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17/02/2014

Le Navire obscur

Sherko Fatah

Le Navire obscur

Sherko_Fatah_dpa.jpgSherko Fatah est né en 1964, d’un père kurde irakien et d’une mère allemande. Il est l’auteur de deux premiers romans, En Zone frontière (Prix Aspekte du meilleur roman en langue allemande en 2000) et de Petit Oncle, tous deux traduits et édités chez Métailié en 2004 et 2006. Comme dans ses livres précédents, Sherko Fatah fait de la situation en Irak, de la guerre et des conséquences sur le quotidien de ses habitants un des thèmes forts de Navire obscur. Il faut dire qu’après ses études de philosophie et d’histoire de l’art, ce natif de Berlin-Est est retourné à plusieurs reprises dans le pays de son père, histoire sans doute de comprendre une actualité envahissante et peut-être de renouer le fil avec quelques éléments de ses origines.

Nous sommes ici entre l’invasion du Koweit par Saddam Hussein et la première intervention étrangère. Sherko Fatah raconte l’histoire de Kerim, depuis son enfance dans le Kurdistan irakien jusqu’à son arrivée à Berlin et ses démarches pour bénéficier du statut de réfugié sous la bienveillante protection de son oncle, Tarik.  Entre les premières années d’un gamin boulimique et bedonnant, devenu trop vite adulte après l’assassinat de son père par des sbires du régime de Saddam et les tourments, les doutes, les cassures intimes d’un demandeur d’asile, partagé entre l’amour pour la lumineuse Sonja et l’intérêt que lui porte le sombre Amir, une petite frappe de la seconde génération, se glissent deux épisodes majeurs : l’enlèvement et l’embrigadement de Kerim par un groupe islamiste armé et son périple clandestin pour rejoindre l’Europe à fond de cale, en compagnie de Tony, un clando africain. « Rares sont ceux qui peuvent s’imaginer, dans leurs rêves, ce que cela signifie de devoir quitter sa patrie » dit à Kerim un demandeur d’asile albanais… dont acte à la lecture de la première partie du roman.

A Berlin, Kerim évolue entre le petit appartement de Tarik et le foyer pour demandeurs d’asile. Par petites touches, l’environnement humain et social de l’exilé se dessine.  L’immigration, de manière subreptice ou volontaire, conduit, inéluctablement, à adopter de nouvelles pratiques, de nouveaux comportements. Des changements s’opèrent, travaillent les familles. Les parents sont ici souvent à la traîne des enfants. A terme cela se solde par des adaptations, d’indulgentes incompréhensions ou des ruptures. Avec la famille restée au pays, la distance s’installe. Très vite dans le cas de Kerim.

Mais l’immigration peut aussi se figer dans une sorte de crispation identitaire - ou prétendue telle. La foi peut devenir cet ersatz d’identité et, pour certains jeunes, comme Amir, une « distraction » qui donne un sens au néant. Le récit est placé sous le signe de l’emprise de la religion, et la plus terrible. Depuis les grottes des montagnes du Kurdistan irakien jusque que dans les quartiers déshérités de la capitale allemande, elle dicte les usages et les conduites, elle scelle les destins. La religion s’offre d’abord comme une main tendue puis une menace. D’abord un horizon, puis une impasse.

A Berlin, la foi resterait le seul bien, le seul repère de Kerim. Pourtant, son propre père était homme de peu de foi. Si il lui fallait composer avec les règles sociales, il détournait son fiston de la prière et des cagoteries. Il faut croire que sont immersion au sein des « combattants de Dieu » et l’influence qu’exerça sur lui le « professeur » transformèrent Kerim au delà de ce que le lecteur souhaiterait. Un cerveau immergé dans un bain aux reflets vert bilieux et rouge sang, agrémenté d’une dose de syndrome de Stockholm, et notre héros se retrouve un peu plus fragilisé. Kerim figure un personnage complexe, attendrissant ou agaçant, un mélange de mollesse et de volonté, tour à tour victime tourmentée ou acteur de son destin et cédant alors à la culpabilité, la culpabilité d’un véniel mensonge aux lourdes conséquences, du vol d’une somme d’argent ou d’une bague, de l’abandon de Tony sur une île déserte…

Dans une atmosphère sombre et incertaine, Kerim progresse, sur une ligne de crête entre incompréhensions et errements, jusqu’à son point d’arrivée. Rien n’est écrit d’avance et pourtant Kerim sera rattrapé par son destin. La part tragique de ce destin.

Si, ici ou là, quelques descriptions filandreuses paraissent superflues, la construction du récit est une réussite. Après l’enfance irakienne, l’épisode de l’enlèvement et la fuite de Kerim, Sherko Fatah insère dans le quotidien berlinois de l’exilé quelques souvenirs et autant de clefs du passé. Il y a du Dostoïevski chez ce personnage et dans ce roman.

 

Traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, Métailié 2011, 345 pages, 22€

 

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