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  • Moi, Dieu merci qui vis ici

    Thierry Lenain et Olivier Balez

    Moi, Dieu merci qui vis ici

    arton1158.jpgAprès Wahid paru en 2003 chez le même éditeur, Thierry Lenain et Olivier Balez publiaient Moi, Dieu merci qui vis ici, un texte et des illustrations trempés dans le même bain, celui de l'humanisme et du refus de l'indifférence. Tous deux vont à l'essentiel, droit au cœur et à l'intelligence.
    Dieu merci est un gamin angolais pris dans la tourmente de la violence. Orphelin, blessé, il sera séquestré par des militaires. Riche d'un seul viatique, une formidable énergie vitale héritée de son grand-père, il fuit pour survivre. Il parvient à gagner la France où, quelles que soient les vicissitudes de son quotidien, il est au moins vivant. Sans papiers, il se retrouve sans toit et sans rien à manger. Mais Dieu merci n'appartient pas à cette « foule de têtes baissées trop habituées à se presser ». Aussi saura-t-il entendre l'appel d'une vieille femme dans le besoin.
    L'illustration, aux allures d'affiches illustrées, naïve en apparence, est constituée d'aplats de couleurs qui occupent toute la page voir la double page. Les dessins sont colorés, les contours marqués. Les couleurs sont simples mais précises et choisies : l'Afrique chatoyante de la princesse Nzingha s'efface sous les ocres, le rouge feu, les tons sombres, mordorés ou noirs, de la guerre, de la peur, du danger, de la solitude ; le blanc est celui de la vie, celui de l'infirmerie, celui de la vieille dame sauvée par Dieu merci, celui de la survie aussi ; le bleu de la traversée précède le retour de ce même ton brun qui dit la solitude de Dieu merci, allongé sur un banc public dans une France colorée, paisible mais indifférente.
    Il n'y a pas - heureusement a-t-on envie d'écrire - de « happy end » qui fermerait la porte à la réflexion et à l'imaginaire. Bien au contraire. Si le destin de Dieu merci n'est pas tragique, il n'est pas pour autant sans ambiguïtés. C'est dans les non-dits du texte, les subtilités du dessin que se nichent les failles de l'existence et du monde.

    Edition Albin Michel Jeunesse, 2008, 13,50 €

  • La Planète des migrants

    Jacques Barou
    La Planète des migrants. Circulations migratoires et constitutions de diasporas à l'aube du XXIe siècle


    9782706114069_cv_large.jpgLa Planète des migrants est un livre précis et didactique qui fait le point sur l'actualité des migrations dans le monde : zones de départ, zones d'arrivée, impacts respectifs des migrations, éclairages historiques, nouvelles tendances, déconstruction de quelques idées reçues ou théories, questions identitaires...
    L'histoire de l'humanité est aussi l'histoire de ses migrations. Depuis la nuit des temps, les raisons de quitter la terre où l'on est né sont connues : économiques, écologiques, politiques. Mais, à ces motifs rationnels, l'auteur, judicieusement, en ajoute d'autres, culturelles ou psychologiques, tout aussi consubstantielles à l'espèce humaine, curieuse de découvertes et d'inconnu. « Même si tous les individus et tous les peuples n'ont pas forcément vocation à migrer, l'être humain en général semble être un homo migrator autant qu'il est un homo economicus ou un zoon politikon ». Ainsi la question des migrations contemporaines est appréhendée dans le temps long de l'histoire et comme une donnée ontologique la débarrassant de sa gaine de suspicion et de mépris voir d'amnésie.
    De ce point de vue, Jacques Barou tord le cou à certaines idées reçues : les zones d'émigration ne sont pas les zones les plus pauvres et les candidats au départ les plus miséreux. Pour partir il faut réunir un minimum de conditions, matérielles et culturelles : les moyens de partir et l'envie de partir. Ainsi et sans esprit de provocation : la mobilité est un luxe de riche. Sur le plan démographique, l'auteur montre, exemples à l'appui, que les écarts de fécondité ne suffisent pas à eux seuls à expliquer les processus migratoires. Globalement et bousculant un autre lieu commun ou non-dit, Jacques Barou explique que les migrations internationales ont été un facteur d'enrichissement matériel, social et culturel du monde. Ainsi, l'affaire est complexe et ne peut se résumer à des explications (ou des solutions) univoques, réductrices, simplistes. Les chercheurs et autres spécialistes s'échinent, quelles que soient leurs grilles de lecture, à le dire. Les responsables politiques peinent eux à relayer auprès de leurs concitoyens quelques vérités plus difficiles à entendre (et peut-être à comprendre) que des promesses électorales.

    À partir d'un tableau des zones de départ et des zones d'accueil, Jacques Barou fournit les éléments permettant d'apprécier l'incidence des migrations sur ces différents espaces ou pays. Si globalement les pays de départ bénéficient, via les transferts d'argent, de sources de revenus importantes, ces transferts - à l'exception pour l'heure des expériences espagnole, portugaise et italienne - ne semblent pas contribuer pour autant au développement des économies locales. Pour ce faire, il faudrait réunir un certain nombre de conditions : politiques (plus de démocratie, moins de corruption et de gaspillage), techniques (orientation des capitaux vers les secteurs qui en ont besoin) et même « relationnels » entendre les liens que les États entretiennent avec leurs ressortissants expatriés. Longtemps fustigé comme « trahison », l'exil tend à être utilisé comme un atout par certains pays de départ. Globalement cela n'est pas le cas de l'Afrique subsaharienne, de sorte que «  les personnels qualifiés, de plus en plus nombreux à partir, n'ont que peu de chance de pouvoir trouver un poste qui leur convienne en rentrant dans leur pays d'origine. » En revanche d'autres pays (Maroc, Vietnam, Inde, Chine (mais jusqu'à quand ? interroge l'auteur) ont appris à utiliser « leurs » émigrés comme autant d'atouts. « Dans le cadre d'une économie mondialisée, écrit Jacques Barou, le lien entre une grande puissance et sa diaspora représente un atout important, non seulement pour la conquête des marchés mais aussi pour influencer les relations internationales dans un sens qui soit favorable aux intérêts de cette grande puissance. »
    Les mouvements migratoires semblent surtout bénéficier aux économies les plus riches, celles qui ont fait appel, qui font appel et qui, demain, et malgré les slogans de campagne, feront encore appel à une main d'œuvre immigrée, à des compétences et des savoir-faire étrangers, à des hommes et des femmes aptes (peut-être) à renouveler les générations... Sans que les relations historiques entre certains pays fournisseurs et certains pays récepteurs n'aient disparu, une tendance nouvelle voit la multiplication des zones visées par les migrations. Les plus attractives d'entre elles accueillent une immigration de plus en plus diversifiée du point de vue des origines et des profils socioprofessionnels. Ainsi les « champs migratoires » s'élargissent et, plutôt que de « vagues », il serait déjà plus juste de parler de « circulations » migratoires tant irait croissante la mobilité des personnes. Mobilité favorisée par l'augmentation de la période d'étude et de formation au cours de la vie, la précarisation des emplois et l'internationalisation accrue du marché du travail. Cette mobilité suppose enfin l'existence de liens, de réseaux (voir les migrations Latino-Américaines, chinoises ou indiennes) installant un nouveau type de présence : les diasporas et avec elles, la conscience d'appartenir à un vaste ensemble de communautés dispersées. Ces nouvelles « circulations » migratoires contribuent aussi à l'émergence de nouvelles identités : transnationales et pluriculturelles. Des identités de plus en plus négociées.

    Presses universitaires de Grenoble, 2007, 180 pages, 14 €

  • Tes yeux bleus occupent mon esprit

    Djilali Bencheikh
    Tes yeux bleus occupent mon esprit


    DJILALI+BENCHEIKH+AU+MAGHREB+DES+LIVRES+2009.JPGDjilali Bencheikh est journaliste, spécialiste de l’immigration, féru d’actualités sportives, il tient une chronique littéraire quotidienne sur Radio Orient. Éclectique et gourmand, il est aussi nouvelliste et l’auteur d’un premier roman autobiographique, Mon frère ennemi. Il y racontait l’enfance de Salim dans un village de l’Ouest algérien. Le gamin avait alors sept ans et les nuages s’amoncelaient sur l’Algérie de papa.
    Ces yeux bleus qui occupent l’esprit du jeune Salim sont ceux de Françoise. Il a dix ans. Elle est fille d’un capitaine de l’armée française et la guerre de libération commence à embraser le pays. Il ne faut pourtant pas s’attendre à une énième et universelle version de Roméo et Juliette, déclinée cette fois dans une Algérie déchirée. Non, l’amour de Salim est davantage fantasmé, virtuel. Seuls ses questionnements et sa culpabilité sont réels : « ai-je le droit de l’aimer sans trahir les miens ? ». Ce qui importe ici ce sont le regard et les mots - simples – que porte le gamin sur les adultes, la société, la guerre, l’injustice d’un système quasi d’apartheid. « Le village et le douar sont deux univers inconciliables. Comme l’Enfer et le Paradis. Et moi je n’habite pas comme elle, au Paradis ».
    Dans l’actuelle cacophonie des mémoires, cette réalité décrite par Salim semble oubliée. Par une sorte de politiquement correcte, on voudrait mettre sur un même pied d’égalité toutes les blessures, toutes les souffrances, toutes les injustices et réécrire voir gommer l’Histoire. À ce jeu de lego mémoriel (voir le dernier Éric Savarese (1)) ce ne sont pas ceux qui ont le plus souffert de l’Histoire qui occupent le devant de la scène mais les plus véhéments et les plus actifs. Par pudeur ou par pragmatisme, les Algériens, à l’exception de quelques caciques, ont tourné la page et depuis longtemps. Djilali Bencheikh est du lot. Le ton du livre, parfois un peu trop enfantin ou naïf, respecte le regard ingénu, sans acrimonie, curieux de cet enfant de dix ans.
    D’ailleurs, entre ces « deux univers inconciliables » des hommes et des femmes de cœur ne s’efforçaient-ils pas de dresser des passerelles ? Ainsi M.Vermeille, l’instituteur ou Mme Vignoble la patronne de la taverne et sa fille, Anne-Marie, « la mère et la fille ne font pas partie des méchants roumis qui nous écrasent de leur mépris et parfois de leur fouet. » Il y aussi le maire Siegwald dont l’aide et l’intercession auprès du père permettront au jeune Salim d’entrer au collège. Et il y a donc ces yeux bleus ! Le bleu de l’amour, le bleu de la France…, comme le dit ce vers du poète Ahmed Azaggagh offert en exergue : « c’est une terrible chose que la querelle des couleurs ».
    Salim fréquente Nicolas. Il est le seul Arabe à fréquenter un roumi. Plus tard dans la classe de M.Vermeille, il sera pote avec Serge, un juif. Les choses s’aggravent pour notre jeune garçon à qui ses frères en religion cherchent des poux dans la tête. Après les dernières recommandations humanistes de M.Vermeille, invitant ses élèves qui s’apprêtent à quitter l’école pour le collège à refuser d’emprunter le chemin de la haine, Salim occupera les vacances estivales à apprécier les méthodes traditionnelles et un brin sadiques du cheikh pédéraste de l’école coranique du village. Voilà qui rappelle les « éprouvantes » années vécues par le marocain Driss Chraïbi.
    Salim incarne les illusions et l’idéalisme d’une génération flouée. Rêveur impénitent, amoureux au cœur de midinette, assoiffée de savoir, il est épris de justice et désireux de faire siennes les valeurs d’une civilisation triomphante. Salim n’est pas qu’un bon élève. Il est un des meilleurs éléments de l’école républicaine. En cela, en ces temps où le cancre a bonne presse et où ce statut devrait nécessairement coller aux gamins de banlieues, Salim, le petit cousin du Fils du pauvre de Mouloud Feraoun, fait du bien. Non seulement Salim n’est pas un cancre, mais comme son illustre aîné Jean El Mouhoub Amrouche, c’est lui qui en remontre à ses camarades français y compris en matière de Marseillaise !
    Mais voilà, comme dans Le Gone du chaâba d’Azouz Begag, pour ceux qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez d’aliéné « travailler bien en classe, c’est trahir les Arabes et leur sainte religion » , « c’est faire preuve d’allégeance aux roumis ». Vous parlez d’une trahison ! « Mais pourquoi faut-il que la cause de libération nationale soit toujours défendue par des apprentis-voyous ? » interroge le jeune Salim morigéné et même agressé par ses petits camarades algériens… « Des apprentis-voyous » qui, les premiers jours de l’indépendance venue, deviendront des voyous tout court, dixit les dernières pages du roman, attribuées cette fois au tendre et proche « frère-ennemi ». Un grand frère plus lucide que son cadet qui sans doute « refuse / Toujours / Le pain sans rêve / La gloire sans peuple » ; un autre vers du trop méconnu Ahmed Azeggagh…
    Tes yeux bleus occupent mon esprit a reçu le prix Méditerranée-Maghreb décerné par l'ADELF, l’Association des écrivains de langue française.

    1. Algérie, la guerre des mémoires, éd. Non-lieu, 2007

    Editions Elyzad, 352 pages, 16,50 €

  • Racaille

    Karim Sarroub
    Racaille


    Sarroubnb.gifSans vouloir médire de Gide, il n’est pas certain que l’on ne puisse pas faire de bonne littérature avec de bons sentiments ; mais d’évidence on ne fait pas un bon livre en accumulant des poncifs, même de bon aloi, mâtinés de vérités assenées à la hussarde et d’inutiles provocations. C’est malheureusement l’impression que laisse Racaille après en avoir fini la lecture. Ce qui est en cause ici, ce n’est ni l’auteur, qui semble plus qu’estimable, ni ses prises de position qui pour être parfois exagérées renferment aussi leur part de vérité et de courage (on pense à Taslima Nasreen, à Mina Ahadi en Allemagne ou Chahdortt Djavann en France). Non ! le hic concerne d’abord et exclusivement la littérature. On ne croit pas à cette histoire qui voit un certain Mohamed s’échapper de l’asile d’aliénés dans lequel il est enfermé et, après un passage par Skikda (sa ville), Constantine puis Alger, embarquer clandestinement pour la France où, l’infortuné retournera à la case départ. Pourtant ce Mohamed a une savoureuse idée : créer une association humanitaire et rapatrier en Algérie « les Juifs, les harkis et les bons pieds-noirs, sauf un », dont on taira ici volontairement l’identité. Cette idée bien sûr ne peut que le rendre suspect aux yeux des gardiens de la loi et de la foi.
    Évidemment, pour Mohamed, c’est l’Algérie qui est devenue folle et, s’il ne s’agit pas de revenir en arrière (que les nostalgiques de l’Algérie de papa ne piaffent pas), du moins serait-il temps de réparer le gâchis. Iconoclaste à souhait, Mohamed inscrit d’ailleurs sur le monument aux morts érigé sur les hauteurs d’Alger : « De Gaulle, on t’a bien pourri la vie et repris l’Algérie de force, n’est-ce pas. Mais, gros malin, si tu voyais l’état du pays aujourd’hui… une vraie poubelle. Pour ça, chapeau, tu as su te venger et tu continues encore à te venger des décennies après. Tu n’aurais pas pu faire pire, tu sais… ». Jusqu’ici l’histoire pourrait fonctionner mais la démonstration pêche par l’inconsistance des personnages (Mohamed et son pote Mustapha ou encore la veuve de Boudiaf, le vieux moudjahid, Moh l’immigré, Alexandre, etc.) et l’enfilade des dénonciations (la barbarie de la circoncision, l’islam, les terroristes, le pouvoir algérien, l’antisémitisme, la discrimination dont sont victimes les Kabyles en Algérie ou les « Beurs » en France, le sexisme et autre misère sexuelle…) comme si l’auteur avait été emporté par ce qu’il avait sur le cœur. Un trop plein de silences et de souffrances. L’empathie peut jouer, mais le lecteur reste sur sa faim. Quand il n’est pas surpris voir interloqué.
    Ainsi Karim Sarroub veut sans doute faire son Houellbecq quand il affirme d’entrée : « je m’appelle Mohamed, j’ai seize ans (…), je déteste les religions surtout l’islam (…) ». Le ton est ainsi donné, mais il n’est pas certain que cette charge sans discernement (c’est du moins l’impression qui se dégage) fasse mouche. D’autant plus quand le livre apostrophe les « intellectuels arabes » pour leur manque de courage quand il est question d’islam. Voilà qui est faire peu de cas des Abdelwahab Meddeb, Maleck Chebel ou Fethi Benslama (pour en rester à la France), et des critiques émises au sein même de l’islam (voir par exemple Ghaleb Bencheikh et son frère Soheib) ou des perspectives ouvertes par certains penseurs rationalistes (Mohamed Arkoun ou Youcef Seddik)
    Reste que sur cette question religieuse, notre Mohamed, s’adressant à Moh, ci-devant immigré de Lille, voit juste : « Vous savez ce que vous êtes, là-bas [en France] ? La communauté musulmane. L’islam. En France, on vous appelle les musulmans. C’est scandaleux. C’est pire que racaille. Vous nous faîtes franchement pitié. Si ce n’est pas ça le mépris, mon vieux, faudra me l’expliquer ». Zahia Rahmani laissait entendre la même chose dans son Musulman, roman paru en 2005 chez Sabine Wespieser. Voilà qui est sûrement plus pertinent que de céder à cette facilité qui consiste à comparer les banlieues aux ex-colonies ou de prédire que, demain, les « beurs » reconnaîtront la France pour leur patrie. Ils le savent et depuis longtemps a t-on envie de rappeler. C’est n’est plus eux qu’il faut convaincre mais ceux qui traitent ces « beurs » de « racailles » avec qui Mohamed le clandestin ne veut surtout pas être confondu…

    Edition Mercure de France, 2007, 155 pages, 14 €

  • Dictionnaire des mots français d’origine arabe

    Salah Guemriche
    Dictionnaire des mots français d’origine arabe


    guemriche.jpgSelon Henriette Walter citée dans la préface de ce livre, sur 35 000 mots usuels de la langue française, 4 192 sont d’origine étrangère : 25 % viendraient de l’anglais, 16 % de l’italien, 13 % du germanique et, juste après, de l’arabe (entre 250 et 270 mots soit 6,5 %). Si, comme le fait l’auteur, on y ajoute les quelque 150 mots d’origine turque ou persane, passés au français via la langue d’Al Mutanabi, alors avec les 391 mots ici recensés par l’auteur, le pourcentage s’élève à 10 % abstraction faite des mots d’origine également arabe qui désignent les étoiles. Ainsi nos ancêtres ont beau être les Gaulois, sur le seul plan linguistique, les Sarrasins, Maures, Barbaresques et autres Mahométans ont peut-être davantage irrigué la langue nationale que les cousins, petits cousins et autres descendants de Vercingétorix…
    Pour chacune des 391 entrées de ce dictionnaire original (d’abricot à zouave), Salah Guemriche fournit une fiche étymologique et lexicographique savante, des données morphologiques et historiques précises où l’humour n’est pas forcément absent, le tout enrichit par une illustration littéraire.
    Comment prendre ce dictionnaire des mots français d’origine arabe ? Cet ouvrage qui a sûrement demandé à son auteur quelques années de purgatoire peut-il se résumer pour le lecteur à une simple expérience gourmande, une traversée à travers les siècles (depuis le Xe en passant par cette période florissante qui court du XIIe au XVe siècle), les disciplines et les genres (mathématique, chimie, astronomie, architecture, médical, arts décoratifs ou de la table… ) et le patrimoine littéraire national (depuis Clément Marot ou Ronsard à Houellebecq, Yourcenar ou Derrida en passant par Rabelais, Voltaire ou Molière) ?
    Ce livre est d’une prodigieuse érudition, mais cela n’étonnera que celles et ceux qui ont oublié ou n’ont pas eu le bonheur de lire Un Amour de djihad du même Salah Guemriche. Il est aussi placé sous le sceau de l’humanisme, celui sans doute qui guida l’auteur dans son Été sans juillet(1). Peut-il n’être qu’une simple curiosité pour quelques fats désireux de briller dans les dîners en ville, une simple et belle corbeille de mots dans laquelle on picorerait nonchalamment ? Non ! il y a un sens à tout cela, le sens qu’une société, tiraillée entre la tentation du repli sur soi et le désir d’ouverture à de nouveaux imaginaires, veut donner à son avenir. En ces temps où l’Africain et l’identité nationale sont « essentialisés » à la vitesse d’un jogger, ce dictionnaire rappelle que le moindre sens historique enseigne que le mouvement, les échanges, les compositions et les recompositions sont au cœur de toutes créations humaines. Ainsi les langues pures n’existent pas (pas davantage la langue française que la langue arabe, pourtant et par ailleurs sacralisée…). Comme les cultures ou les identités. Toutes se valent dès lors qu’elles reconnaissent ce qu’elles doivent aux autres, à quel titre elles s’inscrivent dans l’histoire de l’humanité et qu’elles ne sont pas, une fois pour toutes figées dans le marbre froid d’une Histoire fantasmée.
    À ces perspectives historiques ou scientifiques, on peut, plus simplement mais avec autant de force, ajouter le bon sens de l’écrivaine chinoise installée au Canada, Ying Chen : « Si on bloquait les courants - les frontières sont faites pour cela -, le monde serait trempé et pourri dans des eaux mortes. » Les langues voyagent, s’échangent, s’interpénètrent. Une langue qui n’emprunterait pas serait vouée à mourir. Certains mots sont passés par l’Espagne, d’autres par l’Italie, d’autres sont directement venus chez nous. L’arabe lui-même emprunta aux langues grecque, turque (colback ou cravache), persane (pilaf, taffetas ou tulipe), indienne (orange), berbère (couscous). Ainsi, nous parlerions tous arabe sans le savoir… et comme ce qui vient de cette vaste et diverse aire linguistique arabe n’est pas forcément triste, dévot, sombre ou mortifère, on lui doit notamment les mots suivants : cumin, curcuma, gingembre, hammam, alcool, alcôve, almée, zellige, caramel, moka, mousseline, kohol, nouba, odalisque et autres kémia qui est aux pieds-noirs (mais pas seulement) ce que les tapas sont aux Espagnols. Les très modernes kif, niquer et zob itou. Autres incorrections avec les mots crouilles, bicot ou encore fissa qui, plus par ignorance que par faute de goût à n’en pas douter, font baragouiner arabe quelques xénophobes pure sucre, férus de chasse à l’impureté…
    Dans sa préface Assia Djebar, dit combien ce dictionnaire est important pour cette jeunesse de France née avec et par les migrations de leurs aînés. Ainsi ces jeunes, conscients d’être les « héritiers d’un passé inventif », pourraient vivre décomplexés par rapport à leur société d’accueil… En sommes nous encore là ? Probablement. Pourtant on peut se prévaloir du plus glorieux passé et des plus honorables aïeux, ce qui importe ce sont les « bâtardises » pour reprendre Amin Maalouf, dont cette jeunesse de France est porteuse. Pour elle et pour la société tout entière. Il en est des hommes comme des langues…


    1- Balland 1995 pour le premier et Le Cherche-midi 2004 pour le second.

    Préface d’Assia Djebar. Edition du Seuil, 2007, 878 pages, 35 €