« Nous ne parlons aucune langue,
Nous ne sommes d’aucun pays,
Notre terre c’est ce qui tangue
Notre havre c’est le roulis. »
Benjamin Fondane, Le mal des fantômes, Verdier 2006
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« Nous ne parlons aucune langue,
Nous ne sommes d’aucun pays,
Notre terre c’est ce qui tangue
Notre havre c’est le roulis. »
Benjamin Fondane, Le mal des fantômes, Verdier 2006
« Finalement, nous sommes défaits et livrés à ces sauvages venus d’ailleurs. Savez-vous, ma chère H’jira, ce qu’est un barbare ? Celui qui ne reconnaît pas l’humanité de l’autre, celui qui fait preuve de cruauté. Qui est barbare ? Moi qui écrit des poèmes pour dire la beauté et la célébrer ? Ou les généraux français qui ont conquis notre territoire à coups de canon, tuent femmes, enfants et hommes, sans distinction, les enfument, les enterrent vivants, leur tirent dans le dos ? Qui est barbare ? »
Yahia Belaskri, Les Fils du Jour, Vents d’ailleurs 2014
« (…) nous avons marché et marché et marché encore sur la fine limite entre exister et ne pas exister sur la fine limite du sensible nous avons marché gardé l’équilibre suspendus à un vide plus grand que nous et sans vertige et sans peur sans même imaginer la chute possible et le fracas de nos carcasses en bas tout en bas du devenir nous avons marché et marché et marché encore en équilibre sur cette fine limite entre le possible et l’impossible nous avons parcouru falaises après falaises toujours attentifs à ce monde qui sous nos enjambées dépérit désespère abandonne nous avons marché toujours car nous ne savons rien faire d’autre et seulement un pas et un pas et un pas et la pierre toujours la pierre qui meurtrit la plante de nos pieds désagrège le reste de cuir de nos chaussures nous avons marché comme seuls les bons à rien savent le faire nous avons marché un pas et un pas et un pas encore nous nous sommes usés jusqu’à la corde et jusqu’au tendon mais sans réticences sans jamais jamais jamais regarder en arrière ni émettre le souhait d’être ailleurs d’être demain d’être hier nous avons marché simplement là simplement engourdis courbatus et sales aussi nous avons marché et marché et marché à pierre fendre dans les jours creux les promesses d’un main qui n’en finit pas et la curieuse quotidienneté de la pluie sur nos visages travaillés par les ans nous avons marché et il a fait froid très souvent (…) »
Yannick Torlini, Nous avons marché, Al Dante 2014
Sylvain Prudhomme
Là, avait dit Bahi
Une longue phrase, sans points. Comme si l’histoire ici racontée n’avait pas cessé de se poursuivre, de progresser dans les méandres d’une ponctuation toujours provisoire, jamais définitive, renouvelée, jusqu’au point d’interrogation final. La phrase pourrait commencer au temps lointain de la colonisation et de la guerre et se poursuivre jusque cinquante ans après, sur les deux rives presque voisines de la Méditerranée. Sylvain Prudhomme évoque la Guerre d’Algérie, la colonisation et ses lendemains, en France et en Algérie, avec beaucoup de finesse, de force et d’audace. Avec originalité aussi. Il y a l’Histoire et il y a la vie des hommes, aussi misérable ou modeste soit-elle. L’histoire ne retient que le rapport du maître à l’esclave. Un rapport de domination qui doit se terminer par la mort de l’un des deux. Ici, au temps de la colonisation, Bahi est au service de Malusci, le petit « indigène » et le grand colon : et bien ces deux là ne s’entretueront pas ! Ils s’aimeront tout au contraire et Malusci échappera plus d’une fois à la mort ! Trois fois miraculé au moins ! Malusci avait peut-être la baraka ! « Le cul borné de nouilles », il bénéficiait aussi de la protection de quelques « amis ». A l’heure où autour de lui les autres Pieds Noirs partent, où les autres fermes de colons brûlent, le petit Bahi tentera bien de prévenir Malusci, de le mettre en garde contre son « aveuglement », son « insouciance, en vain. Brutal et touchant à la fois, « rien ne me fera partir disait-il en me donnant une bourrade comme un père aurait dit à son fils, jamais je ne t’abandonnerai ». Jusqu’au jour où, plus personne ne pourra plus le protéger ; ni Bahi, ni son père, son oncle, le cousin Mohamed ou Kacem, l’un de ses ouvriers préférés. Il n’aura alors plus le choix : il devra partir ou mourir. Des années après, Malusci restait « exempt de reproches et de rancune » au village, chez les Algériens, ce qui n’était pas forcément le cas des autres colons.
Le narrateur de ce récit est le petit fils de Malusci. Il a décidé, après avoir lu deux lettres échangées entre son grand-père et un certain Bahi, de partir en Algérie, pour y retrouver l’auteur algérien de la réponse. Ils sont ensemble, à bord d’un vieux camion fidèle. Ils sillonnent les routes de l’Oranie. Le passé refait surface dans une Algérie tout juste sortie d’une autre folie meurtrière où Bahi échappa lui-même à la mort.
Ils visitent les lieux chargés de mémoire, les champs traversés de fantômes, la plage de Terga ou La Fontaine-aux-gazelles près d’Arzew, la ferme qui tombe en ruine… Ah ! ce Bahi ! Quel magnifique personnage. Un vieux bonhomme de soixante dix ans à la philosophie paisible, hédoniste, libre de toute attache matérielle, libéré de toute colère, de tout ressentiment, de tout désir ou convoitise. Un être solaire, « dispensateur» de bonheur. Il s’est marié deux fois et deux fois il est père et chef de famille. Pourtant c’est par une troisième femme, une femme mariée, qu’il est « irradié » par l’amour ». Bahi n’est jamais plus heureux qu’au volant de son camion, son « bon vieux porte bonheur » avec lequel, dès l’aube, il sillonne les routes autour de Témouchent et Oran.
Après cinquante sept ans de travail sans prendre une seule journée de repos, il décide de s’accorder un jour de congé, pour le petit fils de Malusci, pour l’amener à Oran, lui faire découvrir d’autres lieux, d’autres souvenirs. Il délaisse son antique camion à la stupeur de femmes, enfants et amis !
Cinquante ans après, l’ancien ouvrier, le presque fils, manifeste encore une sorte de fidélité à son ancien patron. Il tire fierté par exemple d’avoir toujours entretenu et tenu en état de marche le vieil Hanomag, le tracteur du colon Malusci.
Pendant ce temps, Malusci, vieillard « rabougri », retranché dans ses souvenirs et sa villa de Bandol, « emmuré dans sa tristesse », observe la mer à travers la baie vitrée, le regard et l’entendement embrumés par le prêchi-prêcha colonialiste.
Pourtant, cinquante après la fin de la guerre, Malusci écrit à Bahi. L’émotion déborde. Si il y a une chose qui appartient à cette génération, c’est bien la force de cette émotion. Et cela restera leur à jamais.
Gallimard, L’Arbalète, 2012, 208 pages, 19,50€