Knud Romer
Cochon d'Allemand
C'est un premier roman autobiographique que donne ici Knud Romer. Danois d'origine allemande par la branche maternelle, il raconte, en bousculant la chronologie et en entremêlant l'histoire des deux branches de la famille, près de soixante ans de saga familiale (des années dix aux années soixante-dix), soixante ans d'histoire danoise et allemande, d'histoire européenne. L'irlandais Hugo Hamilton, lui aussi d'origine allemande avait en son temps raconté les déboires familiaux et l'hostilité de ces concitoyens celtes à l'égard de sa mère également teutonne. De ce point de vue, Cochons d'allemand est le versant danois de Sang impur (éd. Phébus).
« Nykøbing Falster est une ville si petite qu'elle se termine avant même d'avoir commencé ». Nykøbing est un « piège » fait de sens unique, « un cul-de-sac » où même l'armée allemande s'est égarée ! C'est dire... Hildegard, immigrée allemande, y débarque en 1950 pour travailler à la sucrerie de la ville. C'est ici, dans ce « trou perdu oublié de dieu », hostile en tous points, qu'elle rencontrera pourtant l'homme de sa vie dit le fiston et narrateur qui y voit le jour dix ans plus tard « et c'était la façon la plus sûre de ne pas exister du tout. »
Les vexations infligées par les Danois à sa mère allemande sont nombreuses, incessantes : à l'épicerie, chez le boucher, chez le marchand de fruits et légumes, au café, le même scénario se répète fait de moqueries et de mépris. On refourgue à cette pauvre femme les produits périmés et on ne cesse de la rouler sur la monnaie... le pasteur lui-même « refusait de nous serrer la main. » Quant au gamin, le sandwich au jambon préparé par sa mère, lui vaudra, quotidiennement, les railleries blessantes de ses petits camarades d'école.
Reste la tendresse et l'amour de Knud Romer pour sa mère, cette femme « inconsolable » : « ma mère vivait en pays étranger, aussi seule qu'un être humain puisse l'être. » « J'aurais donné ma vie pour la rendre heureuse, je prenais sa main et la caressais, je lui racontais ma journée. Nous avions joué au football, j'avais été appelé au tableau (...)... Tout cela était faux. Pendant toute la journée j'avais été le cochon d'Allemand (...) ».
Hildegard se réfugie, plus que de raison peut-être, dans la vodka et la musique pour revenir à Berlin. Pour les anniversaires de son fils, cette femme de caractère et d'honneur, qui avait connu bien pire dans son pays sous la botte nazie, joue, comme un défi, de l'accordéon dans les rues Nykøbing. Tout n'est pas sombre dans cette histoire. Il y a par exemple le goulasch de grand-mère et la cocotte en fonte noire qui, depuis au moins trois générations, avait traversé l'histoire et ses tremblements, suivie la famille dans son exil danois. Il y a les vacances en Allemagne chez la méchante Tante Eva et l'Oncle Helmut, cette maison familiale qui résonnait du bruits et des legs de plusieurs générations : « je les enviais et me considérais comme lésé de ma part d'histoire (...) » écrit Knud Romer vite gagné par l'impatience de « tourner le dos aux fantômes de cette maison ». L'histoire de la branche danoise est marquée par la figure du grand-père, poète aux projets fous, visionnaire en avance sur son temps et ses tristes contemporains.
Bien sûr, la famille danoise avait rompu avec le père de Knud. Tout cela rappelle ces couples mixtes, franco-algériens notamment, d'hier mais aussi d'aujourd'hui, rejetés par le reste de la famille, pure et respectable, elle. Mais ici, nous sommes au cœur de l'Europe, entre Européens, qui plus est entre voisins. Et ce que va subir, enfant, Knud Romer, ferait frémir le premier beur ou black d'aujourd'hui.
La guerre peut avoir sa part d'explication. Les résistants, certains résistants, comme Ib, l'oncle paternel, ceux qui ne voient pas plus loin que le bout de leur fusil, excommunient à tour de bras. « La Seconde Guerre mondiale ne prit jamais fin pour ce qui concernait mes parents et notre famille, Nykøbing demeurait une ville occupée. » Knud Romer montre à quel point le racisme est en soi et peut s'abattre sur tous, les justifications n'étant que des leurres à la bêtise et au rejet de l'autre. L'autre demeure un innocent. Voilà aussi ce que la construction littéraire, un puzzle fait d'époques et de tranches de vies enchevêtrées montrent et traduit. Un des livres les plus importants écrit sur ces thèmes depuis longtemps.
Traduit du danois par Elena Balzamo, Éditions Les Allusifs, 2007, 187 pages, 16 €
Ce "voyage" à Dreux par l'auteur de Faire France est une enquête de terrain réalisée en 1997, un important appareil statistique doublé de plus de 200 entretiens. À ces données locales s'ajoutent de nombreuses références à d'autres travaux. Mais l'enquête, qui prend parfois une tournure journalistique, n'est pas une froide recension. Les convictions, le sens de l'engagement et les perspectives avancées par l'auteur enrichissent ce travail. Ainsi, ses critiques de la gestion municipale, de l'image et de l'action de la police, des discriminations sociales et professionnelles ou ses mises en garde, fermes et claires, contre certaines attitudes des jeunes des cités ou organisations musulmanes lui donnent plus de poids. Selon Michèle Tribalat, Dreux, déjà symbolique pour avoir la première ouvert ses portes au FN, "va plus mal que la France en général, son contexte démographique est plus exigeant, la situation sociale plus explosive et la dégradation plus marquée". Avec 36 800 habitants et un taux de chômage estimé à 24,8 % en 1997, Dreux est une ville ouvrière et jeune, marquée par une inquiétante tendance à la paupérisation. Son tissu industriel est non seulement fragile mais aussi dépendant, pour plus de deux tiers de ses emplois, de décisions extérieures. Avec 48,6 %, Dreux enregistre "la plus forte concentration de populations d'origine étrangère". Un tiers de cette population est originaire du Maghreb (19,9 % du Maroc, 8,9 % d'Algérie et 2,2 % de Tunisie), le reste se répartissant entre populations d'origine turque (5,4 %) portugaise (5 %), noire africaine (3,4 %) ou pakistanaise (1,3 %). Dixième circonscription par ordre d'importance du taux de délinquance, estimé à 116 ‰ (contre 60 ‰ en moyenne nationale), à Dreux, "tant en termes d'évolution que de niveau réel, la délinquance s'avère légitimement préoccupante". Rappelant qu'il n'y a pas de lien de cause à effet entre immigration et délinquance, Michèle Tribalat souligne que "seule la condition objective de 'nécessité', de 'besoin' reflétée par le taux de chômage se révèle liée au niveau global de délinquance et plus particulièrement à ses composantes prédatrices". La concentration de cette "population d'origine étrangère" est variable. De 15,7 %, dont près de 9 % de population d'origine portugaise dans le centre-ville, elle est, par exemple de 79,1 % dans le quartier des Charmards, dont plus de 45 % de population d'origine marocaine. À cette "segmentation ethnique du territoire", avec au centre les "populations d'origine française" et à la périphérie celles "d'origine étrangère", s'ajoutent les oppositions entre nantis et déshérités, entre vieux et jeunes. "Dreux n'est plus le lieu d'une structure sociale collective cohérente", note Michèle Tribalat, qui montre que cette "segmentation" est devenue constitutive de "l'identité locale, individuelle et collective", au point que l'autorité publique elle-même est perçue comme partie prenante de cette opposition. Plus grave, elle alimente une dangereuse "logique de coupables-victimes" qui, ignorance aidant, conduit à la radicalisation des uns et des autres, à l'exacerbation réciproque d'un racisme anti-arabe et d'un racisme anti-français doublé d'un repli identitaire centré sur la religion musulmane. Dans un chapitre quelque peu caricatural et par trop généraliste, Michèle Tribalat analyse l'influence et la dégradation du modèle parental maghrébin - où le père fait figure de satrape domestique ! - sur le rapport des plus jeunes à l'école et à l'autorité notamment et, de façon plus pertinente, sur l'influence des valeurs transmises au sein des familles sur la vie en société. Distinguant nettement la pratique de la religion, de la "propagande active" d'une doctrine hostile à la séparation du politique et du religieux, l'enquête montre que "l'islamisme est en gestation à Dreux". À l'opposé des conclusions optimistes d'autres travaux (Isabel Taboada-Léonetti ou F. Khosrokhavar), Michèle Tribalat est extrêmement critique quant à l'influence d'associations qui, comme les Jeunes Musulmans de France, distillent "une idéologie islamiste sous le masque de la laïcité". Pour l'auteur, "ces associations n'ont abandonné ni la dimension communautaire, ni le caractère totalisant de la doctrine islamique". L'action de ces structures - comme la sous-traitance des problèmes sociaux confiée par les pouvoirs publics à des médiateurs religieux ou associatifs mal identifiés - aggrave les oppositions et la déréliction du lien social, dont les manifestations sont ici détaillées : tendance au repli sur soi, affaiblissement des contrôles sociaux, non-intériorisation des normes collectives, multiplication des incivilités, désaffiliation institutionnelle... Le tableau présenté ici est sombre, peut-être un peu trop. L'ethnicisation des rapports sociaux, si ce n'est sur Dreux, du moins en France, peut être discutée, voire contestée. Par ailleurs, de ces quartiers émergent aussi des initiatives qui justement recréent des liens sociaux, ce que montre, avec insistance aussi, Michèle Tribalat pour Dreux. Les trop noires perspectives ici esquissées ne sont pas inéluctables, semble dire l'auteur, pour peu que l'on se donne réellement les moyens de comprendre la réalité et surtout d'élaborer des politiques globales. "Penser l'avenir de Dreux, c'est faire des projets pour les jeunes Drouais, aujourd'hui majoritairement d'origine étrangère. À Dreux, on bute encore sur ce fait, qu'on n'arrive pas à dépasser. Mais il nous semble que c'est toute la société française qui bute sur cette réalité. Les enfants des immigrés maghrébins sont partie intégrante du peuple français, et ont une légitimité égale à celle des autres Français." On ne saurait être plus clair et dégager, par l'énoncé de cette évidence, qui n'est pas encore présente dans toutes les têtes, autant de perspectives nouvelles.