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11/09/2009

Les Mille et une nuits

Les Mille et une nuits
Traduit, présenté et annoté par Jamel Eddine Bencheikh et André Miquel


1001 nuits.jpegEntre 1991 et 2001, Jamel Eddine Bencheikh et André Miquel faisaient paraître en poche chez Folio une traduction des Mille et une nuits. Les contes présentés par les deux éminents spécialistes ne constituaient qu’une partie du vaste ensemble de ce joyau de la littérature universelle (et pas seulement arabe). Tel était le seul désagrément de cette édition : l’absence de plus de 550 nuits. Ce premier travail préfigurait en fait la parution en 2005 dans la Bibliothèque de la Pléiade du premier des trois tomes d’une édition complète des Mille et une nuits. Le lecteur francophone disposera désormais, et pour la première fois, non seulement de l’ensemble des contes et poèmes du recueil mais aussi de LA référence, indispensable à tout « honnête homme » curieux de littérature.
Cette intégrale arrive quelque trois cents ans après la première traduction donnée en France par Antoine Galland. Les deux professeurs rendent hommage à leur aîné. Certes, la version donnée par Galland demeure expurgée de quelques passages par trop licencieux aux yeux du contemporain de Louis XIV et brille de quelques ajouts (les contes d’Aladin, d’Ali Baba ou les voyages de Sindbad ne figurent pas à l’origine dans le texte) mais elle continue d’émerveiller et présente le mérite d’avoir contribué à populariser en France et en Europe les Mille et une nuits. Mieux encore, Galland a permis de tirer les Nuits de l’oubli dans lequel elles se morfondaient depuis quelque huit cents ans, à tout le moins, il a aidé à les sortir des marges (géographiques, culturelles et sociales) dans lesquelles le texte était confiné en Orient même.
Dans sa préface, André Miquel rappelle justement qu’au tournant de l’an mille, les Nuits, souvent irrévérencieuses et peu enclines à la religiosité et au puritanisme, deviennent objet de suspicion et de prévention. Les scrupuleux docteurs de la loi, zélés partisans d’une orthodoxie religieuse figée, fermée à tout effort d’interprétation personnelle (ou ijtihad) veilleront à écarter les Nuits. De même, portées par une langue orale et métissée, les Nuits, « écritures de l’imaginaire » opposées aux « écritures du savoir » pour reprendre la distinction de Jamel Eddine Bencheikh, étaient boudées par les lettrés partisans d’une conception savante de la littérature.
Les Nuits version Bencheikh et Miquel réparent les « silences » et la « décence » de Galland pour restituer « le texte tout le texte », c’est-à-dire tous les contes mais aussi les 1205 poèmes totalement absents chez Galland et en partie traduits par Madrus entre 1899 et 1906 l’autre traduction française, bien personnelle celle-là (par trop exotique et érotisante). Bencheikh et Miquel ne cachent rien, ne censurent rien, d’autant plus que « les Nuits ne sont pas le Kama-sutra ».
Ce travail d’érudits - et de passionnés - repose sur des décennies de recherches et de travaux savants. Pour établir leur traduction, ils ont tenu compte des précédentes versions et sont allés, selon les spécialistes, à la meilleure source, l’édition de Bulaq, en Egypte, où le texte a été imprimé en 1835. Dans les deux derniers volumes parus en 2006, Bencheikh et Miquel ont adjoint les ajouts apportés par Galland qui ont su acquérir, au fil du temps, une légitimité incontestable.
Mais, Jamel Eddine Bencheikh et André Miquel sont également poètes et écrivains et ces qualités font aussi le sel de cette version nouvelle. Poétique et subtil, le texte épouse tous les registres de la langue : orale, populaire, savante…
Les Nuits, venues du fond des âges il y a au moins deux mille ans de la lointaine Inde, sont passées par l’Iran, le Proche-orient d’avant et d’après la révélation coranique, la Bagdad abbasside, l’Egypte des pharaons avant celle des Fatimides et des Mamelouks... Sur leur passage, et sur un périple de près de trois milles ans, elles se sont nourries de cultures et de traditions multiples (zoroastrienne, hébraïque, biblique, hellénique, soufie …), ont connu mille et un auteurs anonymes, mille et une versions mais toutes articulées autour d’une structure et d’un cadre fixés très tôt. Malgré leur vieil âge, Les Nuits continuent d’émerveiller, demeurent d’actualité et portent encore aujourd’hui leur charge…de soufre.
Les thèmes, déclinés à l’envi, sont connus : thèmes de la femme bien sûr, de l’amour, des passions et du désir, de la parole et du pouvoir de l’imaginaire face à la menace de la mort…
Aussi, lorsqu’en 1985 la version originale de Boulaq est rééditée au Caire, le tribunal des affaires de mœurs de la capitale égyptienne ordonne la confiscation de cette édition non expurgée des Nuits au motif, selon le procureur du moins, que ce joyau de la littérature universelle serait « immoral et anti-islamique ».
L’autre indice d’actualité des Nuits et de son universalisme, cette fois non plus seulement en amont mais en aval, réside dans le formidable succès que ce texte n’a cessé de rencontrer depuis sa révélation-renaissance par Galland : multiplication des traductions, des recherches pluridisciplinaires, des inspirations et des variations diverses.
C’est justement sur ces adaptations au XXe siècle des Nuits à des univers culturels et littéraires différents (ici notamment David Maximin, Isabel Allende, Proust, Salman Rushdie…) que se penchent plusieurs auteurs dans Les 1001 Nuits et l’imaginaire du XXe siècle(1). Comme le rappelle dans sa préface Christiane Chaulet-Achour, s’appuyant entre autres sur les travaux de Bencheikh et Miquel, les « deux charnières » des Nuits, à savoir « l’ambiguïté » (« incitation au vice ou incitation à la vertu ? ») et le « franchissement » (la parole de Shahrazade est une parole du désir, opposée à la parole de la loi, de la féminité opposée à la masculinité, où le verbe brave le silence que l’on veut lui imposer…) expliquent en partie la censure dont elles ont été victimes intra-muros et l’attirance qu’elles ont exercé et continue d’exercer extra-muros.

1.- Christiane Chaulet-Achour (sous la direction de), Les 1001 Nuits et l’imaginaire du XXe siècle, éd. L’Harmattan 2004, 246 p., 21,50 €.



Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard 2005 & 2006

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