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01/02/2010

Loin de cet enfer

Yousef al-Mohaimeed
Loin de cet enfer


images.jpgLa littérature saoudienne demeure bien moins connue et sans doute bien moins prolixe que ses consœurs arabes - égyptienne, libanaise ou palestinienne notamment. Les traductions de La Ceinture d’Ahmed Abodehman en 2000 (Gallimard) puis du recueil Le Mercredi soir et autres nouvelles de Badriayah al-Bishr en 2001 (L’Harmattan) offraient aux lecteurs français l’opportunité de découvrir, de l’intérieur, quelques aspects peu ou pas connus du quotidien saoudien. Badriayah al-Bishr donnait à voir, avant le retentissant Banat Al-Riyadh (Filles de Riyad), de la jeune Rajaa Al-San'a a (Plon 2007) le statut peu enviable de la femme saoudienne, quant à Ahmed Abodehman il brossait une autre dimension - poétique, culturelle et identitaire - de son pays. Dimension menacée par le règne des pétrodollars et le rigorisme version wahhabite. Yousef al-Mohaimeed, dans un texte court et sans concessions, livre le récit de trois existences amputées et sans gloire, trois existences broyées par une société et ses règles inhumaines. C’est à l’intérieur d’une gare routière qui ne mène nulle part, du moins pour le narrateur, que défilent les vies de Turad, vestige de la société bédouine, celle de Tawfiq, l’esclave soudanais et celle de Nasir, l’enfant abandonné à sa naissance dans une vieille caisse de bananes à deux pas de la mosquée Ibn al-Zubayr. Existences humiliées et sans issues - « plus la moindre voie, pas même l’ombre d’un refuge parmi les visages et les maisons » -, sans droits non plus dans un « enfer déguisé en pays ! ». « Non, je ne cherche pas les délices du paradis, ni le jardin d’Eden, [dit Turad] tout ce que je voudrais, c’est un endroit où l’on me respecte, ou personne ne m’humilie en me traitant comme un chien. (…) j’essaye de fuir cet enfer ! », ce « monde de sauvages ».
Ces amputations morales se doublent, symboliquement d’une amputation physique : l’oreille de Turad, dévorée par un loup, le sexe de Tawfiq, émasculé pour pouvoir servir Khayriya, la fille d’un parfumeur, l’œil de Nasir, sans doute dévoré par un chat affamé la nuit où il fut abandonné par sa mère.
Avec le récit de ces existences de réprouvés, Yousef al-Mohaimeed jette un regard d’autant plus cruel sur sa société, qu’il est froid et sans complaisance. L’exploitation des immigrations indienne, bangladaise, philippine, pakistanaise ou turque semble omniprésente. Avec ces « courtiers en chair humaine » que sont les marchands d’esclaves, il lève le voile sur la traite négrière version musulmane, (eh oui ! voir à ce sujet la somme publiée par Maleck Chebel chez Fayard).  Le sort des esclaves affranchis n’est pas enviable pour autant : « chassés » au soir d’une vie, ils se retrouvent livrés à eux-mêmes, perdus comme des chiens errants dans les rues. Si les amours sont parfois clandestines, les femmes recluses ou abusées… le sexe dit faible sait se montrer entreprenant. Yousef al-Mohaimeed condamne le poids parfois meurtrier des coutumes tribales, l’enfance abandonnée et exploitée, la duplicité d’un islam de marionnettes.
Le tableau est sombre mais jamais larmoyant. Selon l’éditeur, il s’agit là du deuxième roman de ce romancier par ailleurs nouvelliste et journaliste. À noter que Loin de cet enfer a été publié en 2003 à Beyrouth… loin de l’enfer saoudien donc.

Traduit de l’arabe (Arabie Saoudite) par Emmanuel Varlet, édition Actes Sud Sindbad, 2007, 121 pages, 18€


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