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  • Le périple de Baldassare

    Amin Maalouf
    Le périple de Baldassar
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    308_maalouf_baldassare.jpgAprès son roboratif essai invitant à repenser la notion d’identité (Les identités meurtrières), Amin Maalouf renouait ici avec le roman historique. La documentation est riche et abondante. Le texte, précis et élégant, offre une peinture minutieuse des cités, des communautés humaines du pourtour méditerranéen et du Nord de l’Europe dans la seconde moitié du XVIIe siècle. Les dialogues brillent d’érudition et sont toujours exposés avec simplicité. L’auteur raconte les pérégrinations de Baldassare Embriacio, parti en 1665 sur les routes de l’Empire ottoman puis d’Europe. L’homme est un riche négociant en curiosités à Gibelet. Sa famille, d’origine génoise, est installée au Levant depuis les Croisades. Il est accompagné de ses deux neveux et d’un serviteur. Martha, abandonnée par son mari depuis des années, se joint au groupe pour vérifier auprès des hautes autorités de la Sublime Porte si son mari est mort. Baldassare recherche un livre exceptionnel : Le centième nom, d’Al Mazandarani. Dans le Coran, quatre-vingt-dix-neuf noms servent à désigner Dieu. Selon une tradition, il en existerait un centième, “un nom suprême qu’il suffirait de prononcer pour écarter n’importe quel danger, pour obtenir du Ciel n’importe quelle faveur”. Ce nom figurerait dans le livre d’Al Mazandarani. L’urgence de la quête est avivée par les prédictions qui, venues des quatre coins du monde, se bousculent jusque dans la boutique renommée du “brave et bedonnant” bibliophile : la fin du monde est imminente, 1666 sera l’année de l’Apocalypse. La rumeur enfle, la crainte monte et les signes se multiplient. D’abord incrédule, Baldassare ne cache pas que “dans ce combat qui oppose en [lui] la raison à la déraison, cette dernière a marqué des points”.
    Le voilà en route pour Constantinople, sur les pas du chevalier de Marmontel, l’émissaire du roi de France à qui il a dû céder le livre prodigieux que venait de lui remettre un vieux musulman. Baldassare tient le journal de ce périple. Il noircira trois carnets. L’écriture est arabe, la langue italienne et le système de notation personnel, le tout sera perdu. Cette quête mènera Baldassare jusqu’en Europe. Expulsé par les autorités ottomanes de Smyrne sur un brigantin qui sert à la contrebande de mastic, il débarque à Gênes, la terre de ses ancêtres. De là, il gagne Londres via Tanger, Lisbonne et Amsterdam, où il sera retenu comme captif. Il est dans la capitale anglaise pendant le terrible incendie qui ravage la ville. Enfin en possession du livre, le catholique qu’il est doit fuir les persécutions qui s’abattent sur les papistes.
    Baldassare traverse un monde agité par les prédictions, les superstitions et les fanatismes. Chrétiens, juifs ou musulmans, la crainte n’épargne aucune communauté. Mais sa “sagesse profane” trouve à se ressourcer auprès d’hommes et de femmes avec qui il partage une “connivence d’esprit qu’aucune religion ne peut faire naître, et qu’aucune ne peut anéantir”. Il y a Bess qui, dans les dédales de Londres, le sauvera des flammes et de la vindicte de ses coreligionnaires. Il y a encore Maïmoun Toleitli, un bijoutier juif d’Alep originaire de Tolède, un prince persan d’Ispahan, un vieux bourgeois portugais installé à Tanger, et même un Vénitien, ce qui pour un Génois n’est pas rien !
    À Maïmoun, son complice en raison, il lit un soir des vers du poète Abou-l-Ala, devenu aveugle à l’âge de quatre ans :

    Les gens voudraient qu’un imam se lève
    Et prenne la parole devant une foule muette
    Illusion trompeuse ; il n’y a pas d’autre imam que la raison
    Elle seule nous guide de jour comme de nuit”
    .

    Et Baldassare de consigner : “Un chrétien et un juif conduits sur le chemin du doute par un poète musulman aveugle ?” Un temps, l’amour détournera Baldassare de sa quête sacrée. Le jeu délicieux avec Martha réveillera chez ce quadragénaire veuf des sentiments profonds et tendres. “Il y a des bras de femmes qui sont des lieux d’exil, et d’autres qui sont la terre natale”. C’est pourtant dans les bras de Bess que cet homme, né étranger en Orient, apaisera “sa détresse originelle”. Le livre n’offre pas de grandes démonstrations. D’ailleurs le récit du Périple de Baldassare se suffit à lui-même. L’écriture, remarquablement maîtrisée, permet de conserver intacts, de bout en bout, le plaisir et l’intérêt du lecteur. Pourtant, par touches successives, par signes en soi anodins mais qui, additionnés les uns aux autres, finissent par faire sens, Amin Maalouf introduit le lecteur dans l’univers de la tolérance et de la fraternité. “Lorsque la foi devient haineuse bénis soient ceux qui doutent”, dit Maïmoun à Baldassare.
    La route quelquefois s’agrémente de fables, comme le sommeil s’agrémente de songes, il faut savoir ouvrir les yeux à l’arrivée”. Au matin du 1er janvier 1667, Baldassare résume ses pérégrinations d’une phrase : “Je n’ai fait qu’aller de Gibelet à Gênes par un détour.” Il peut maintenant se réjouir et jouir de la vie. “Il se peut que le Ciel ne nous ait rien promis. Ni le meilleur ni le pire. Il se peut que le Ciel ne vive qu’au rythme de nos propres promesses”. La fenêtre grande ouverte, il se laisse envahir par le soleil et les bruits de la ville.

    Editions Grasset, 2000, 490 pages & LGF - Livre de Poche, 2002, 506 pages

  • Little Big Bougnoule

    Nor Eddine Boudjedia

    Little Big Bougnoule

     

    publication_i_1_1176.jpgNor Eddine Boudjedia est conseiller d’éducation et enseignant à l’IUFM et signait là son premier, et pour l'heure, son unique roman. Il y raconte le voyage d’un architecte, parfaitement intégré, vers le pays d’origine, l’Algérie de ses parents. Thème nullement nouveau en littérature mais que Nor Eddine Boudjedia aborde avec sincérité, une écriture maîtrisée, émouvante et sans boursouflures.

    Pas facile d’ailleurs de (re)venir au bled : qu’est ce qu’on vient y chercher et pourquoi ? Qu’est-ce qu’on y trouve ? Qu’est-ce que l’on apprend sur soi-même, sur les siens et sur les autres ? Autant d’interrogations et tant d’autres qui trottent dans la tête du narrateur et au bout de la plume de l’auteur. Une chose est sûre ce narrateur n’a « aucune envie de tuer l’Arabe, même inconsciemment… ». Il est d’une filiation, celle qui le rattache à l’émigration-immigration, « cette chaîne humaine faîte de dénuement et de courage ». De ça au moins il n’y a pas de doute, mais après, les eaux mêlées qui traversent le personnage en font un être insaisissable, décalé : « des enfants me dévisagent et j’ai le sentiment désagréable qu’ils se foutent de ma gueule blanche et de ma tenue de citadin. À la rigueur j’aurai souhaité ressembler à un aviateur, à Saint-Ex par exemple, à un officier britannique, à Lawrence d’Arabie, pourquoi pas ? Je ne ressemble qu’à un pas du tout d’ici et à un plus tout à fait d’ailleurs, bref à un con anachronique. » Et au cœur de la sempiternelle interrogation, « N’ta Roumi oula Migri ? », il n’y a que le piège. L’impossible réponse. Une sourde révolte. Un mur d’incompréhension. La solitude. Difficile de déchiffrer « les joies et les douleurs d’un homme hybride qui n’ose encore creuser le sable pour retrouver les empreintes de sa mémoire fossile ».

    Et pourtant l’exploration des méandres de la mémoire (bel hommage rendu au père et à la mère) comme des cicatrices cachées ou inavouables (la guerre d’Algérie, le personnage de Mozart né d’un viol) se fera de concert avec la découverte de l’hospitalité, de l’humanité et de la générosité,  « la tendresse et l’amitié, sans doute l’amour, ne portent pas de voile ». Le narrateur apprivoise les codes et les conversations autres, le déplacement des centres d’intérêt, des préoccupations, du regard porté, le jeu différent des représentations, des postures et des séductions. Il faut le croire quand au bout du chemin il y a cette enfin sereine acceptation : « Nous devons comprendre et enfin accepter que nos vies soient une succession d’accidents fortuits, de déflorations commises à chaque recoin de notre histoire. »

    Comme d’autres avant lui, nés de la migration et du mouvement, le néant est peut-être au bout de ce chemin : « Rien ne me soulagerait autant que l’ignorance de ce qui s’est tramé sous nos yeux, que l’amnésie qui libère des douleurs, que l’amnésie qui éloigne les rancœurs. Pourtant… » Pourtant et pour l’heure cette plongée dans la mémoire des origines débouche sur la dissolution de l’ego dans un monde insoupçonné. Celui de l’histoire des hommes et des siècles : « Tous ces morts vivent en toi et tu les exhumes à chacune de tes impulsions. » La redécouverte d’une énergie, celle des origines, celle qui permet à l’être nouveau, l’hybride aux eaux mêlées de rester droit et de fixer l’horizon. Loin devant.

     

    Edition Anne Carrière, 2005, 170 pages, 16 €

     

     

  • L’Immeuble Yacoubian

    Alaa Al-Aswany

    L’Immeuble Yacoubian

     

    Alaa al Aswani.jpgL’Immeuble Yacoubian est le condensé, le lieu symbolique de l’histoire égyptienne des années 1930 aux années 1970. Au Caire, l’immeuble est sorti de terre en 1932. Jusqu’aux années cinquante, ses appartements luxueux logeaient la fine fleur de la société. Sur sa vaste terrasse, une cinquantaine de cabanes métalliques, une par appartement, servaient alors à entreposer le tout venant. En1952, après le coup d’État dit des « officiers libres », les caciques de l’ancien régime, la communauté juive et les étrangers commencent à quitter le pays. Les appartements devenus vacants sont accaparés par les officiers de l’armée. Les épouses des nouveaux hommes forts du pays logèrent dans les cabanes en fer leurs « sufragi » ou domestiques d’origine nubienne et certaines y élevèrent même des poules et autres lapins !

    Avec l’ouverture économique (infitah) des années 70, les riches quittent le centre ville, les appartements de l’immeuble Yacoubian se transforment progressivement en bureau ou cabinets médicaux, tandis que les cabanes en fer deviennent les habitations d’une nouvelle population pauvre, fraîchement débarquée des campagnes voisines ou travaillant dans le centre-ville. Ainsi se développa sur la terrasse « une société nouvelle complètement indépendante du reste de l’immeuble ».

    Dans l’immeuble ou sur la terrasse, se croisent, se jalousent ou s’ignorent, s’aiment aussi Taha, le fils du concierge, humilié par l’injustice de la société ; Hatem, rédacteur en chef du journal Le Caire, homosexuel amoureux de Abd Rabo qui fait son service militaire dans les forces de sécurité ; Zaki ci-devant aristocrate et réjouissant héritier du lointain Mohammad al-Nafzâwî et donc expert es « science de la femme » qui multiplie les rendez-vous galants, la consommation d’alcool et autres substances fortes malgré ses soixante-cinq ans, Azzam, le millionnaire, lui aussi sexagénaire encore vert qui calme ses ardeurs libidinales retrouvées en épousant, en secondes noces, mais secrètement et sous conditions expresses, la pauvre Soad qu’il loge dans un appartement du septième étage. Tandis que les frères Abaskharoun et Malak manigancent pour obtenir une pièce sur la terrasse, Azzam lui aussi complote et, pour faire une carrière politique, paie son tribut au redoutable apparatchik Kamel el-Fawli, dont le nom « est devenu, dans l’esprit des Égyptiens, synonyme de corruption et d’hypocrisie ». Il y a enfin la belle Boussaïna. Elle vit seule avec sa mère. Jeune diplômée en commerce, elle apprend que pour conserver un emploi, il faut savoir satisfaire son employeur et subir ses assauts et attouchements.

    À travers la description du quotidien et du destin, parfois tragique, des locataires de l’immeuble, Alaa Al-Aswany brosse le tableau d’une Égypte soumise au « Grand Homme » et à sa police, d’une Égypte « submergée » par « une vague de religiosité dévastatrice » et un islam politique mortifère porté par des étudiants animés par l’« amour sincère de la mort pour la cause de Dieu ». « Ils ont peur de vous, car vous aimez la mort autant qu’ils aiment la vie » dit le cheikh Bilal à ses jeunes ouailles prêtes à mourir.

    Avec subtilité, l’auteur écrit l’acte d’accusation de la société égyptienne et au-delà des sociétés arabes : l’injustice économique et sociale, le despotisme aux allures de gangstérisme, le sexisme dont souffrent les femmes du pays qui souvent doivent ravaler honte et culpabilité pour satisfaire un patron ou un mari imposé, les corps soumis, les sexualités frustrées et même l’homosexualité ostracisée et persécutée.

     « Ce pays n’est pas notre pays Taha, c’est le pays de ceux qui ont de l’argent » dit Boussaïna qui ne souhaite plus qu’une chose : partir, s’exiler « n’importe où, loin de ce fichu pays ». Il faut lire Alaa Al-Aswany et avec lui les auteurs arabes ou africains pour en finir avec les vieilles lunes sur l’immigration clandestine, ses causes et ses solutions de bateleur. Il faut les lire pour appréhender les dimensions humaines, les enjeux existentiels à l’œuvre dans ses sociétés et comprendre que l’aventure périlleuse de l’exil ou le refuge dans des idéologies radicales trouvent leur source dans l’humiliation quotidienne infligée à leur peuple par des régimes dictatoriaux.

    Alaa Al-Aswany décrit avec délicatesse et humanité, avec une empathie communicative ses personnages et le piège dans lequel, tous, les bons comme les méchants, les magouilleurs comme les lésés, sont enfermés.

    Alaa El Aswany est né au Caire en 1957. Dentiste de profession, il exerce son activité dans le centre du Caire. L’immeuble Yacoubian abritait son premier cabinet. Homme de gauche, chroniqueur régulier d’un journal d’opposition dans son pays, Alaa El Aswany est épris de littérature française du XIXe siècle et de littérature russe, ce qui n’étonnera pas après la lecture de ce roman qui souvent rappelle Dostoïevski.

     

    Traduit de l’arabe (Égypte) par Gilles Gauthier, éd. Actes Sud, 2006, 327 pages, 22, 50 €

     

     

  • L’Islam et la mer. La mosquée et le matelot. VIIe – XXe siècle

    Xavier de Planhol

    L’Islam et la mer. La mosquée et le matelot. VIIe – XXe siècle

     

    image_53098_v2_m56577569830559231.jpgPourquoi les musulmans sont-ils si peu présents sur la mer ? Pourquoi malgré des tentatives passées, des réussites éphémères, des vocations individuelles, des velléités califales, ont-ils finalement toujours échoué ? Si la chrétienté a triomphé de la mer, l’islam lui n’a pu s’y adapter. Cette phobie du pieux musulman pour la mer a privé l’islam des immenses profits tirés des découvertes transatlantiques qui ont constitué, pendant près de trois siècles, le fondement de la fortune européenne. Elle est peut-être même largement responsable du « déclin de l’islam ». Toutes les grandes civilisations ont connu cette crainte de la mer. Mais si, selon Xavier de Planhol, la chrétienté ou les Etats à base continentale comme la Chine ou la Russie ont réussi à vaincre cette répulsion, l’islam n’y est jamais parvenu malgré des volontés et une prescience de son intérêt qui naissent tôt dans l’histoire de cette civilisation.

    Mo’awiyya, le futur fondateur de la dynastie omeyyade et alors gouverneur de la Syrie, fait figure en ce domaine de pionnier. Dans un échange de correspondance avec le calife Omar, il tente de convaincre ce dernier de l’intérêt d’attaquer « les îles du Levants ». En vain.

    Malgré le désintérêt notable du Coran pour la mer et la réponse fondatrice du deuxième calife, des vocations maritimes naîtront pourtant en terre d’islam. Vocations sans lendemain, exceptionnelles donc et d’autant plus remarquables : depuis la victoire en 655 à « la Bataille des Mâts » qui ouvre la Méditerranée aux Musulmans ou la « carrière » de Bosr ibn  Abî Arta’a, compagnon du prophète « monté sans doute pour la première fois sur un navire aux environs de la quarantaine, qui sera le premier amiral des flottes musulmanes à les conduire jusque sous les murs de Byzance, avant de revenir mourir à Médine, presque centenaire, en 705 » jusqu’aux réformes de la marine ottomane entreprises par le sultan Selim III à la fin du XVIIIe siècle.

    L’islam aurait pu s’appuyer sur les traditions maritimes persanes ou même arabes. Il n’en a rien été. Pire, il aura fallu six siècles pour que s’éteignent, à la fin du XIIIe siècle et au début du XIVe siècle, les traditions persanes. Idem pour les marins arabes présents dans les mers du sud et dont l’existence a été rapportée par de très rares textes d’Ibn Madjid et de Soleïman Al Mahri. Cette tradition maritime, proprement arabe, a fini de disparaître au fil des siècles, au point qu’il y a peu encore, les navigateurs koweïtiens étaient incapables de naviguer depuis l’Afrique jusqu’à l’Inde - ce qu’en passant par le large, leurs lointains aïeux faisaient au XVe siècle...

    Comme le montre l’auteur, le cas n’est pas isolé. Parmi les peuples marins qui se sont détournés des horizons du grands larges, figurent les Andalous qui « jusqu’à l’époque des Almohades inclusivement, avaient eu, par exception, un embryon de « culture maritime ».

    Pour Xavier de Planhol, la réponse à la question de savoir pourquoi l’islam a échoué sur mer ne relève pas de l’étude historique mais fondamentalement de la géographie humaine c’est-à-dire de l’étude des représentations. Le phénomène serait culturel : la figure du matelot s’oppose à celle du pieux musulman. L’idéal de l’islam est une vie pieuse et sédentaire, rythmée par des prières quotidiennes et régulières, de préférence dans une ville où les fidèles de Mohamed peuvent se rassembler et prier en commun. Rien à voir avec la vie aventureuse et instable du matelot. L’auteur rappelle que musulman signifie « soumis à Dieu ». Entre l’idéal de soumission du musulman et l’idéal d’affranchissement du marin - « Hommes libres toujours tu chériras la mer » rappelle la quatrième de couverture - il y a un fossé ouvert au mieux par l’indifférence au pire par l’hostilité de l’islam à la mer.

    Les relations des voyageurs musulmans n’arrangent rien à l’affaire. Là où le Chrétien finit par taire les désagréments des voyages en mer, le passager mahométan en rajoute sur l’inconfort et les conséquences peu ragoûtantes des houles marines. Jusqu’au célèbre géographe du Xe siècle, Moqaddasi qui, avec sérieux, décrète que la mer « choisissait, particulièrement, pour déchaîner son tumulte, la nuit précédant le vendredi, jour sacré des Musulmans ».

    Voilà qui n’a pas aidé à vaincre les peurs et les fantasmes d’une société où, autre fait d’exception, la culture savante ne s’est pas appropriée le savoir technique des quelques marins arabes qui croisaient encore au large des mers du sud quelque six à sept siècles après la révélation. La société des lettrés de Bagdad ou du Caire ne s’est jamais intéressée aux gens de mer. Au contraire, la littérature géographique de la grande époque classique a été envahie par des contes, légendes et autres histoires invraisemblables de sorte que les géographes musulmans perdent toutes connaissances précises de ces régions et des mers lointaines laissées au « monstres » et aux traditions populaires.

    La société ottomane sut pourtant se doter, au XVIe et XVIIe, de la plus puissante flotte du monde. Mais, tout au long de leur histoire, les Turcs se sont appliqués à reconstruire une flotte qui, par négligence, tombait régulièrement en pourriture ou qui était détruite par l’ennemi comme à Lepante en 1571. Il a fallu attendre le milieu du XVIIe siècle pour voir les réparations des galères prendre le pas sur les travaux de (re)construction dans les arsenaux. Cette émergence d’une idée de pérennité maritime sera pourtant bien relative. À la mort de Selim III, ses tentatives de réformes de la flotte ottomane seront vite oubliées au point que la flotte turque ne pourra s’opposer aux Grecs en guerre pour leur indépendance.

    Quid de la La Course alors et de ces barbaresques maîtres des flots méditerranéens ? Point d’exception ici encore : Xavier de Planhol montre qu’à Alger ou à Tunis, sur cinq commandants de galères à la fin du XVIe et au début du XVIIe, quatre sont des renégats ou des fils de renégats ! Décidément l’islam et la mer ne font pas bon ménage !

     

    Edition Perrin, 2000, 660 pages, 28,81 Euros

     

    Illustration :

    Fâlnâmeh : l'imam Rezâ pourfend un dîv (Vers 1550)

    L'imam Rezâ, ici à cheval, protège les hommes durant leurs voyages sur mer. Pour délivrer l'homme attrapé par le dîv, le maître des espaces marins, il le transperce de sa lance. Les petits personnages nus représentent les hommes livrés aux périls de la mer.

     

     

  • Aigle

    Aziz Chouaki
    Aigle


    escher2.jpgVoilà un livre qui rappelle la lithographie de M.C.Escher, intitulée « Mains dessinant » représentant, en un mouvement circulaire, deux mains se dessinant l’une l’autre. Sur ce mode, un écrivain voit sa fiction s’animer, prendre réalité. «Voyant, tisseurs de vivants réseaux, jouant avec la destinée des gens », Jeff « voudrait crever une fois pour toutes le nom de Dieu de nom de Dieu de bordel de voile entre le réel et la fiction, passer au travers, faire le va-et-vient entre l’au-delà et l’en deçà du langage ». De ce cercle concentrique, où fiction et réalité s’écrivent l’une l’autre, le romancier se croit le maître des événements. Jusqu’au moment, où, sans même s’en apercevoir, il atteindra le point de rupture.
    L’idée est séduisante. Le résultat, moins. L’excessive mégalomanie du personnage central et surtout le côté par trop artificiel du récit nuisent à ce texte qui est le troisième d’Aziz Chouaki après remarquable L’Etoile d’Alger et le remarqué Les Oranges.
    Jeff, passionné de littérature, quitte l’Algérie. Dans les premières pages du récit, peut-être les plus réussies, Aziz Chouaki taille le pays au scalpel, jette le « dégoutage » du jeune algérois à la face du lecteur. Le style est nerveux, télégraphique. L’ellipse tourne à plein régime. Il faut se tirer. Vite ! un visa pour Madame la France. Même pour un mois, changer de planète.
    Jeff sera un temps héberger par Kamel, un cousin. Triste et sordide univers de l’exil algérien à Paris. La plume comme le style de Chouaki demeurent implacables, sans concessions. Au bout d’un mois, il faut quitter les lieux. Kamel a besoin de sa piaule pour être tranquille avec Simone. Jeff se retrouve dans la rue, sans papiers et sans le sou. Et voilà que le récit bascule dans l’artificiel, dans « l’abracadabrandesque ». Au mieux, dans le conte.
    Jeff par un simple coup de boule est propulsé caïd du Forum des Halles. Chef de bande, il a tout : faux papiers, filles, alcool et autres substances paradisiaques (à ce qu’on dit), argent des divers trafics en cours sur le parvis sans parler de la reconnaissance et de l’aura que lui confère son nouveau statut.
    Mais la fibre littéraire asticote notre bonhomme. Il décide de participer à un concours de nouvelles. Sûr de ses capacités - imbu de lui-même au point de distribuer les bons et, plus souvent, les mauvais points à des auteurs autrement confirmés - dans son esprit, il ne fait aucun doute qu’il gagnera ce concours. Pour l’heure, il construit une histoire, campe un personnage et... le croise dans la rue. Alors, le lecteur est embarqué, s’il accepte de jouer le jeu, dans un récit emberlificoté où se nouent et se dénouent les fils des histoires personnelles, celle de Jeff et celles des personnages du vrai-faux récit, savamment agrémenté des indispensables doses d’ésotérisme, d’érotisme, de banditisme et autres références littéraires.
    Jeff, l’aigle aux allures de deus ex machina, tombe rattrapé par les limites et l’impuissance de l’écrit, attrapé par la liberté des hommes sur la chose écrite, le libre-arbitre sur le mektoub.

    Editions Frontières-Gallimard, 2000, 262 pages

  • L'étoile d'Alger & Les Oranges

    Aziz Chouaki
    L'étoile d'Alger
    Les Oranges


    arton10868-38075.jpgAziz Chouaki publiait en 1998, coup sur coup, deux romans au style très différent l'un de l'autre mais qui accordent, tous deux, la même priorité aux gens, au quotidien, à la vie du "petit peuple" comme dit l'auteur. Point de politique dans ces écrits même si la politique est envahissante et qu'en Algérie elle a tendance à déshumaniser le pays tout entier...
    Aziz Chouaki est né en 1951 à Alger. Installé en France depuis 1991, il a déjà publié en Algérie Argo un recueil de poésies et de nouvelles et, en 1989, Baya un roman sorti chez Laphonic et adapté au théâtre des Amandiers à Nanterre en 1991. Aziz Chouaki est musicien et cela peut éclairer la structure romanesque en contrepoint et le style rythmé, vif, syncopé de l'Etoile d'Alger. La réussite de ce roman réside aussi et peut-être surtout dans le style. Au-delà de la comparaison musicale, il semble coller à l'Algérie. Nerveux, saccadé, crépitant même, le style est fuyant comme peut l'être parfois le quotidien algérien engagé dans une course poursuite contre une réalité étouffante.
    L'étoile d'Alger est l'histoire des rêves et des ambitions démesurés de Moussa Massy (pour Massinissa) qui veut devenir un nouveau Michael Jackson (celui du succès s’entend). A travers les pérégrinations, l'ascension et la chute de Massy, Aziz Chouaki brosse le tableau, éclatant de vérité, palpable, de la société algérienne du début des années 1990. Notre étoile montante partage avec les treize autres membres de sa famille un trois pièces dans une cité engluée dans l'envahissante et racoleuse mélasse islamiste. Cette présence l'indispose bien mais, tout à ses ambitions professionnelles, à son platonique amour pour Fatiha et à son amitié pour Rachid, Massy avance. Droit. Au dessus de la mêlée. Imperméable au bruit et à la fureur chaque jour plus tonitruant. Tandis que le pays sombre, Massy s'élève. Intelligent et doué de subtile capacité d'adaptation, Massy a du talent. Autant d'atouts qui se révéleront indispensables à cette brindille d'humanité pour entamer une ascension professionnelle qui le mènera au Triangle, la plus importante boite de nuit d'Alger fréquentée uniquement par la tchi-tchi algéroise... Mais, après le crescendo de la réussite, Massy va descendre une pente qui le mènera aux portes de l'enfer. Plus de contrepoint alors. Massy change, il est en harmonie avec une société qui cultive le totalitarisme de l'Un, de l'unique et qui nie à l'individu le droit même de rêver. Pourtant, à travers le rêve apparemment démesuré de Massy, Aziz Chouaki rappelle justement que ce sont les rêves, et les plus fous ne sont pas les moins indispensables, qui permettent à tout à chacun de rester debout et peut-être de réintroduire un peu d'humanité dans un monde où la démence gagne chaque jour sur la sagesse.

    Les Oranges, le second livre publié cette année là prend les allures d'un conte où Aziz Chouaki dresse l'histoire de l'Algérie depuis la première balle tirée par l'envahisseur français en juillet 1830. Cette balle s'est logée dans une orange. Un enfant de sept ans est là. Dans les décombres du massacre, il extrait la balle de l'orange qui, avant de rendre l'âme demande au gamin de lui faire le serment suivant : "je jure d'enterrer à jamais cette balle le jours où tous les gens de cette terre d'Algérie s'aimeront comme s'aiment les oranges". Est ce que depuis 1830 le gamin a pu enterrer cette balle?  Le roman a connu un large et populaire succès grâce surtout à son adaptation au théâtre.

    Editions Marsa, 1998. Réédité en poche au Point Seuil en 2004
    Editions des Milles et une nuits, 1998