat, de cette délicatesse qui rappelle La Vie est belle du réalisateur Roberto Benigni comme dans cette scène où Song Gang qui vient d'être torturé ment aux deux gamins...

    Publié en Chine, en 2005 et 2006, Brothers y a rencontré un énorme succès : un million d'exemplaires vendus.


    1. Voir le portrait que lui consacre Jean Philippe Béja, « Liu Xiaobo : le retour de la morale » dans La Pensée en Chine aujourd'hui, (sous la direction d'Anne Cheng), Gallimard, Folio essais, 2007.


    Traduit du chinois par Angel Pino et Isabelle Rabut, éd. Actes-Sud 2008, 717 pages, 28 €


  • Un Sultan à Palerme

    Tariq Ali

    Un Sultan à Palerme


    Ali_lg.jpgTariq Ali est une figure importante de l'extrême-gauche antilibérale britannique. Écrivain, historien, journaliste, éditeur et producteur d'origine pakistanaise, il est né à Lahore en 1943. Il est difficile de croire que, quand ce militant, engagé depuis des décennies dans les luttes de son temps, en passe par le roman historique ce n'est pas d'abord pour entretenir ses contemporains de faits et de débats bien actuels.

    De quoi s'agit-il ? Nous sommes en 1153. La fin du règne du très chrétien roi Roger de Sicile, alias le sultan Rujari, approche avec sa prochaine disparition. Roi clément, éclairé, il permit la cohabitation harmonieuse des « Nazaréens » et des « Croyants » sur cette île dont on oublie parfois qu'elle fut, comme la lointaine Andalousie, terre de tolérance et d'intelligence.

    Avec l'âge, le pouvoir du roi décline, contesté qu'il est par les évêques et les barons normands, de Pouille ou de Messine. Ces derniers exigent la mort de Philippe de Mahdia(1), son plus fidèle conseiller, l'homme le plus puissant du royaume après Rujari. Philippe est accusé de félonie et d'avoir secrètement conservé sa foi mahométane. Ce qui est vrai. Mais derrière cette accusation se cache un autre projet : en finir avec la présence musulmane en Sicile et déclarer la guerre aux émirs.

    Au côté de Philippe, le loyal et métis serviteur, il y a Idrisi, le célèbre géographe. Le savant musulman est l'ami de Rujari. L'amitié des deux hommes résistera-t-elle aux coups de boutoir d'une guerre fomentée notamment par Antoine, le moine de Cantorbéry ? Cet Antoine « est affligé d'une passion religieuse, chose qui, j'en ai peur, frise toujours la folie, quelle que soit la religion » prévient Philippe. Au cours de cette seconde moitié du XIIe siècle la barbarie est chrétienne. Pour autant « nous avons nos propres barbares qui brûlent les livres de nos plus grands philosophes et sévissent contre les poètes. Si les vrais barbares et les nôtres venaient à s'allier un jour, nous n'aurions pas assez d'Allah pour nous aider » Idrisi dixit.

    Derrière les secrets d'alcôve, la vie amoureuse d'Idrisi avec la belle Mayya et sa sœur Balkis, sa vie familiale mouvementée, ses recherches savantes et son projet d'écriture d'une géographie universelle, Tariq Ali décrit ce moment particulier qui voit une société tomber dans les eaux tumultueuses du fanatisme et s'éloigner des rivages sereins  de la paix et de la concorde.
    Roman historique - le premier d'un quintet - passionnant, riche de plusieurs facettes et évocations (art de vivre, amour, poésie, science, théologie...), Un Sultan à Palerme est écrit par un homme soucieux de ses contemporains. Aussi l'évocation de ce XIIe siècle sicilien est surtout le prétexte pour l'auteur de parler de révoltes, celle plus sociale que religieuse animée par L'Éprouvé, ermite adepte de la philosophie d'Ibn Rushd (Averroès) qui enjoint les humbles à se soulever contre les maîtres du temps.

    Bien sûr, la brûlante question des civilisations  est posée : choc ou pas ? À son procès jugé d'avance, Philippe de Mahdia lance « si vous nous anéantissez, vous vous anéantirez ». Mise en garde prémonitoire qui rappelle les vers du poète palestinien Mahmoud Darwich : « « Lui ou Moi », / Ainsi débute la guerre, Mais / Elle s'achève par une rencontre embarrassante, « Lui et Moi ». »(2)

    À n'en pas douter, les bigots et autres puissants jugeront blasphématoire ce Sultan à Palerme, tant les personnages de Tariq Ali raillent le fanatisme, les pouvoirs politiques et religieux du monde arabe et musulman. Ainsi au djihad des va-t-en-guerre ne serait-il pas plus tentant de substituer « les cinq fornications obligatoire du djihad selon Abou Nouwas ». Le poète comptait déjà quelques longueurs d'avance sur les jeunes de 68 et leur fameux « faites l'amour, pas la guerre »...
    Pourtant, le lecteur sort comme groggy de sa lecture, ne sachant trop vers quel saint se tourner pour espérer : au XIIe siècle en Sicile se seront les forces de destruction qui seront victorieuses. Aujourd'hui, les mêmes forces sèment la mort à Bagdad, « la ville qui sera toujours à nous. La ville qui ne tombera jamais » pensait Idrisi. Scepticisme ou pessimisme risquent de gagner. À moins de se tourner vers Ibn Hamdis, le poète de Syracuse : « j'ai épuisé les énergies de la guerre / j'ai porté sur mes épaules les fardeaux de la paix. » Les « fardeaux » de la paix...


    1.Mahdia est une ville côtière située à 200 kilomètres au Sud de Tunis. Le poète et romancier tunisien Moncef Ghachem consacra à ce port de pêche et au monde des pêcheurs de Mahdia un recueil de nouvelles paru en 1994 chez SPM sous le titre L'épervier, réédité par les éditions de L'Arganier

    2. Etat de siège (traduit de l'arabe par Elias Sanbar) Actes-Sud/Sindbad, 2004.


    Traduit de l'anglais par Diane Meur, édition Sabine Wespieser  2007, 351 pages, 24€



  • Guide de la culture berbère

    Mohand Akli Haddadou

    Guide de la culture berbère

    9782842720735.gifMohand Akli Haddadou est professeur de lexicologie berbère à l'université de Tizi-Ouzou. Son Guide de la culture berbère est marqué par sa formation : l'ouvrage fourmille d'informations, de données lexicales sur la langue berbère dans ses différentes acceptions : chaoui, chenoui, chleuh, kabyle, mozabite rifain, tamazight, touareg... Il est toujours périlleux de se lancer dans une aventure éditoriale de cette ambition. Ce guide entend fournir aux lecteurs davantage que des petits fascicules comme Les Berbères de G. Camps, mais beaucoup moins qu'une réelle encyclopédie, qui exige d'autres moyens et une théorie de spécialistes, à l'instar de l'Encyclopédie berbère, toujours en cours de parution (ces deux ouvrages sont édités par Édisud). Ainsi, Mohand Akli Haddadou brosse en quelque trois cents pages le tableau des origines et de l'histoire des Berbères, en fait de l'Afrique du Nord jusqu'à la colonisation française, mais aussi des croyances, de l'organisation de la société traditionnelle, des activités quotidiennes, de l'art, de la littérature et de la langue berbères. Se livrer au jeu des absences ou des oublis, qu'une telle initiative induit presque toujours, est inutile. En revanche, la valeur inégale des chapitres ne peut être passée sous silence. Si les pages consacrées aux origines des Berbères - inspirées des travaux et des synthèses de G. Camps - fournissent au lecteur, même néophyte, des indications précieuses, il n'est pas certain que ce dernier ait une vision claire de la partie historique qui, de la fondation de Carthage à la prise d'Alger, brasse plus de 2 600 ans d'histoire en vingt-deux pages. Le récit est événementiel et chronologique, et sans originalité. Il se dérobe à toute logique interprétative qui aurait donné du nerf au texte et matière à réfléchir. N'aurait-il pas été plus pertinent, par exemple, de poser la question du rapport entre les structures traditionnelles de la société berbère et l'incapacité historique à voir émerger des États centralisés et fédérateurs stables ? De faire la part des facteurs endogènes et exogènes qui ont historiquement concouru à l'échec des tentatives d'unification "nationale", à commencer par la première, celle de Massinissa ? De même, aborder comment cette terre berbère est devenue, idéologiquement du moins, le Maghreb arabe, n'aurait pas été déplacé dans le cadre d'un tel guide.

    Sur la vie quotidienne des Berbères - l'habitat, le mobilier, la cuisine -, de même que sur l'art berbère (poterie, tissage, décors muraux, bijoux, musique, danse) et sur la littérature, l'auteur fournit de nombreux détails. Dans son ensemble, l'ouvrage présente une image muséographique du monde berbère. Il passe sous silence ce qui, dans cette culture et dans les domaines ici abordés, fait montre justement de dynamisme et de vie : la poésie, la chanson, la musique ou la littérature. Sur ce dernier point, après avoir fort justement fourni au lecteur nombre de repères tirés de l'histoire, l'auteur mentionne simplement l'existence d'une nouvelle littérature d'expression berbère sans plus de détails et, par ailleurs, omet complètement les auteurs berbères d'expression française. Pourtant, le chapitre consacré à la langue berbère, - extrêmement précis, peut-être même trop technique, mais le lecteur est ici dans le domaine de l'auteur et il bénéficie d'informations de première main -, montre à la fois l'actualité de la langue et les enjeux pédagogiques et politiques du moment. Ce Guide de la culture berbère propose une utile présentation d'ensemble permettant d'acquérir les bases minimales d'une connaissance socioculturelle, historique et linguistique pour aller plus avant dans une étude, actualisée cette fois, du monde berbère.


    Éd. Paris-Méditerranée, 2000, 304 pages