Abdelkader Djemaï
Le Nez sur la vitre
Ce nouveau et court roman d’Abdelkader Djemaï constitue le troisième volet d’un triptyque sur les Algériens de France. Djemaï semble aimer les cycles ; peut-être est-ce dû à la précision de son style et à la brièveté de ses récits. Déjà, en 1995, il publiait le premier volet d’un autre triptyque consacré alors à l’Algérie (avec Un Été de cendres, suivi de Sable rouge et de 31, rue de l’Aigle). La France “terre d’immigration” a fait irruption dans l’oeuvre de Djemaï, en 2002, dans un camping de bord de mer sur la côte oranaise. L’ancien journaliste, lui-même natif d’Oran, décrivait dans Camping les vacances d’une famille d’émigrés algériens partageant son congé annuel avec les citoyens du cru. Dans Gare du Nord, il invitait à suivre les pas, humbles et anonymes, de trois chibanis. Trois vieux Algériens qui, après avoir donné leur vie pour une maîtresse bien ingrate, “Madame la France”, attendent, solitaires et sans but, de s’effacer complètement de nos paysages urbains. Logiquement, ouvrant Le nez sur la vitre, le lecteur pense aller à la rencontre d’une autre génération. Djemaï est en France depuis plus de dix ans, et d’ateliers d’écriture en résidences d’auteur, de rencontres débats avec ses lecteurs en séances de dédicaces, il sillonne le pays comme un paysan laboure son champ, avec méthode, finissant par en connaître les moindres aspérités. On se dit que le regard de l’écrivain sur ces jeunes qu’il croise, rencontre et observe, sera intéressant. Mais, dans Le nez sur la vitre, Djemaï semble s’être fait piégé. Le jeune est bien là et pourtant c’est son vieux père qui prend le plus de place. Au centre du récit, il y a cette relation entre un père algérien et son fils français. Une relation où les silences et les non-dits laissent au fond de la gorge une boule, une terrible boule grosse de ce trop-plein d’amour perdu, gâché, que l’un comme l’autre n’offrira jamais et ne recevra jamais. “Lui, il n’avait pas eu besoin de mots, de phrases avec son père, c’était comme ça, ça avait toujours été comme ça, ils se comprenaient malgré le dénuement et la solitude du douar. Il avait cru que les choses allaient d’elles-mêmes, que ce serait pareil avec son petit, que cela se ferait naturellement. Puis le temps avait passé et il s’était brutalement aperçu qu’une distance les avait, sans qu’ils le veuillent, peu à peu séparés, éloignés l’un de l’autre. C’était comme si son fils se tenait derrière une vitre épaisse, qu’il pouvait seulement le voir, le sentir bouger […]. Une vitre froide et impitoyable sur laquelle il avait collé son nez et qui l’empêchait de lui dire quelques mots, de le toucher, de le serrer dans ses bras.”
Depuis trop longtemps, le père et la mère sont sans nouvelles de leur aîné. Il ne répond plus aux lettres qui lui sont adressées. Alors, le vieil homme décide de partir à sa recherche. Le voyage à destination d’une lointaine ville du Nord se fera en car (un Setra Kassbohrer 215 HD avec 320 chevaux sous le capot). En contrepoint de la banalité du voyage (la description des arrêts, les pauses déjeuner, l’épisode du couple de vieux retraités oubliés sur l’aire d’autoroute, les émissions de radio…) se raconte la vie intérieure du vieil Algérien. Une existence entière défile derrière les vitres du car et sous le crâne du vieil homme. Remonte alors le souvenir d’un autre et lointain voyage en car. Il était gamin et, avec son père, ils avaient pris place à l’intérieur d’un vieux Saviem S45. Ensemble, ils se rendaient à une visite médicale, son père souffrant des poumons. L’arrivée en ville offre à Djemaï le loisir de glisser quelques-uns de ses thèmes de prédilection : la ville, le cinéma, la cuisine (ici des sardines à la tomate et à l’ail), l’enfance et le premier émoi sentimental sur fond de guerre… Deux cars donc pour deux trajets différents mais un seul homme, ce presque retraité parti en quête de son rejeton qui se souvient de sa propre enfance et de son propre père. Le car avance. Les voyageurs vaquent à leurs occupations, certains s’enlacent, se prennent tendrement la main, s’embrassent. Lui pense qu’avec sa femme “après presque trente ans de vie commune, ils n’avaient pas osé se dire, devant leurs enfants ou en public, leur amour et, encore moins, se toucher, s’embrasser”. Sa femme, son fils, la vie elle-même ne serait-elle qu’une douleur ? Un regret ? Allez donc savoir. Djemaï utilise la palette de l’impressionnisme, il suggère, livre les émotions et les sentiments par petites touches, ouvre le champ des possibles et n’enferme pas ses personnages.
Muni d’une simple adresse griffonnée sur un méchant papier, le vieil homme retrouvera son fils. Fiancé avec la fille d’un Charentais, il s’apprête justement à renouer avec les siens. Il veut réparer les erreurs passées et faire que son père soit, à nouveau, fier de lui. Peut-être que cette “muraille” qui sépare les deux hommes finira par tomber. Comme sur cette photo qui ouvre et referme le livre : l’unique photo où le père est avec son fils. On y voit le gamin, “en pantalon kaki et en sandalettes, serré contre lui comme s’il voulait qu’il le protège contre le malheur”.
Edition du Seuil, 2004
Paru en poche, Point Seuil, 2006
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Un moment d’oubli
Abdelkader Djemaï
Un moment d’oubli
Djemaï, l’auteur, en son temps et avec cette économie de moyen caractéristique de son œuvre, fit respirer la société algérienne jusque dans ses remugles et son étouffement les plus secrets. Plus tard, après des années d’exil forcé, effleurant avec sensibilité la fragilité des êtres, il raconta la solitude et les blessures silencieuses des vieux immigrés. Aujourd’hui, l’Algérien, exilé, qui ne cesse de sillonner la France du Nord au Sud et d’Est en Ouest pose ses yeux sur les fantômes de nos rues : les SDF, les laissés-pour-compte, ceux qui effraient autant qu’ils blessent les consciences. C’est « à tous ceux qui sont dehors » qu’il dédie son livre. « Ton cas, tu le sais bien, n’a rien d’exceptionnel. Il y a de plus en plus de personnes qui errent comme toi, parfois en groupe ou avec leurs chiens, dans des cités plus dures, plus impitoyables que celle où tu as débarqué, sans le faire exprès, il y a presque deux ans. Des hommes et des femmes de plus en plus jeunes aussi (…) ». Il y a sans doute bien des raisons de se retrouver à la rue. Jean-Jacques Serrano, ce fils d’un menuisier rital et d’une « Savoyarde pur beurre », n’est pas une victime de la crise, du chômage ou du surendettement. Non, un autre drame s’est abattu sur lui.
Tout cela est bien ficelé, la construction du récit équilibré, les rappels et les résonances fonctionnent, la curiosité – pourquoi Jean-Jacques Serrano cultive-t-il presque sa mystérieuse douleur ? – tient le lecteur en alerte. L’écriture, toujours économe, est maîtrisée. Le regard semble plus extérieur, moins intériorisé que les précédents romans sur l’Algérie ou l’immigration algérienne.
Les fidèles de Djemaï retrouveront avec félicité la gourmandise de l’auteur qui coule ad libitum au fil de sa plume. Écriture des sens et du concret qui aime à s’arrêter sur les gestes du quotidien, il n’y a qu’à lire la première phrase du livre pour s’en convaincre. Dans tous les romans de Djemaï, les plats défilent. Ici, un gâteau aux châtaignes, une viande de taureau aux abricots, un poulet aux pruneaux, du rosé de Tavel. Et toujours aussi cette place accordée au cinéma (ici bien sûr les films de Lino Ventura), à la petite reine, le Tour de France, à l’évocation nostalgique des années 50-60 ou au drame de la Guerre d’Algérie…
A.Djemaï fait plus que raconter la « longue et épuisante dérive » de cet homme, il lui redonne une identité, lui offre l’occasion de rejoindre, l’espace de quelques pages, le cercle des humains. Jean-Jacques Serrano est un ancien flic. Il n’a revu, Laure son ex-femme qu’à l’enterrement de sa mère. Ensemble, ils ont un fils, Lucas.
Avec des soldats venus d’Afrique, Roberto, son père, avait fait Monte Cassino. Il « admirait Angiolino Giuseppe Pasquale Ventura, dit Lino Ventura, un rital né comme lui à Parme ». Le jeune Ventura, le futur Lino, a rejoint dans les années trente, clandestinement, ses parents à Paris… « à cette époque où on continuait de taper sur les macaronis, il évitait de sortir dans la rue ou de prendre le métro, car il craignait d’être arrêté par la police. » Tiens ! Certains négligent certaines histoires. Il est bon de rafraîchir les mémoires. C’est comme l’ex-collègue de Serrano ! Un flic raciste, méchamment raciste, qui a oublié qu’il vient d’ailleurs… A.Djemaï, l’exilé algérien, attentif aux « damnés de la terre » rapproche le sort des SDF de celui des étrangers clandestins. « Personne ne sait ton nom ni d’où tu viens. Tu n’as même pas un sobriquet, méchant ou sympathique. Ni de chien ou de chat pour te tenir compagnie. Tu n’es qu’un fantôme sans prénom, une silhouette morte, une ombre creuse qui se traîne sur les trottoirs de S… (…) tu es une sorte de clandestin à visage découvert, un réfugié maigre et dépenaillé. A la différence des étrangers, tu n’as pas à te cacher (…) ». Il est vrai aussi que ce « clandestin usé comme ses semelles, enfermé en lui-même et dans les frontières de son propre pays. (…) » peut, lui, être secouru, aidé, sans que cette solidarité ne conduise nécessairement devant un tribunal.
La fin du récit de ce « clandestin usé comme ses semelles, enfermé en lui-même et dans les frontières de son propre pays. (…) » est accélérée, comme précipitée : « il nous faut à présent aller vite pour raconter ton histoire (…) ». « Vite » ! Comme des regards furtifs et fuyants ?
Edition du Seuil 2009, 86 pages, 13€