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19/10/2010

Sous l’œil de Krishna

Sunny Singh

Sous l’œil de Krishna

 

g31893_43.jpgSunny Singh est née en Inde à Varanasi. Après des études littéraires aux USA et de langue espagnole à New Delhi et Barcelone, elle s’est installée à Londres où elle animait un atelier d’écriture à la London Metropolitan University. Elle a publié trois livres et, d’après son éditeur, écrit aussi des pièces de théâtre. Sous l’œil de Krishna aborde un sujet passionnant en ces temps de mondialisation et de brassages culturels et humains. Celui des différences culturelles vues ici à travers le regard de Krisna, jeune fille partie à New York pour des études cinématographiques, de retour dans son village natal. En son temps, Yahya Haqqi, l’un des pionniers de la littérature moderne égyptienne, écrivit une nouvelle similaire (1) dans laquelle un médecin s’en retourne dans son village après des années d’étude en Europe. Chez Sunny Singh, les mêmes thèmes virevoltent de pages en pages : confrontation entre modernité et tradition, entre un Occident individualiste et un Orient (ici indien) ancré dans ses mythes, l’histoire familiale, le clan. Sous l’œil de la divinité Krishna, l’humanité mijote dans le grand bouillon du collectif épicé de coutumes, légendes, fresques historiques, rites et pratiques d’un autre âge, solidarité mais aussi devoir et fidélité à l’égard du clan. C’est sous l’œil de Krishna, la jeune fille cette fois, que cette Inde de traditions est racontée.

Une interrogation structure le récit : pourquoi, contre l’avis de la justice, contre l’avis des cercles féministes et modernistes qu’elle fréquente, Damayanti, célèbre avocate, décide-t-elle, à la mort de son mari, de s’immoler ? Krishna a reçu de Dadiji, sa grand-mère qui l’a élevée, une mission, un devoir auquel, semble-t-il, elle ne peut se soustraire. Filmer les derniers jours de Damayanti, filmer les préparatifs de celle qui s’apprête à devenir « sati », filmer le sacrifice lui-même. Elle ne comprend pas la décision de Damayanti qui, au cours des jours qui précèdent sa mort, deviendra son amie. Elle ne comprend pas pourquoi elle même accepte de tenir le rôle que la famille et le clan lui font jouer. Elle est surprise de se voir tenir des propos, assumer des responsabilités, devenir une femme à mille lieues de celle qu’elle pouvait être à New York. Elle s’interroge tout au long du récit sur ses propres motivations. Si elle n’a pas de réponse, au moins sait-elle ce qu’elle se refuse à reproduire.

Krishna balance entre l’Inde et New York ; entre des conceptions amoureuses distinctes, inconciliables ; entre la fidélité aux siens et sa propre émancipation ; entre des pratiques surannées et une modernité trop souvent réduite à singer l’Occident ; entre la compréhension - cette « connivence » dont parle François Jullien - des ressorts d’une culture et les bifurcations qui, au sein même de cette culture, peuvent advenir.

Sujets passionnants, mais il semble que Sunny Singh soit passée à côté. Car si elle sait pointer du doigt les zones de tension, les points où les voies se séparent, le lecteur reste comme abandonné, à la croisée des chemins. In fine, on ne comprend pas pourquoi Damayanti se fait « sati », comme on reste perplexe sur les caricatures qui sont ici proposées pour décrire les cercles modernistes de l’Inde actuelle : journalistes et autres bourgeoises ou même l’amant new-yorkais d’origine indienne. Krishna elle-même abandonne son lecteur, s’en allant vers sa destiné dont on ne mesure pas la part de fidélité et la part de « bâtardises»(2) pour reprendre le mot d’Amin Maalouf. Il aurait fallu creuser davantage, éviter les caricatures, élaguer aussi le récit de quelques répétitions et boursouflures. Pour autant le livre tient. Le rythme ne se relâche pas et Sunny Singh sait poser les situations et emporter le lecteur dans cette grande fresque qui plonge loin dans l’histoire d’une dynastie rebelle du Rajputs.

Sunny Singh esquisse, plus qu’elle ne montre, une trajectoire, l’évolution d’une jeune femme, sa capacité à s’inscrire dans une longue histoire sans pour autant aliéner sa propre existence.

 

1-     La Lampe d’Oum Hachem dans le recueil, Choc, traduit en 1991 chez Denoël

2-     « Si notre présent est le fils du passé, notre passé est le fils du présent. Et l'avenir sera le moissonneur de nos bâtardises » dans Origines, éd. Grasset, 2004.

 

Traduit de l’anglais (Inde) par Nathalie Bourgeau, éd. Philippe Picquier, 2008, 366 pages, 22€

 

11/10/2010

L’Arbre d’ébène

Fadéla Hebbadj

L’Arbre d’ébène

 

hebbadj.jpgUn squat, rue de la Chaussée d’Antin. Au 5, là où s’élevait dans la seconde moitié du XVIIIe siècle et jusqu’en 1860 la maison de Louise d’Épinay, la protectrice de J.J.Rousseau. Dans son salon, elle recevait toutes les sommités intellectuelles de son temps, nationales et européennes. Mozart y fit un bref séjour. Plus tard et plus longuement, Chopin y résida avec quelques autres émigrés polonais. L’Hôtel d’Epinay n’existe plus. C’est un autre immeuble qui a vu le jour au niveau du 5 de la Chaussé d’Antin. L’esprit du lieu peut-être demeure encore…(1)

D’autres étrangers occupent aujourd’hui l’immeuble. Mama et son fils âgé de 10 ans s’y cachent. Mama a promis à Nasser qu’un jour ils auront un réfrigérateur, un grand lit et un homme, « l’arbre d’ébène » qui les protégera et s’occupera d’eux. Pour le moment, ils n’ont qu’un sac de couchage où ils réchauffent leurs solitudes. Mama s’absente souvent, partant pieds nus dans le froid de l’hiver. Alors ? Promesses ? Mensonges ? « Tu m’as menti, depuis ce voyage. Là-bas on était mieux, maintenant si tu meurs qui va s’occuper de moi ? » s’inquiète Nasser.

Là-bas c’était en Afrique. Fadéla Hebbadj raconte les horreurs de ce périple qui, du Mali à Paris, en passant par Marseille, conduira Mama et Nasser au quotidien des sans-papiers. C’est aussi par sa marge qu’une société se révèle à elle-même, en décentrant son regard. Fadéla Hebbadj à travers ses deux personnages, porte un regard sur la société française : les peurs qui s’y répandent, la méchanceté, le culte de l’argent, l’indifférence, la solitude, les fausses idoles…

« L’humanité [serait-elle] sortie du territoire français » ? Elle a déjà déserté ici certains ministères, certaines administrations et quelques cœurs, - de Blanc ou de Noir (voir l’épisode du « café plein de frères »). « Dans notre pays, on les accueille avec le respect et l’hospitalité, ils viennent avec le sourire et repartent avec de bons souvenirs, ici ils nous accueillent avec des matraques et nous font vivre des cauchemars comme des criminels… » dit Mama.

Pour autant, le livre montre aussi que la France sait rester humaine. A Marseille, Yvonne qui a recueilli les deux clandestins, apprend à lire et à écrire au gamin. Mario, le jeune paumé, « il était blanc, mais il aurait pu être mon grand frère, parce qu’il avait un esprit de Noir », aidera Nasser à retrouver sa mère hospitalisée. Andrée, la bouquiniste, refilera bien plus que des livres et des histoires au gamin.

A l’instar, de La Promesse de l’aube de Romain Gary, Fadéla Hebbadj écrit un livre sur une mère et son fils, le dévouement et même le sacrifice de l’une et l’amour de l’autre. Mais Nasser, malgré lui, s’aventure sur un autre chemin, le sien, celui de l’émancipation.  « Elle [Mama] était un poids pour ma solitude » finit-il pas ressentir. « Avant, j’aurais jamais pu dire une chose pareille. Mama, c’est ma mère, mais n’empêche que je supportais une solitude qui n’était pas la mienne. » L’exil est aussi une lente désagrégation. Facile de comprendre alors pourquoi Nasser voudrait « ne pas avoir franchi les portes de l’océan. Je me rends compte à présent combien leurs porte-monnaie sont sans valeur et combien la brousse est un abri contre les jeux gratuits des Blancs. »

 

1- Jacques Hillairet, Dictionnaire historique des rues de Paris, éd. de Minuit, 1963.

 

Edition Buchet-Chastel, 2008, 172 pages, 14 €

Fadéla Hebbadj vient de faire paraître Les Ensorcelés aux éditions Buchet Chastel. Nous y reviendrons.