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Littérature tunisienne

  • Mugelières

     

    Moncef Ghachem

    Mugelières

     

    Moncef Ghachem.jpgLa Tunisie. La Tunisie et ses poètes ! Moncef Ghachem appartient aux cercles rares des amoureux de la poésie. Ses Mugelières, énième variation sur Mahdia, ses pêcheurs (bahriya), l’enfance, son rhaïs ou capitaine de père et quelques figures de la cité fatimide ne déroge pas à l’esthétique, empreinte de nostalgie et de noblesse, de cet auteur rare. Bien sûr il n’est pas ou peu question ici de migrations. Ou alors de celles qui, pour leur malheur, font le bonheur des hommes. Ces migrants, subaquatiques et providentiels, filent au large des côtes de Mahdia et du rivage de Salakta. Ils ont pour nom muge (ou mulet sauteur), saupe aux « propriété narcotiques » et autres dorades.

    Moncef Ghachem poétise une vie aujourd’hui disparue, le quotidien d’un port de pêche où avaient encore cours des techniques « artisanales et rudimentaires » et le savoir faire « fascinant » de « capitaines chevronnés ». Aujourd’hui, les gros bâtiments ont remisé barques et tartanes au musée ; les machines et les sondeurs ont expédié le pêcheur expérimenté au café et l’épervier a été remplacé par « de hauts et terribles filets en matière plastique, invisibles pour le banc piégé ». Le monde se déshumanise, sur la terre et sur les flots…

    Ce tableau scintille autant des éclats d’une langue tendre et exigeante que des voix et des gestes de ces hommes et de ces femmes d’un autre temps ; d’un autre siècle déjà.

    Pas question de migrations ? Et pourtant… Comme tout musulman qui se respecte et à en croire la somme de l’érudit Xavier de Planhol (L’Islam et la mer. La mosquée et le matelot. VIIe – XXe siècle, Perrin 2000), les Mahdois n’étaient pas davantage gens de mer. Ils « dédaignaient, presque complètement, les richesses de la mer » comme Ghachem, le natif du cru, le confirme.

    Il a fallu attendre l’arrivée de quelques pêcheurs siciliens pour y fignoler, autrement sérieusement, l’art de la pêche. Les locaux, bons élèves, ont vite compris l’intérêt et les subtilités de l’halieutique. L’homme est un migrant pédestre, il n’a aussi cessé de se déplacer sur les flots. Faudrait-il ajouter des « péniches » aux marcheurs de Giacometti ? « Nos » Siciliens débarquèrent au cours de la seconde moitié du XIXe siècle. Ces « marins immigrés » apportèrent l’art d’attraper le mulet à la sautade ou la technique de la mugelière. Ce sont encore des Siciliens qui, en 1911, introduisent la première sardine, jusque là dédaignée… et une vingtaine d’années plus tard la pêche au lamparo permettra d’aller titiller la poissonnaille nuitamment…

    Sur les six nouvelles, la dernière n’évoque pas une sortie en mer, l’art de guetter le poisson, les nuits à ahaner ou le café Blayatt… Il y est question de l’autre amour de Moncef Ghachem, l’amour des mots et de la poésie, « l’amour de la lecture »... Il y évoque un poète maudit, Marius Scalési et avec lui une « Tunisie profondément méditerranéenne, à la population rurale bien souvent en transhumance et dont les cités avaient une dimension cosmopolite, avec leurs communautés d’Italiens (en majorité Siciliens), de Maltais, d’Espagnols, de Grecs et, bien sûr, de Français (…) ». La lingua franca y côtoyait l’italien, le sicilien, l’arabe tunisien ou le français… Pour les déshérités, bien plus clairvoyants et moins abrutis que quelques contemporains, l’école représentait encore « l’occasion d’espérer faire sortir de l’abjecte misère de la dépendance et de l’ignorance ». C’est le père de l’auteur qui montrait à son rejeton le cap à suivre : « vois-tu comme c’est dur ? Pourrai-je avoir le dessus sur cette misère qui tue ? Tu comprends pourquoi je veux que vous soyez instruits, il n’y a pas d’autre voie pour s’en sortir ! »

    Autour d’une grillade, d’une boutarde et d’un bon vin, Moncef Ghachem invite « à « manger » une vraie poésie », une poésie où il est encore question d’humanité.

     

    Editions Apogée, 2010, 109 pages, 15€