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  • Près de la mer

    Abdulrazak Gurnah

    Près de la mer

     

    GURNAH-test-fiche.jpg« Je suis un réfugié, un demandeur d’asile. Ces mots ne sont pas simples, même si l’habitude qu’on a de les entendre les fait apparaître comme tels. J’ai débarqué à l’aéroport de Gatwick en fin d’après-midi le 23 novembre de l’an dernier. C’est un point culminant, mineur et familier de nos histoires que de quitter ce que l’on connaît pour arriver dans des lieux étranges, emportant avec soi pêle-mêle des bribes de bagages, bâillonnant des ambitions secrètes et embrouillées. » Saleh Omar, le demandeur d’asile, est un homme âgé de soixante-cinq ans ! Singulier et improbable exil que celui d’un sexagénaire déjà bien tassé. Le vénérable n’est pas sans papiers, c’est-à-dire sans identité, sans histoire, non ! mais il arrive tout de même en Occident avec de faux papiers, des papiers au nom de Rajab Shaaban. De plus, par sécurité, par peur d’un faux-pas, Saleh Omar, alias Rajab Shaaban, reste muet ; laissant aux autres, aux fonctionnaires de l’immigration comme aux travailleurs sociaux, le soin d’interpréter son silence, le soin de parler pour lui, le soin de poser les questions et d’apporter les réponses…

    Le hasard des arcanes socio-administratives le met en relation avec Latif Mahmoud, poète et professeur de littérature installée à Londres depuis une trentaine années, qui avait, du moins le croyait-il, définitivement, coupé les ponts avec les siens. Ces deux-là viennent du même coin d’Afrique : Zanzibar.

    Il y a bien longtemps les deux hommes se sont croisés. Pourquoi Saleh Omar a-t-il usurpé l’identité de Rajab Shaaban, le propre père de Latif ? Quel passé lie et quels terribles secrets opposent le vieux Saleh et le jeune Latif ? Là est l’autre thème du livre : brosser sur plusieurs décennies l’histoire de deux familles et l’histoire d’un pays. Il revient aussi sur le passé de cette côte orientale de l’Afrique. Une histoire marquée par les pénétrations étrangères depuis les Portugais jusqu’aux Français en passant par les Omanais, les Britanniques et autres Allemands et les liens commerciaux et maritimes plurimillénaires entretenus avec l’Orient - Bahreïn, l’Arabie, le Golfe Persique et l’Inde, lointaine et envoûtante.

    Et oui ! semble dire Abdulrazak Gurnah, derrière ces faces apeurées de réfugiés et autres demandeurs d’asile se cachent des vies d’hommes et de femmes, des existences parfois insolites. Toujours insoupçonnées. « On se méfie généralement des choses qu’on ignore » dit un proverbe arabe. Cette ignorance et cette méfiance sont d’abord incarnées par Kevin Edelman, le fonctionnaire des douanes qui « cueille » le réfugié à sa descente d’avion : « Pourquoi ne pas être resté dans votre pays où vous pouviez vieillir en paix ? L’asile politique, c’est bon pour les jeunes, parce que ce qu’ils veulent c’est trouver du travail et gagner de l’argent, non ? Rien de moral à tout cela. La cupidité, c’est tout. On ne craint pas pour sa vie ou sa sécurité, il n’y a que la cupidité. Monsieur Shaaban, un homme de votre âge devrait se montrer plus avisé. »

    Pourtant, « Kevin Edelman, le bawab d’Europe, le gardien des vergers,[ est] celui qui a ouvert toutes grandes les portes et lâché les hordes à l’assaut du monde, ces portes vers lesquelles nous rampons dans la boue en implorant qu’on nous laisse entrer. Réfugié. Demandeur d’asile. Pitié. » Abdulrazak Gurnah montre l’arbitraire, la gabegie, le pouvoir oppressif et dictatorial, la pauvreté économique et la misère sociale dont sont d’abord responsables les nouveaux maîtres des pays nouvellement indépendants. La question démocratique ne serait-elle pas finalement la grande cause des migrations et des exils ? Il ose cette phrase, à faire pâlir d’effroi nos excessifs et autrement favorisés Indigènes de la République - prononcée aussi et parfois, mezza voce bien sûr, par des Algériens, - : « Il semblerait ainsi que les Britanniques ne nous aient apporté que du bien, comparé aux brutalités que nous fûmes capables de nous infliger à nous-mêmes. »

    Mais Abdulrazak Gurnah est d’abord un romancier qui ne s’embarrasse pas de démonstrations militantes et de simplifications de chapelle. Il dénonce ces « identités meurtrières » qui sommeraient Latif de devoir choisir entre « ici ou là-bas » entre « l’un ou l’autre ». Il s’irrite du mépris affiché en Occident à l’égard des cultures d’origine et de l’universalisme à géométrie variable de ces valeurs qui ne seraient réservées qu’aux seuls Européens… « mais le monde entier a payé le prix des valeurs de l’Europe, même si bien souvent l’on s’est contenté de payer et de payer encore, sans pouvoir profiter de rien. »

    Professeur de littérature à l’université de Kent, installé du côté de Brighton, auteur de plusieurs romans dont Paradis (Serpent à plumes en 1999) et Adieu Zanzibar (qui vient d’être traduit chez Galaade), Abdulrazak Gurnah écrit cette histoire, à la fois conte merveilleux et tragique, sur un ton linéaire et distancé, dans une langue empreinte d’un élégant et apaisant classicisme. Point de vagues ici. Si ce n’est celles des existences et des ignorances.

     

    Traduit de l’anglais par Sylvette Gleize. Galaade éditions, 2006, 314 pages, 19 €

     (Crédit photo - Mark Pringle)

     

  • Le Livre de l’humour arabe

    Jean-Jacques Schmidt,

    Le Livre de l’humour arabe

     

    humour arabe.jpeg« On dit à un pique-assiette : « quelle est la sourate que tu préfères dans le Coran ? » Il répondit : « Celle de la Table ! ». « Un sage avait écrit sur la porte de sa maison : « qu’aucun mal n’entre dans ma maison, si Dieu le veut ! » Un autre sage lui dit : « par où entre ta femme ? ! »

    Disons le tout de go, une bonne partie des citations qui constituent ce livre est de cette eau-là. Pas de quoi déclencher une franche hilarité ni même parfois l’esquisse d’un sourire. Pour ne pas être injuste, il convient de préciser que dans ce recueil qui couvre les périodes anté-islamique et celle de la révélation coranique puis celles des dynasties omeyade et abbasside, se glissent quelques perles d’intelligence, de subtilité philosophique, d’irrévérence et aussi quelques grivoiseries. Ainsi : « On dit à ‘Umar Ibn al-Khattab : « Un tel ne connaît pas le mal. » Il répondit : « Alors il risque, plus qu’un autre, d’en être la victime ! ». Et pour l’irrévérence : « Des gens avaient parlé du qyâm [prière de la nuit]. Il y avait chez eux un bédouin. « Est-ce que tu t’adonnes au qyâm, la nuit ? lui demandèrent-ils. – Oui, par Dieu ! répondit-il. – Et que fais-tu ? – Je vais pisser et ensuite je retourne me coucher ! ». Ou encore celle-ci qui ne détonnerait pas chez quelques imams de banlieue par trop ignorants : « On raconte qu’un juriste de la campagne avait voulu être nommé dans un tribunal. Le juge lui ayant demandé s’il savait le Coran par cœur, il répondit : « Oui, et j’ai un magnifique Coran de la main de l’auteur ! ». Côté politique un bon mot peut éviter bien des révoltes : « Mansûr dit à ses capitaines : « Il a dit vrai celui qui a dit : « Affame ton chien, il te suivra ! » Abû l-Abbâs at-Tûsi lui répliqua : « Commandeur des croyants ! Je crains que quelqu’un ne brandisse devant lui un morceau de pain : c’est lui qu’il suivrait et il te laisserait ! ». Enfin, puisque le genre n’est pas absent : « On demanda à Ibn Masawayh : « Quel est celui qui connaît le mieux les maladies du cul ? il répondit : « une vieille « tapette » ! »

    En fait, si le livre n’est pas à se tordre mais brille tout de même de bons mots et autres flèches drolatiques, il mérite aussi le détour pour l’érudition de son collecteur (pas moins de sept cents notes placées en fin d’ouvrage) qui rappelle que l’humour varie en fonction des temps et des latitudes : tribal et ironique avant la révélation, il devient avec la délivrance du message divin plus religieux, fraternel pour les musulmans, pinçant pour les autres. À Damas, sous les Omeyaddes, il se fait frondeur et urbain. À Bagdad, dans le « creuset » abbasside, l’humour prend des formes plus cosmopolites, raffinées et littéraires.

    Enfin, et ce n’est pas le moins important, ce recueil donne à lire, une fois de plus, une tradition arabe d’irrévérence, religieuse et politique, de légèreté spirituelle, d’individualisme, de libertinage et de diversité culturelle (même si trop souvent elle se décline sur fond de chauvinisme proprement arabe au mieux empreint de condescendance pour les mondes perse et nord-africain).

    A contrario de quelques commentaires (cf. les notes 100 ou 256) par trop révérencieux et prudes de l’auteur, les citations et historiettes par lui rapportées donnent à voir des sociétés, à tout le moins des cercles, bien moins corsetés que le triste tableau auquel voudraient réduire aujourd’hui les sociétés de ce vaste et divers monde dit arabe quelques idéologues barbus et enturbannés du cru et autres esprits chagrins, observateurs extérieurs ceux-là, souvent bien peu au fait des débats en cours et de la profondeur historique et conceptuelle qui les sous-tendent. En picorant ici ou là quelques blagues du livre, le lecteur subodore que ce vaste monde arabe ne se réduit nullement aux dépêches d’agences. En sirotant quelques boissons, même fermentées, il pourrait même approcher ce que René.R.Khawam appelait les « mystères de l’âme arabe » et les « secrets de l’arme qu’elle a toujours privilégiée, et qu’elle continue à l’évidence de privilégier, dès que vient l’heure de passer à l’action : la parole, qui pour elle a toujours prévalu sur le sabre » (1).

     

    (1) Dans l’introduction à Al-Qâsim al-Harîrî, Le Livre des Malins, traduit par René.R.Khawam, éd. Phébus 1992.

     

    Editions Actes-Sud/Sinbad, 2005, 221 pages, 23 euros

     

  • Sang impur

    Hugo Hamilton
    Sang impur


    16569.jpg« Ça sent différemment dans chaque maison : avec certaines odeurs, on se sent tout seul ; avec d’autres on se sent chez soi. (…) Je ne sais pas ce qui rend l’odeur de chaque maison si différente mais chez nous, ça sent comme être heureux et comme avoir peur ».
    Le bonheur chez les Hamilton est d’abord incarné par Irmgard, la mère, allemande exilée en Irlande qui a épousé le très gaélique Jack.  Ensemble ils auront cinq enfants dont le petit Hugo qui raconte l’histoire de la famille et évoque dans ce récit autobiographique sa propre enfance dans le Dublin des années 50 et 60. Dans ce modeste foyer où l’exil assombrit parfois le regard maternel et où le père n’en finit pas de ruminer son hostilité à l’anglais, Irmgard rayonne. C’est elle qui avec amour prodigue mille et un conseils, rassure ses enfants, se montre une pédagogue efficace et originale, elle qui leur apprend comment être au monde et aux autres et qu’il est préférable d’appartenir « aux gens de la parole » plutôt qu’« aux gens du poing ». Et puis il y a les douceurs, les attentions et les gâteaux d’Irmgard, ces gâteaux allemands, les meilleures de toute l’Irlande, ces merveilleuses pâtisseries qui exhalent leur parfum et leur chaleur dans toute la maison et jusqu’aux pages (et à l’écriture) de ce livre tendre et doux comme un câlin d’un fils pour sa mère.  Jack n’est pas un mauvais bougre, mais une violence accumulée et rentrée, comme ces souvenirs de famille, enfermés dans une boîte cachée au fond d’une armoire, font que son nationalisme étriqué prend le pas sur ses qualités de père.
    La peur est souvent un héritage. Celui de l’Allemagne nazie et d’une lourde culpabilité que porte, secrètement depuis l’âge de dix-neuf ans, Irmgard. Celui aussi de la famine et de l’exil irlandais dans des bateaux cercueils, comme cette obsession paternelle de voir disparaître la langue et la culture gaéliques  dévorées par l’ogre anglais.
    La question linguistique est au cœur de ce récit, comme celle de l’appartenance culturelle ou nationale. Dans Sang Impur, Hugo Hamilton apporte sa pierre, et quelle belle et grosse  pierre, à la construction de cet imaginaire  identitaire nouveau que d’autres avec lui - écrivains de l’exil, écrivains créoles, écrivains de la migration, écrivains des ci-devant colonies… -  donnent à penser et peut-être à rêver: « nous sommes les gens bigarrés, nous n’avons pas qu’un seul porte-documents. Nous n’avons pas qu’une seule langue, qu’une seule histoire. Nous dormons en allemand et nous rêvons en irlandais. Nous rions en irlandais et nous pleurons en allemand. Nous nous taisons en allemand et nous parlons en anglais. Nous sommes les gens tachetés ».
    Peu chaut à certains voisins comme à la bande de gosses du quartier que par leur mère les petits Hamilton appartiennent à une famille hostile aux nazis. Pour les uns et les autres ce ne sont que des « Eichmann » qui méritent l’opprobre et l’agression. Catalogués, fichés, persécutés, seul le « non intérieur » permet encore de résister à la barbarie.

    9782757803257-1.gifSang impur, prix Femina 2004, est écrit dans une langue légère, fluide, à l’oralité enfantine, parfaitement maîtrisée par son auteur qui jamais ne donne dans la fausse naïveté ou la mièvrerie. Ce livre est une réussite qui dit des choses graves et essentielles. De belles choses aussi, de très belles choses.

    Traduit de l’anglais (Irlande) par Katia Holmes, Préface de Joseph O’Connor. Edition Phébus 2004, 280 pages, 19,50 euros. Une version poche vient de paraître au Seuil (collection Point, n°1592).

  • Redemption song

    Alex Wheatle

    Redemption song

     

    wheatle.jpgLondres. Cités du sud de la capitale. Au cœur de la communauté immigrée jamaïcaine. Dans ce magma urbain où le désœuvrement et l'absence de future colle à la peau, émerge la figure de Biscuit. Le jeune ado traîne sa misère entre deal, braquages  en tout genre, rivalités des bandes hostiles, terreur des caïds, racisme du National Front et violences policières. La tension dans le quartier est extrême, Brixton est prêt à exploser. Biscuit décompresse à coup de fumette avec les copains et de soirées reggae, à l'écoute des DJ des Sounds systems qui appellent leur auditoire à la résistance.

    Ce Raskolnikov du South London est plutôt un brave type, tiraillé entre une mauvaise conscience et la nécessité de ramener de l'argent à la maison : "Ouais je sé. Mé faut bien survivre, man. On cause de l'avenir, mé moi faut que je paye au présent. J'aime pas voir ma mè moi sans le sou". Biscuit aime et couve sa famille, Hortense sa mère, Denise sa sœur et Royston son petit frère. Famille monoparentale en proie au chômage et à l'exclusion comme la majorité des autres foyers de Cowley, "la cité HLM la plus moche du secteur". Biscuit est amoureux de Carol. Elle aimerait bien voir son petit ami arrêter ses plans foireux et signer pour un bien hypothétique contrat d'insertion professionnelle. Biscuit désire la contenter et ne pas décevoir sa famille. Non seulement l'adolescent est en proie aux doutes quant à son devenir, mais voilà que Denise, en froid avec sa mère plutôt indifférente, a quitté le domicile familial pour rejoindre Nunchaks, la plus belle crapule du secteur : un dealer, proxo et plutôt violent. Pour épancher sa conscience malade et sa culpabilité, Biscuit ne trouve pas le réconfort à l'église mais du côté du reggae et des prêches de Nelson, un vieux rasta borgne un brin philosophe… La rédemption  ne viendra pas du pasteur Thomas mais de Bob Marley : la pensée rasta, mélange d'une prise de conscience identitaire et de la nécessité de s'instruire, plutôt que la religion.

    Alex Wheatle décrit le quotidien de ces populations à quelques jours des émeutes qui embraseront le quartier. Description sociale et identitaire de l'intérieur qui montre les impasses dans lesquelles se trouve une communauté d'origine immigrée marginalisée. Le tableau est loin d'être univoque et c'est sans doute l'intérêt de ce roman. Wheatle décrit avec force les processus d'exclusion à l'œuvre et le racisme qui gangrène la société mais il pointe aussi les dérives engendrées  par cette situation chez les jeunes : la délinquance  qui commence de plus en plus tôt, les ravages de la drogue ou de l'alcool. Le grand mérite d'Alex Wheatle est de  complexifier et d'humaniser le regard porté sur les habitants de ces cités. Au côté des gamins qui se radicalisent, versent dans la violence ou dans une fermeture communautaire anti-Blancs, ou de ceux qui tombent définitivement dans la délinquance et l'argent plus ou moins facile, Alex Wheatle brosse le portrait d'une génération en proie aux doutes, désorientée et dans le désarroi : "putain, qu'est ce que je vé bien pouvoir foutre ?" se demande Biscuit. Mais cette génération est aussi une génération qui cherche à s'en sortir. Refusant les offres piégées et les impasses de la grande Babylone, elle décide de "prendre ses distances par rapport à la maboulerie ambiante" autrement dit, de se battre pour s'en tirer. Comme le dit Nelson à Denise : "Tu é jeune, tu as besoin de trouvé lé solutions en toi. L'enseignement t'y aidera é aussi la connaissance de notre grande belle histoire".

    Alex Wheatle est lui-même né en 1963 à Brixton. À la différence de Biscuit, il ignore presque tout de sa famille jamaïquaine. Il n'a jamais connu sa mère et n'a rencontré son père qu'à l'âge de vingt-trois ans. L'enfant des quartiers sud de Londres, ballotté d'orphelinat en orphelinat et de famille décomposée en famille décomposée,  a commencé à écrire au début des années 80 en envoyant des lettres de soutien à des amis qui se trouvaient en prison. Redemption Song est une histoire qui tient de bout en bout en haleine, écrit avec brio, aux dialogues toujours justes et qui s'appliquent à restituer le langage parler des jeunes jamaïquains de Londres.  De ce point de vue, la traduction  de Nicolas Richad est sans doute une réussite. Il a publié six romans : Brixton Rock (1999), East of Acre lane (Redemption Song) qui a reçu le prix London Arts Board New Writers, 2001, The Seven Sisters (2002), Checkers with Mark Parham (2003), Island Songs (2005, traduit en français au Diable Vauvert en 2007) et The Dirty South (2008). Alex Wheatle donne à lire une littérature sociale de haute tenue, qui ne cède jamais aux facilités de l'engagement militant. À lire de toute urgence pour cesser de diaboliser (sans idéaliser !) une jeunesse qui a sans doute plus besoin d'aide et de perspectives que de répression musclée et de suspicion entretenue.

     

    Traduit de l'anglais par Nicolas Richard. Edition Au Diable Vauvert 2003, 355 pages, 16,50 euros

     

     

  • Le griot de Marrakech

    Mahi Binebine
    Le griot de Marrakech


    binebine.jpegMarrakech est à la mode. Mais enfin, ce n’est pas parce que cette ville s’est refaite depuis quelques années des couleurs, qu’il faut éviter d’en parler. Certes il y a pas mal de raison pour se détourner du flot des touristes en quête d’exotisme à bon compte, d’émois plus ou moins avouables et de soleil livré en demi-pension autour d’un bassin bien propret. Car Marrakech ne se résume pas à quelques perversions touristiques et autres spéculations immobilières : sous l’ombre de la Koutoubia, les remparts de la ville rouge abritent neuf siècles d’histoire et une société humaine autrement désintéressée et chaleureuse une fois tombé le masque pour touristes.
    Le peintre et romancier Mahi Binebine est un Marrakchi pur sucre. Sa ville natale est déjà présente dans nombre de ses livres et celui-ci, Le griot de Marrakech, lui est entièrement consacré. Ce recueil de textes, illustrés par les photos ascétiques du photographe portugais Luis Asin, n’est pas un guide pour voyageur en goguette, mais une façon de s’aventurer dans les ruelles de la ville, de rencontrer tel ou tel personnage qui a, un temps, connu son heure de gloire et de revisiter, avec un regard critique, une histoire dont les fastes s’étalent à longueur de palais et autres riads, fastes qui illuminent mais ne doivent pas pour autant aveugler. C’est aussi l’écovation d’un Marrakech disparu : celui de l’enfance au quartier Riad Zitoun et des contes de Sidi Moussa, l’histoire de Sidi Bel Abbès, le saint patron de la ville, racontée par Dada, l’esclave noire de la famille (présente dans le premier livre de l’auteur), le souvenir du Mellah le ghetto juif et de l’ami Prospère Bocara. Mahi Binebine raconte aussi le hammam Addi, célèbre pour sa pierre noire qui avait la vertu de soulager la disgrâce des bossus. Il baguenaude du côté de la rue du Pardon où, adolescent, il laissa son pucelage et où les psalmodies des aveugles « trouvaient grâce auprès des pêcheurs reconnaissants (…) parce que leurs yeux morts ne jugeaient pas ».
    binebine 2.jpegLe lecteur, aidé de Mahi Binebine, déambule dans la vieille cité, croise, ici ou là, le grand-père et le père de l’auteur ou la figure du poète Ben Brahim, marque une pause aux Jardins de l’Agdal pour évoquer la noyade d’un négrillon, s’arrête sous les remparts pour en observer d’étranges traces blanchâtres, ou vérifie si Dar Bellarj, la maison aux cigognes est, comme le dit la rumeur, hantée ou non… Le Palais de Bahia a beau être un des joyaux de la ville, la narrateur du cru aiguise le sens critique du visiteur en contant l’histoire du vizir à l’origine de la demeure : « l’arbitraire de son pouvoir féodal et corrompu dont on traîne encore les boulets, nous a jeté pour une durée indéterminée dans les affres du Moyen-Âge. Oui, j’avais dit (ce que je n’avais pas su dire à mon père) tout le mal que je pensais de ces suzerains qui incarnaient à mes yeux l’arantèle dans laquelle nous nous débattons encore, et qui continuent de faire des émules dans nos villes et nos campagnes ».
    Enfin, Marrakech vers qui affluent des foules de plus en plus nombreuses et disparates, trop souvent aveugles au sort de leurs hôtes, est aussi, comme trop de cités du Sud, un endroit que l’autochtone cherche à fuir. Et, sur la question, Morad en connaît un rayon. Pour vivre, il vend ses services en faisant la queue au consulat de France pour les candidats au visa et monnaye quelques utiles conseils sur les procédures à suivre pour obtenir le ticket gagnant vers un ailleurs républicain et prospère. Aussi, lorsque Mahi Binebine avoue revenir « recoller les morceaux » à Marrakech après avoir passé vingt ans à l’étranger, Morad le met en garde : « en venant t’asseoir à ma table, j’ai tout de suite deviné que tu étais fou. Ne répète surtout pas ce que tu viens de me confier on risque de te lyncher ».

    Photographies de Luis Asin, édition de l’Aube, 2006, 108 pages, 14€

  • Les Amoureux de Bayya

    Habib Selmi
    Les Amoureux de Bayya


    selmi.jpgIls sont quatre. Malgré les jours qui filent, indifférents et inexorables, rapprochant chacun un peu plus de sa destination finale, ce quatuor de vieux os décharnés n’en finit pas de jouer l’éternelle musique de la vie. Au cœur de ce vénérable théâtre de la comédie de l’existence, la mort n’est jamais loin. Pour déjouer l’ennui, pour se donner l’illusion de tenir à distance l’instant fatal, ils meublent leur quotidien d’histoires ressassées, de chicaneries et de blagues, de discussions sans fin sur des sujets futiles ou sérieux, de complicité et de jalousies. Lorsque le temps présent se fait trop rude, les souvenirs deviennent refuges. Chacun a besoin des autres, mais tous sont trop fiers pour l’avouer.
    Bourni, qui sait lire et écrire, campe le « savant », le cacique du groupe. Mekki et Tayyeb sont les plus pauvres, les « ignorants » aussi. Si le premier est calme et silencieux, Tayyeb, lui se montre perspicace et souvent provocateur. Enfin Mahmoud est le beau-frère, effacé et un brin soumis, de Bourni.
    Chaque jour, ils se retrouvent sur un promontoire, un peu à l’extérieur du village, à l’ombre d’un arbre. Un olivier séculaire, dont le tronc abrite le territoire secret des scorpions. Au loin les quatre vieillards distinguent le chemin du puits et celui, empruntées par des processions de plus en plus nombreuses, qui conduit au cimetière. Chacun a emporté sa cruche pour les ablutions, un chapelet et un tapis. La prière rythme les jours. En hiver, le burnous millénaire sert encore à se protéger des rigueurs du froid. Ainsi va la vie. Paisiblement. En apparence du moins.
    Involontairement une femme va troubler la sérénité et les habitudes de ces vénérables gérontes. Bayya, « la veuve » du village, a réanimé les feux du désir chez ces hommes décatis et décrépits, dotés d’ « un tortillon de pâte molle » en guise de sexe. Ils souffrent. Bourni est le plus affecté, le plus troublé. « Sa virilité est morte depuis longtemps déjà », mais « son cœur continue à brûler de désir… ». Ces désirs fous et impossibles, ces fantasmes cruels taraudent au moins trois des quatre compères. Mais Bayya, remariée au fils de Mekki, part avec son époux dans ses terres d’exil. Un exil allemand, fait de réclusion et de mauvais traitements. Habib Selmi brosse ici la figure de l’émigré qui, rentré au village, malmène les repères et bouscule l’ordre social. Mais, derrière son apparente réussite loin des siens, le fils de Mekki cache une sombre réalité et une détestable personnalité. L’émigré a rarement eu bonne presse au pays…
    Avec le départ de Bayya, le calme revient. Dans une représentation toute freudienne, l’érosion du désir sexuel sonne l’heure de la mort. Éros disparu, reste Thanatos. Pour Bourni, Bayya « n’est plus l’unique objet de ses désirs. Les sensations douloureuses qui se réveillaient de temps à autre ont disparu à jamais. Comme si le paroxysme de la crise avait été atteint, comme s’il avait enfin guéri d’une trop longue maladie. Le plus curieux, c’est que cela le fait penser à la mort, ce désir éteint, cette profonde indifférence, ce calme qui s’est emparé de lui. Cela lui fait penser que la mort approche, inexorablement. Dans sa tête comme dans son corps, il est prêt désormais, il a retrouvé son équilibre ».
    Avec ce livre, qui s’ouvre et se referme sur une montre, Habib Selmi donne dans un style fluide et limpide, un tableau pudique sur le temps, le désir, la vieillesse et la mort. En somme sur la vie.


    Traduit de l’arabe (Tunisie) par Yves Gonzalez-Quijano, édition Sindbad-Actes Sud, 2003, 154 pages, 18 euros