UA-64061973-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

24/06/2009

L’enfant fou de l’arbre creux

 

Boualem Sansal

L’enfant fou de l’arbre creux

Après le retentissant Serment des barbaresBoualem Sansal signe là son deuxième roman. Le lecteur déjà séduit retrouvera les qualités exceptionnelles qui lui ont fait aimer ce nouveau venu dans la littérature, haut fonctionnaire de la République algérienne de son état. La plume, trempée dans une encre mâtinée de Rabelais et de Léon Bloy, est impertinente, jamais pontifiante, toujours habile à détourner les dictons, conventions et autres paresses du langage. Innovante, elle a un rythme et des constructions bien à elle. Elle sait laisser poindre ce qu’il faut d’ironie pour éviter au sérieux d’en prendre trop à son aise. Si le verbe est prolixe, la phrase n’est jamais creuse. Dans cette densité, chaque mot pèse son poids de signification et de réflexion. Que ceux que la complexe construction du précédent roman avait rebutés se tranquillisent : ce nouveau livre évitent les digressions, facilitant ainsi l’immersion dans un récit qui prend parfois des allures de conte philosophique.

« Moi, Pierre, sain de corps et d’esprit, déclare ici et maintenant : Je ne suis pas venu faire la guerre d’Algérie, ni à son roi ni à son peuple. Je suis né dans ce pays, j’y ai tété le sein de ma mère, j’ai respiré le sable chaud de son désert et l’air rugueux de ses campagnes. Mon père, Hector Jean, médecin au grand cœur, y est mort à l’âge de trente-deux ans sur une mine égarée. Apprenez qu’un grand secret m’enchaîne à ce pays ».

Ce secret, l’informaticien de trente-sept ans est là pour le percer. Pierre Chaumet n’est ni le fils de la femme qui, en France l’a aimé et élevé, ni celui d’Hector Jean. Il se nomme Khaled El Madauri et a été enfanté par Aïcha, une Algérienne qui a depuis perdu la raison.

Pierre veut retrouver Khaled. Il veut éclaircir le mystère de sa naissance, démasquer les assassins de son père Omar El Madauri, comprendre pourquoi sa destinée a été contrariée. Avec Salim « 22 Long Rifle » qui croit aller à la recherche d’« un trésor ou de quelque chose d’approchant », il part à « l’escalade de la colline oubliée ». DirectionVialar, aujourd’hui Tissemsilt, à 300 kilomètres d’Alger. Aidé de son compagnon, il remontera les sentiers tortueux et ascendants de cette « colline oubliée ». Pierre ou Khaled, ce « Français qui ne l’est plus vraiment », se retrouvera au bagne. Au tristement célèbre bagne de Tazult-Lambèse.

Il y partage une cellule avec Farid et Gaston, son rat « bordélique ». Les échanges entre les deux détenus, entre le Français d’Avallon et l’Algérien d’El Harrach, entre deux condamnés à mort façonnés par des cultures et des psychologies différentes sont vifs, parfois drôles toujours emprunts d’une réciproque bienveillance. L’un et l’autre se racontent. Broyés par la même histoire, ils sont condamnés au même avenir. Ces « mutants » - Pierre, l’« hybride », le « cosmopolite» et Farid, l’Algérien», « mort de l’intérieur » à qui l’on avait réussi à faire perdre le sens du bien et du mal, « décidé à ne se reconnaître aucun lien avec ces bâtards autoproclamés nos frères en religion et nos maîtres en droit »  - sont liés par « un serment d’amour dont ils ne viendront jamais à bout ».

À Lambèze, il arrive parfois que l’armée donne l’assaut contre le quartier des Chevelus ou qu’une commission d’enquête internationale visite les prisons donnant lieu alors à un dialogue en argot et un exercice d’écriture et de persiflage décapant. Dans l’enceinte éternelle de ce bagne, il y a, au creux d’un arbre, un « enfant fou dont on ne sait si les pleurs nous font le plus grand mal ou un bien merveilleux ». Mais ce n’est pas d’une commission dont ces bagnards et ce pays ont besoin, « mais d’un homme éblouissant de simplicité, habillé de blanc, ceint d’une couronne d’épines, capable de dire : honte à vous, Hommes d’Alger. Je suis venu vous dire : qui manque à un enfant insulte Dieu, qui tue une femme détruit la vie, qui arrache un arbre démembre la terre. En leur nom, je vous ordonne de voiler votre face et de déguerpir ».

Boualem Sansal poursuit sa traque contre les dénis de la mémoire. La charge contre ce système, contre la sacralisation de la lutte pour l’indépendance et contre l’hypocrisie sur laquelle repose cette société est portée avec une force et une efficacité rares. Comme Pierre, « chaque homme de ce pays doit retrouver sa colline oubliée ». La pente est raide. Sansal ouvre la voie.

Gallimard, 2000, 301 pages, 17,53 euros

 

Les commentaires sont fermés.